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psychologie

Lire ou relire La manipulation des enfants, de Liliane Lurçat : Un essai captivant sur la manipulation des esprits contemporains

May 15 2022, 08:48am

Posted by Pierre Lurçat

Lire ou relire La manipulation des enfants, de Liliane Lurçat :  Un essai captivant sur la manipulation des esprits contemporains

 

לזכר אמי

נפטרה בי' באייר תשע''ט

 

La première édition de La manipulation des enfants est parue il y a vingt ans, en 2002, dans la collection “Esprits libres” que dirigeait alors Chantal Chawaf aux éditions du Rocher. Une nouvelle édition a été publiée six ans plus tard par l’éditeur François-Xavier de Guibert. Cette dernière est le dernier livre publié par l’auteur, directrice de recherche au CNRS et spécialiste de psychologie de l’enfant, décédée en 2019, il y a tout juste trois ans. Comme elle l’explique dans la dédicace du livre, dédié à Henri Wallon, ce dernier l’avait “initiée à une psychologie aujourd’hui disparue, héritière d’une grande tradition de psychologie pathologique et de psychologie sociale”.

 

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Henri Wallon (1879-1962)

 

La disparition de cette école de psychologie française était un sujet de préoccupation pour Liliane Lurçat. Cette tradition oubliée, qui se tenait à égale distance de la psychanalyse et de la psychologie cognitiviste américaine dont elle se différenciait tout autant, était caractérisée par une approche très large de la discipline, bien éloignée des conceptions actuelles. Dans l’esprit de Wallon, en effet, la psychologie ne se séparait pas de la philosophie (qu’il avait brièvement enseignée avant de bifurquer vers la psychologie). Elève et disciple de Wallon, Liliane Lurçat est restée fidèle sa vie durant à cette idée de la psychologie, comme en atteste son refus de “singer” les sciences dures (et la physique notamment) dans l’étude des phénomènes psychologiques et dans l’étude de l’être humain, sujet de recherche irréductible à aucun autre.

 

Le titre de son livre, La manipulation des enfants par la télévision et par l’ordinateur, est trompeur, car l’objet du livre dépasse de loin le seul sujet des influences télévisuelles sur l’enfant, qui a constitué un de ses derniers grands thèmes de recherche et d’écriture, à partir du début des années 1980[1]. En réalité, le livre aurait pu s’intituler “La manipulation ; s’imprégner, imiter, oublier”, trois des thèmes traités dans cet essai, “où il est question de télévision et d’école dans le monde actuel”, comme elle l’explique dans le préambule. C’est en effet le thème de la manipulation qui est le fil conducteur de cet essai, dans lequel L. Lurçat prend de la hauteur pour envisager dans une perspective plus large le thème de la télévision et de l’enfant, auquel elle a consacré quatre ouvrages entre 1981 et 1995[2].

 

De la psychologie de l’enfant à la psychologie des médias

 

Retraçant son parcours professionnel et l’évolution de son domaine de recherche, elle écrit : “J’ai voulu comprendre la démarche du jeune enfant confronté aux apparences télévisuelles… Puis, élargissant le problème, je suis passée de la psychologie de l’enfant téléspectateur à la psychologie des médias”. La recherche sur l’enfant face à la télévision qu’elle a menée pendant une décennie est ainsi le point de départ d’une réflexion passionnante et très actuelle sur la manipulation des esprits en général, dans laquelle elle aborde des sujets aussi divers que la perte du sens commun, la persuasion politique, l’imprégnation télévisuelle ou la “suggestion négative”. Ce dernier concept en particulier, qu’elle emprunte à Pierre Janet en lui donnant un sens nouveau, lui permet de décrire les phénomènes de contagion émotionnelle et de déculturation, tant à l’école (qui a été son premier champ de recherches, depuis les années 1970) que dans la société en général.

 

La description des phénomènes vécus par les enfants permet ainsi de comprendre l’évolution de la société tout entière, car l’école est devenue un véritable laboratoire social, et ce d’autant plus que la télévision (et les autres médias) ont entraîné une véritable “fusion des âges” et fait ainsi disparaître “‘l’enfance, en tant que période protégée de la vie[3]. Cette “disparition de l’enfance” décrite par plusieurs penseurs américains (J. Meyrowitz, Neil Postman) est au cœur de la réflexion de l’auteur, qui montre comment les médias électroniques privent l’enfant d’étapes essentielles de son développement. Parmi celles-ci, on peut mentionner non seulement l’acquisition des apprentissages fondamentaux (lire, écrire), auxquels L. Lurçat a consacré une vaste partie de ses recherches et plusieurs ouvrages[4], mais aussi la socialisation (remplacée par une “forme artificielle de socialisation par la télévision”) ou encore la perte du sens commun, conséquence de la limitation sensorielle inhérente à la situation télévisuelle.

 

 

La lecture de La manipulation des enfants, paru en 2002, permet de constater combien les analyses de l’auteur demeurent pertinentes aujourd’hui. En réalité, on s’aperçoit non seulement que les constats faits il y a 20 ans et plus, en étudiant les effets de la télévision sur les enfants et sur l’ensemble de la société restent tout aussi valables aujourd’hui qu’alors, mais on découvre également que l’analyse offerte dans ce livre est en réalité encore plus vraie aujourd’hui, à l’ère des nouveaux médias (Internet, réseaux sociaux). La lecture de ce livre - tout comme celle des ouvrages de Neil Postman et d’autres observateurs datant des années 1970 ou plus anciens - montre que les bouleversements que nous vivons actuellement ne sont que l’ultime phase de la transformation sociétale et humaine qu’ils avaient déjà décrite à leurs époques respectives.

 

Une rupture anthropologique

 

Citons à ce sujet Marshall Mac Luhan, qui écrivait en 1977 : “A l’inverse des changements antérieurs, les médias électriques constituent une transformation totale et presque immédiate de la culture, des valeurs et des comportements ; Ce bouleversement engendre de grandes souffrances et une perte d’identité auxquelles on ne pourrait remédier qu’en prenant conscience de sa dynamique[5]. Que dirait-il aujourd’hui de la transformation de la culture et des valeurs ? Il est frappant de voir combien les analystes les plus lucides de la télévision dans les années 1970 et 1980 avaient largement anticipé les évolutions plus récentes de nos sociétés.

 

Ces évolutions sont décrites par Liliane Lurçat dans deux parties éclairantes de son livre, consacrées respectivement aux “Mutations du mode de vie et des personnes”, et à la “Déréalisation” et à la “Perméabilité à la suggestion dès l’enfance”. Les phénomènes décrits par Lurçat - à une époque antérieure à Internet - comme la “substitution de la télévision au milieu humain”, “la perte de l’initiative et des choix personnels”, la “perte du réel” et la “fuite devant la réalité”, le “rapport onirique au réel”, les “bombardements émotionnels”, etc. restent valables, avec une force décuplée, dans le monde de la “réalité virtuelle” et des réseaux.

 

A travers son analyse percutante de la transformation de l’être humain engendrée par les médias électroniques, Liliane Lurçat tord le cou à deux idées reçues devenus de véritables “articles de foi” de notre civilisation technologique. La première est l’idée que les techniques sont “neutres” et ne modifient pas l’être humain dans sa nature profonde. La seconde est la croyance au progrès inéluctable de l’humanité, et la confusion entre progrès moral et progrès technologique. Comme l’écrivent Yves Marry et Florent Souillot dans un livre récent au titre éloquent, La guerre de l’attention, Comment ne pas la perdre[6], la modernité technologique provoque une véritable “rupture anthropologique”. Ce sont les prémisses de cette rupture anthropologique que décrit Liliane Lurçat dans ce livre passionnant, qui éclaire et permet de comprendre notre monde actuel.

 

Pierre Lurçat

 

[1] Son premier livre sur le sujet, A cinq ans seul avec Goldorak, Le jeune enfant et la télévision, est paru en 1981 chez Syros.

[2] Outre le premier déjà cité, Le jeune enfant devant les apparences télévisuelles, Paris ESF 1984, Violence à la télé, l’enfant fasciné, Paris, Syros 1989, et Le temps prisonnier, des enfances volées par la télévision, Paris, Desclée de Brouwer 1995.

[3] Joshua Meyrowitz, “L’enfant adulte et l’adulte enfant. La fusion des âges à l’ère de la télévision”, in Le temps de la réflexion, Essais sur la tradition et l’enseignement, Gallimard 1985.

[4] Depuis sa thèse, Etudes de l’acte graphique, Paris, La Haye, Mouton 1974 et jusqu’à L’écriture et le langage écrit de l’enfant, Paris, ESF 1985.

[5] M. Mac Luhan, “D’œil à oreille”, La nouvelle galaxie, Denoël-Gonthier, 1977, cité par L. Lurçat, La manipulation des enfants, op. cit. p.11.

Liliane Lurçat (1928-2019)

Liliane Lurçat (1928-2019)

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Du blitz médiatique au lynch physique : Comment les médias excitent les foules ameutées contre Israël Pierre Lurçat

May 13 2021, 06:22am

Posted by Pierre Lurçat

 

Parmi les nombreux responsables de la vague d’antisémitisme qui sévit en France depuis une vingtaine d’années, il en est un qui est rarement évoqué - et pour cause - par les médias : ce sont les médias eux-mêmes. Comme l’écrit InfoEquitable, au sujet de la couverture par Euronews d’une tentative de lynch d’un automobiliste juif à Jérusalem, “Euronews transforme le lynchage d’automobilistes israéliens en attaque à la voiture bélier contre des Palestiniens”, ajoutant que “dans le contexte actuel tendu, c’est exactement le genre de calomnie qui risque d’inciter à la haine anti-juive en France”. De son côté, le CRIF a publié un communiqué qui “demande aux autorités françaises de veiller à ce que les manifestations prévues en France samedi prochain ne se transforment (pas) en un déferlement de haine et de violence anti juive comme ce fut le cas en 2014”.

 

Même s’il n’est pas suivi d’effet, ce communiqué a au moins le mérite de mettre le doigt sur le problème. La haine anti-juive n’apparaît pas spontanément, que ce soit dans les rues de Gaza, de Paris ou de Lod. Elle est attisée par des “prêcheurs de haine”, qui peuvent être des dirigeants du Hamas, des prédicateurs dans des mosquées, des députés arabes à la Knesset ou des parlementaires français, surfant sur la haine d’Israël… Mais elle est également attisée par les médias, dès lors qu’ils utilisent incessamment les stéréotypes anti-israéliens et qu’ils adoptent le narratif arabe de “l’agression israélienne”, chaque fois que la situation s’embrase aux frontières et à l’intérieur d’Israël.

 

Le “Prix de la Désinformation” attribué à France 2 après l’affaire Al-Dura, 

photo Irène Elster

 

Ce phénomène n’est pas nouveau. J’y ai personnellement été confronté pour la première fois lors de la première Intifada, en 1988, quand je participais à un séminaire de “hasbara” (réinformation) animé par Haïm Azses z.l. au C.I.D.I.P, à Paris. Plus tard, j’ai pris part à la lutte contre la désinformation au début des années 2000, en créant le Prix de la Désinformation, décerné aux médias français qui se “distinguaient” dans leur traitement injuste et leur parti-pris contre Israël. L’aspect sur lequel je voudrais m’attarder ici est un phénomène important et peu souvent abordé : le rôle des médias pour transformer un public en foule haineuse et pour développer l’instinct de lynch.

 

La manipulation des émotions par les médias

 

Cet aspect du rôle des médias a été analysé par plusieurs auteurs, bien avant l’époque des médias sociaux. Dans un chapitre éclairant de son livre Le temps prisonnier, intitulé “L’émotion collective et son induction par les médias”, la psychologue Liliane Lurçat analysait la contagion émotionnelle, concept qui décrit “l’émotion collective suscitée par les médias”. Cette analyse, faite en 1995, n’a rien perdu de son actualité. “Les médias, écrit-elle, peuvent utiliser ou manipuler l’émotion collective qu’ils suscitent. Ils peuvent l’entretenir de manière plus ou moins permanente, avec des pointes circonstancielles dans le domaine de l’actualité par exemple” (1).

 

C’est bien à cette utilisation de l’émotion collective que nous assistons actuellement, dans la couverture médiatique de l’opération “Gardien des murailles”, en France et ailleurs. Quand le quotidien Le Monde écrit que “les attaques israéliennes ont fait au moins 35 morts, dont douze enfants”, il reprend à son compte, volontairement ou non, l’image - profondément ancrée dans la conscience occidentale et musulmane - du Juif assassin d’enfants (2). Quand ce même quotidien explique que “le Hamas s’est invité dans la bataille de Jérusalem” et que “le mouvement islamiste entendait briser le ‘siège’ du sanctuaire d’Al-Aqsa, le troisième lieu saint de l’islam, d’où la police israélienne a violemment évacué les fidèles en prière lundi matin”, il adopte sans la moindre retenue le narratif du Hamas et la calomnie d’”Al-Aqsa en danger”, slogan inventé dans les années 1930 par le mufti pro-nazi Al-Husseini, fondateur du mouvement national palestinien (3).

 

‘Al-Aqsa en danger” - une calomnie nazie et palestinienne

L’évocation de “fidèles en prière” dans la mosquée, évacués sans ménage par la police israélienne, n’est pas innocente. Il ne s’agit pas seulement d’un mensonge médiatique (car ces “fidèles” avaient depuis des semaines accumulé des pierres sur le Mont du Temple - que les médias français qualifient avec obstination d’esplanade des mosquées - en vue d’une attaque planifiée de longue date). Il s’agit bien d’une manipulation des émotions collectives et plus précisément, d’une manipulation du sentiment victimaire et du complexe d’infériorité/supériorité, profondément ancré dans l’islam depuis ses origines (4). Comment cette manipulation se fait-elle? 

 

Foule ameutée et instinct de lynch

 

Revenons à l’analyse du phénomène psychologique. Le sociologue français Gabriel Tarde (1843-1904) expliquait que “les émotions ou les idées les plus contagieuses sont naturellement les plus intenses, et que les idées les plus intenses sont les plus étroites ou les plus fausses, celles qui frappent les sens et non l’esprit” (5). Liliane Lurçat reprend son concept de contagion émotionnelle pour l’appliquer à la télévision : “A la télévision, l’opposition entre la raison et les émotions est exploitée pour submerger la raison, dans la diffusion de thèmes séducteurs et réducteurs”. En quoi cela permet-il de comprendre non seulement les récentes attaques contre Israël, à Gaza, Lod ou Jérusalem, mais aussi les attaques contre des Juifs en France et ailleurs? 

 

La contagion des émotions: Gabriel Tarde

 

Parce que, explique Liliane Lurçat, cette manipulation des émotions par l’image télévisée - aujourd’hui renforcée au centuple par les médias sociaux, qui amplifient encore les phénomènes de contagion émotionnelle (au point qu’on a parlé en Israël cette semaine d’une “Intifada Tik-Tok (6) - “favorise les attitudes régressives observées dans les foules ameutées”. Or, selon le psychologue Henry Wallon, il y a un lien direct entre la manipulation des émotions et les phénomènes de “foule ameutée”, car “l’émotion est faite pour ameuter” (7).

 

Nous touchons ici à l’élément essentiel, dans la chaîne de causalité qui relie la diffusion dans les médias et sur les réseaux sociaux d’images violentes, manipulant des émotions primaires comme la colère, la haine, et le passage à l’acte de foules ameutées, qui se transforment très vite en meutes agressives, animées par l’instinct de vengeance, l’instinct de tuer, en un mot: l’instinct du lynch. C’est ce dernier que nous avons vu à l’oeuvre ces derniers jours, dans les rues de Lod et de Jérusalem, quand des foules arabes s’en prennent à des passants juifs, qu’elles sortent manu militari de leurs véhicules pour les lyncher aux cris de “Allah ou-Akbar”. 

 

C’est ce même instinct de lynch qu’on avait vu à Ramallah en 2000, lorsque deux malheureux soldats de réserve israéliens avaient été lynchés et littéralement déchiquetés vivants par une foule arabe ameutée, après la calomnie du meurtre rituel de Mohammed Al-Dura, lancée par Charles Enderlin et France 2, responsable de tant de morts. Et c’est ce même instinct grégaire primitif - qui remonte aux origines de l’espèce humaine - qui sera présent demain dans les rues de Paris et des grandes métropoles à travers le monde, quand des foules scanderont “Mort à Israël!” sous les yeux impuissants des forces de police, dépassées par l’ampleur d’un phénomène déjà ancien. Les grands médias auront alors beau jeu de décrire “l’importation du conflit proche-oriental”, importation dont ils sont eux-mêmes les principaux responsables, par leur manipulation quotidienne des émotions et leur couverture inéquitable (pour employer un euphémisme) dudit conflit. 

Pierre Lurçat

 

Notes

1. Liliane Lurçat, Le temps prisonnier, Des enfances volées par la télévision. Desclée de Brouwer 1995.

2.  Les “enfants” palestiniens tués à Gaza sont - est-il besoin de le préciser - tantôt des jeunes soldats recrutés par le Hamas, tantôt des civils qu’il met en première ligne contre Tsahal.

3. Je renvoie sur ce sujet à mon article coécrit avec Philippe Karsenty dans Causeur, https://www.causeur.fr/israel-jerusalem-alaqsa-terrorisme-145787

4. Complexe consistant à transformer la défaite militaire arabe en accusation contre Israël et à remplacer l’autocritique par une démonisation de l’autre, qui est chargé de tous les maux, selon le principe bien connu du bouc émissaire. J’aborde ce sujet dans mon cours sur Les mythes fondateurs de l’antisionisme, donné dans le cadre de l’université populaire du judaïsme, et devant faire l’objet d’un livre à paraître en 2021-2022.

5. G. Tarde, L’opinion et la foule, cité par Liliane Lurçat dont je reprends l’analyse, Le temps prisonnier, Op. cit. p. 148.

6. Voir par exemple https://www.jpost.com/arab-israeli-conflict/tiktok-intifada-is-just-the-tip-of-the-iceberg-analysis-666403

7. H. Wallon, L’enfant turbulent, PUF 1984, cité par L. Lurçat, op. cit. p. 149.

 

 

 

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Hommage à Liliane Lurçat 1928-2019 par Evelyne Tschirhart

May 24 2019, 09:25am

Posted by Evelyne TSCHIRHART

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Liliane Lurçat vient de nous quitter. Insuffisamment connue du grand public, bien qu’elle ait publié de nombreux ouvrages, elle eut cependant un vrai succès d’estime auprès de ceux qui se sont intéressés à l’école et à sa lente destruction depuis bientôt cinquante ans. Son dernier livre, co-signé avec Laurent Lafforgue[1], des enseignants et philosophes : « La débâcle de l’école, une tragédie incomprise »[2] sonnait le tocsin afin de susciter un sursaut des autorités de l’Éducation nationale, sursaut qui ne s’est pas produit car l’Institution s’est enlisée encore plus avant dans une vision de l’école égalitariste et déstructurante, qui ne pouvait que déboucher sur des résultats catastrophiques et une inégalité toujours plus grande.

Docteur en Psychologie et docteur es Lettres, elle a été directrice de recherche au CNRS. Ses investigations l’ont menée à enquêter dans les écoles maternelles et primaires de Paris et de la région parisienne pendant toute sa carrière.

Enseignante, j’avais pris connaissance des œuvres de Liliane Lurçat dans les années 1990 quand j’ai été confrontée à la destruction programmée de l’école de Jules Ferry, imposée par les « penseurs » de l’éducation qui sévissent, hélas, encore aujourd’hui.

Parmi les lectures critiques que je faisais à cette époque, Liliane Lurçat fut pour moi un guide des plus précieux car elle abordait l’origine et le cheminement idéologique de cette destruction en s’appuyant sur des exemples à la fois historiques et concrets, dans un ouvrage capital : « La destruction de l’enseignement élémentaire et ses penseurs »[3]. Ses livres sont aux antipodes du discours abscons des idéologues des sciences de l’éducation et riches d’une expérience sur le terrain permettant de comprendre les mécanismes qui allaient déstructurer l’école et abolir la transmission qui avait pourtant fait ses preuves depuis la troisième République.

 

Sa connaissance de l’enfant, de ses besoins spatiaux-temporels, de son développement psychologique et cognitif l’ont amenée à démontrer, notamment, que les nouvelles méthodes d’apprentissage de la lecture : globale et semi-globale mais aussi du calcul, se sont avérées désastreuses et ont constitué un handicap dans les apprentissages de base, dès l’école primaire. Dans son livre : « La destruction de l’enseignement élémentaire et ses penseurs », Liliane Lurçat nous permet d’appréhender les idéologies à l’œuvre qui ont empêché la plupart des élèves de maîtriser la langue. Car il y a bien eu destruction volontaire d’un système qui, sans être parfait, permettait à tous les enfants, quelque fût leur milieu, d’accéder à des connaissances de base essentielles.

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Cette destruction a commencé avec l’apprentissage de la lecture et de l’écriture en abandonnant la méthode syllabique au profit d’une méthode aléatoire : globale et semi-globale et en dissociant la lecture de l’écriture. Ce découplage s’est révélé catastrophique si l’on considère le nombre d’élèves qui suivent aujourd’hui des séances d’orthophonie pour- soi-disant- dyslexie. La pensée gauchiste visait, à travers ces transformations, jamais évaluées, à faire croire que la lecture ne doit pas être « l’exclusivité d’une élite savante et cultivée » et, pour qu’elle soit accessible à tout le monde, qu’il « faut apprendre à lire de manière fonctionnelle, des écrits eux-mêmes fonctionnels. » D’où l’idée que chacun a le temps d’apprendre à lire, à son rythme (et pourquoi pas tout au long de la vie, proclameront les nouveaux pédagogues). Par ailleurs, Liliane Lurçat fait une critique exhaustive d’un certain Foucambert, parmi d’autres idéologues, qui voulait « déscolariser la lecture ».

« Foucambert interprète l’opposition des méthodes en termes révolutionnaires. Dans quel but ? C’est la fin de l’école républicaine, annonce-t-il, « ce qui est certain, c’est que le comportement alphabétique est devenu superflu ». « L’ère de l’alphabétisation est en train de s’achever. » Mais pas celle de l’écrit, poursuit Liliane Lurçat, on va donc remplacer l’alphabétisation par la « lecturisation » car « l’école n’a plus guère de raison d’être en tant qu’instrument d’alphabétisation », elle doit « rompre avec ses pratiques historiques ».

Ce que veulent ces penseurs, c’est la Révolution ! Thème que Vincent Peillon reprendra plus tard.

De façon minutieuse, Liliane Lurçat a démontré comment des idéologues de gauche, sous couvert de recherche scientifique ont abandonné les méthodes traditionnelles qui avaient fait leurs preuves pour favoriser des théories aventureuses, bien qu’expérimentales et procédant de l’idée que l’école traditionnelles reproduisait les inégalités sociales (Bourdieu).

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Dans un autre livre tout aussi important : « Vers une école totalitaire »[4] Liliane Lurçat avait révélé, en pionnière qu’elle était, que les penseurs des Sciences de l’éducation par la mise en place du « pédagogisme », faisaient de la pédagogie « en soi » le moteur de la connaissance au détriment des disciplines. Cette confusion conduisit à imposer un projet pédagogique appliqué dans les IUFM[5]  où les « compétences » allaient remplacer les connaissances afin de créer un homme nouveau. L’illettrisme s’est répandu et du même coup, la fonction enseignante s’est disqualifiée auprès des enfants et des parents. Sont apparues alors les « zones d’éducation prioritaire[6] », généralement dans les banlieues à forte population immigrée et les « penseurs » de l’éducation, loin de remettre en cause leurs théories fumeuses, ont décidé que l’école devait se mettre à la portée de ces élèves en difficulté sociale.  Liliane Lurçat écrit à ce sujet :

« Le modèle que sous-tend l’expérience des ZEP présente une analogie troublante avec l’Affirmative Action aux États Unis. L'Affirmative Action consiste à favoriser les défavorisés en introduisant notamment dans l’appréciation des résultats des étudiants, des considérations de race et de sexe. »

Nous sommes loin de la formation d’hommes libres, nourris de la tradition et ayant acquis les outils de base pour s’approprier des connaissances et développer une pensée autonome. Liliane Lurçat avait déjà analysé qu’à la place des connaissances fondamentale, s’installait une politique de bourrage de crâne afin de faire des élèves de bons petits soldats formatés aux idées des « droits de l’homme »

« Le discours est principalement politique et il répète des thèmes ambiants : lutter contre le racisme, ouvrir les frontières, faire voter les immigrés et les étrangers. L’influence de la télévision est également très forte, elle fournit des modèles et suggère les désirs et les identifications. »

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Cette analyse était non seulement juste mais elle s’avérait prémonitoire. En effet, tous ces thèmes étrangers aux connaissances allaient se développer par la suite et faire de l’école une immense caisse de résonnance à la bien-pensance, par exemple en supprimant des pans entiers de l’histoire de France, au profit de l’histoires de régions du monde, en imposant l’apprentissage de l’arabe à l’école, en réduisant les grands classiques de la littérature à la portion congrue, en imposant la théorie du genre dès le plus jeune âge et ses corolaires que sont la prise en compte des LBTG et des sexualités choisies.[7] L’école s’est arrogé le droit d’éduquer sans instruire !

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Spécialiste de la petite enfance, Liliane Lurçat a été une pionnière dans les études concernant la relation des enfants à une télévision mortifère. Dans son livre : « Le temps prisonnier, des enfances volées par la télévision[8] » elle analyse les effets délétères de l’abandon des jeunes enfants devant l’écran télévisuel. Comment enfants et adolescents sont devenus captifs d’un univers violent, décervelant, qui ne permet aucun travail de l’imagination mais conduit le jeune cerveau à absorber, sans toujours les comprendre, des images séductrices qui s’imposent sans lui laisser la possibilité de les soumettre à une distance raisonnable ou à la vraisemblance. La télévision, pour beaucoup de jeunes devient une drogue, une addiction qui les soumet souvent à une vision faussée, voire caricaturale du monde. Ce qui ne peut manquer d’avoir de graves conséquences sur leur vie psychique et leur jugement. On le voit quotidiennement avec la violence qui se développe dans les cours d’école, sans parler des scènes pornographiques qui font des ravages chez les très jeunes et les adolescents. Ajoutons, que l’image est plus attractive parce qu’immédiate ; elle se substitue à la lecture et à l’effort que celle-ci oblige mais qui est d’une richesse incomparable.

Enfin, je ne saurais rendre cet hommage à Liliane Lurçat, écrivain et penseur, sans évoquer, grâce au blog de Pierre Lurçat, son fils[9], les persécutions nazies qu’elle eut à subir en tant que Juive, lors de son internement à Drancy en 1944 quand elle était encore adolescente.

Cette discrimination dramatique ne l’a pas empêchée d’aimer la France mais aussi de constater avec tristesse, bien avant les dernières années de sa vie, comment notre pays se délite sous les coups d’une immigration totalement incontrôlée, refusant de s’intégrer et qui est à l’origine d’un antisémitisme violent qu’on croyait révolu et d’un antichristianisme avéré. Elle qui avait émigré en France, y avait fait des études universitaires et avait apporté une contribution intellectuelle de premier ordre à la France, nous a quittés avec sans doute un sentiment d’inquiétude et de tristesse face aux périls qui noircissent notre avenir. Par bonheur, ses enfants, petits - enfants et arrière - petits enfants font et feront fructifier l’héritage qu’elle et son époux, le philosophe et scientifique François Lurçat[10], leur ont transmis.

Ses livres sont propres à éclairer ceux qui veulent comprendre comment nous en sommes arrivés là, dans cet état de dé-instruction qui cause des ravages parmi les jeunes qui n’ont pas la possibilité de quitter l’école publique pour des établissements privés hors contrat où l’on dispense un véritable enseignement de la transmission des connaissances. L’école égalitaire promise par les idéologues, s’est muée en une école de la discrimination par l’argent.

                                                                                                           Evelyne Tschirhart

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[1] Laurent Lafforgue  Médaille Field de mathématiques.

[2] Laurent Lafforgue, Liliane Lurçat, La débâcle de l’école ; une Tragédie incomprise 2007 éditions François-Xavier de Guibert

[3] Liliane Lurçat : « La destruction de l’enseignement élémentaire et ses penseurs » éditions françois -Xavier de Guibert 1998.

[4] Liliane Lurçat : « Vers une école totalitaire ? L’enfance massifiée à l’école et dans la société. » éditions François -Xavier de Guibert 1998.

[5] IUFM : institut de formation des maîtres.

[6]  Les ZEP : zones d’éducation prioritaire.

[7] Voir à ce sujet Evelyne Tschirhart : « L’école du désastre, Lâcheté à droire… Destruction à gauche. » éditions de Paris Max Chaleil 2018.

[8] Liliane Lurçat : Le temps prisonnier, des enfances volées par la télévision, édition Desclée de Brouwer - 1995

[9]  Pierre Lurçat – avocat et écrivain, auteur notamment de « Israël, le rêve inachevé » éditions de Paris, Max Chaleil 2018.

[10]  François Lurçat : « La science suicidaire, Athènes sans Jérusalem. » Editions françoise-Xavier de Guibert 1999.

 

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