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La “faculté de l’inutile” : la justice israélienne au service des ennemis de la démocratie, par Pierre Lurçat

February 28 2018, 16:58pm

Posted by Pierre Lurçat


 

Derrière les mots convenus de “lutte contre la corruption” et de “défense de l’Etat de droit”, c’est un tout autre combat qui se joue actuellement en Israël. L’histoire du 20e siècle nous enseigne que ceux qui prétendent parler au nom du droit et de la justice sont parfois les pires ennemis du droit et de la justice authentiques. Dans son roman La faculté de l’inutile, l’écrivain juif Youri Dombrovski relatait ses quatre arrestations par la police politique du régime soviétique et ses procès kafkaïens, accusé de “détournement de fonds de l’Etat”. La “faculté de l’inutile”, c’est le surnom officiel donné à la faculté de droit par le régime soviétique, qui a transformé la justice en parodie et le code pénal en instrument de répression politique. En quoi cette expression et la réalité qu’elle désigne sont-elles pertinentes pour décrire la situation actuelle en Israël ?

 

Youri Dombrovski

 

Amnon Lord* cite à ce propos l’avertissement lancé il y a une dizaine d’années par le professeur Boaz Sanjero, spécialiste de droit pénal israélien, dans les colonnes du journal Makor Rishon, contre ceux qui prétendaient mettre de côté les règles de la démocratie. “Ceux qui pensent que nous pourrons plus tard ressortir les instruments du jeu démocratique de l’armoire où ils ont été rangés se trompent… Un second désengagement risque de faire suite au premier, et le désengagement de la démocratie risque de devenir notre pain quotidien”, écrivait alors Sanjero. Cet avertissement date d’août 2005, époque du “désengagement de Gaza” (‘Hitnatkout’) - qui vit la Cour suprême entériner les pires abus de droit commis par le gouvernement contre les habitants du Goush Katif, chassés de leurs maisons et privés de leurs biens.

 

La police instrumentalisée au service d’intérêts politiques : Amona 2006

(photo d’Oded Bellity, prix Pulitzer)

 

Je me souviens notamment avoir assisté au spectacle terrible des cercueils des habitants morts au Goush Katif sortis de leurs tombes et portés en procession dans les rues de Jérusalem - car même les morts avaient été expulsés! - une des images les plus effroyables qu’il m’a été donné de voir en 25 ans de vie en Israël. Mais l’abus de droit ne concernait pas “que” les pionniers du Goush Katif ; car il touchait aussi tous ceux qui voulaient faire entendre démocratiquement leurs voix contre cette décision inique : des autobus étaient bloqués sur les routes et des manifestants pacifiques (y compris des enfants et jeunes filles de 14 ans) furent jetés en prison et violentés par la police, avec l’aval des tribunaux et de la Cour suprême… Si j’évoque ces souvenirs d’une époque déjà lointaine, c’est parce que les événements dramatiques de ces dernières semaines ont pour beaucoup d’Israéliens un goût de déjà-vu.

 

Comme à l’époque de la “hitnatkout” en effet, la police israélienne est devenue aujourd’hui (si tant est qu’elle ait cessé de l’être…) un instrument politique, non plus aux mains du gouvernement comme alors, mais entre les mains de ceux qui veulent à tout prix faire tomber le gouvernement de Binyamin Nétanyahou. La justice elle-même est elle aussi largement instrumentalisée au service d’intérêts politiques, comme en témoigne la dernière affaire de collusion entre la juge Poznansky-Katz et un enquêteur de l’Autorité israélienne des marchés financiers (affaire que certains membres de la profession judiciaire ont qualifié de “Yom Kippour de la Justice israélienne”).

 

Aujourd’hui, comme alors, certains voudraient mettre de côté les règles démocratiques fondamentales de séparation des pouvoirs et de neutralité de la justice et le principe essentiel de l’égalité devant la loi, convaincus que “la fin justifie les moyens”. Plusieurs années avant la Hitnatkout déjà, la députée travailliste Yuli Tamir (fondatrice du mouvement La Paix Maintenant) avait affirmé que “pour la paix, il est possible de suspendre la démocratie pour une durée déterminée”. C’était encore à l’époque de l’euphorie mortifère engendrée par les accords d’Oslo, quand la vie des citoyens israéliens ne valait plus grand chose et que le Moloch de la paix exigeait chaque semaine son tribut sanglant de victimes juives, sacrifiées sur l’autel des accords signés avec l’inventeur du terrorisme international.

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Yuli Tamir (avec Ehud Olmert) : "Suspendre la démocratie"

 

“Démocratie totalitaire” contre démocratie authentique

 

Cela fait bien longtemps que les accords d’Oslo ont été enterrés dans le feu et le sang, mais l’idéologie qui leur a donné naissance est encore vivante. Cette idéologie porte un nom : celui de “démocratie totalitaire” - concept forgé par l’historien Jacob Talmon pour décrire un régime ou une société dans lesquels une démocratie formelle apparente coexiste avec l’idée d’une vérité unique absolue. C’est au nom d’une telle idéologie que des gouvernements israéliens ont sciemment créé un embryon d’Etat-OLP en Judée-Samarie, puis un “Hamasland” à Gaza. Et c’est au nom de cette même idéologie que les nouveaux Robespierre d'Israël tentent aujourd’hui de faire tomber le gouvernement de Binyamin Nétanyahou.

Ces derniers ont depuis longtemps aboli le principe d’égalité devant la loi et les règles fondamentales des institutions démocratiques, qui ne valent rien à leurs yeux, comme ils le déclarent ouvertement, puisque la chute de Nétanyahou justifie les moyens (tout comme le retrait de Gaza justifiait la “suspension” de la démocratie). Ils sont prêts à tout pour faire tomber le gouvernement actuel, dont le seul “crime” à leurs yeux est d’appliquer une politique de droite conforme aux souhaits de son électorat. Ils n’ont d’ailleurs (comme la gauche américaine ou française) que mépris pour le petit peuple, qui a porté Nétanyahou au pouvoir à quatre reprises.

 

Comme l’écrit Erez Tadmor, “ce qui se joue depuis un an n’est pas un combat contre la corruption, mais une chasse organisée pour éliminer Binyamin Nétanyahou et pour détruire la démocratie israélienne”*. Mais en dépit de toutes leurs armes politiques, judiciaires, policières et économiques, ceux qui ont juré la perte de Nétanyahou ne sont pas tout puissants. Ils peuvent certes instrumentaliser la justice, les médias et la police. Ils peuvent soumettre à des simulacres d’enquête des innocents pour leur extorquer des aveux (procédé caractéristique des idéologies totalitaires) et détruire des vies et des carrières (comme celle de l’ancien ministre Yaakov Neeman, disparu il y a tout juste un an. Mais il y a une chose qu’ils ne peuvent pas faire : remplacer le peuple.

 

Pierre Lurçat

 

* .https://www.israelhayom.co.il/opinion/538347

* http://www.israelhayom.co.il/hp_splash?page=/opinion/538351

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Bat Ye’or répond à ses détracteurs : “L’université française ignore les sujets essentiels du djihad et de la dhimmitude”, par Pierre Lurçat

February 18 2018, 08:30am

Posted by Pierre Lurçat

Bat Ye'or, photo P. Lurçat

Bat Ye'or, photo P. Lurçat

A l'occasion de la parution en France de l'autobiographie de l'historienne et essayiste Bat Ye'or, le Monde des Livres lui consacre une double page signée Jean Birnbaum. Cet article, sur lequel nous reviendrons, relève plus d’une entreprise de dénigrement et d’amalgame que d’une authentique enquête journalistique digne de ce nom. A ma demande, Bat Ye’or a accepté de répondre à ses critiques. P. L.

 

Pierre Lurçat : Quelle est votre réaction à l’article du Monde des Livres et à la manière dont il présente vos travaux et leur réception ?

 

Bat Ye’or : “Egérie des nouveaux croisés”, tel est le qualificatif utilisé par Jean Birnbaum dans son article consacré à mon Autobiographie politique dans Le Monde (15/2/2018). Il est vrai qu’"égérie de Breivik" a déjà été utilisé ! Il est significatif qu’une certaine intelligentsia utilise le terme “croisé” avec les connotations négatives que lui donne le monde musulman.  Non pas que je défende les Croisades, mais je les replace dans leur contexte du 12e siècle : rapts en Terre sainte des pèlerins chrétiens pour l’esclavage, nez coupés et autres mutilations, djihadisme conquérant prenant l’Europe en étau entre l’est andalou et l’ouest byzantin.

 

Je remarque en passant que mes détracteurs m’accusent – à tort – de faire ce qu’ils font : ils omettent dans ce cas précis de remettre les événements dans leur contexte historique. J’observe cette même tendance dans l’opinion de Bernard Heyberger qui note que son public « attend des approches moins conflictuelles », mais est-ce le public du XXIe siècle qui dicte l’histoire des siècles précédents ? Et comment Heyberger définit-il le milieu islamophobe et croisé dont il parle ? Selon les critères de l’Organisation de la Coopération Islamique (OCI), de l’Oumma ?

 

Il est curieux de voir ce vocabulaire qui est celui des organes et des penseurs de l’OCI parfaitement intégré par les intellectuels français – surtout lorsqu’on connaît les contextes et le sens auxquels il est associé. Le mot croisé, par exemple, est pris dans le sens médiéval du chrétien ennemi total et absolu de l’islam. Je ne suis pas certaine de la pertinence de ce terme aujourd’hui au vu des milliards prélevés sur les impôts payés par les Occidentaux pour le développement économique, l’aide aux réfugiés et aux migrants du monde musulman. Par ailleurs je lui sais gré de reconnaître mon rôle pionnier sur ce sujet -  un sujet qui concerne plusieurs millions de personnes mais qui, dit-il, n’intéressait pas l’université. Curieuse indifférence! Par ailleurs, je remercie le professeur Rémi Brague pour son appréciation de mon travail.

 

 

Pierre Lurçat : Avez-vous dit textuellement la phrase que vous prête, entre guillemets, Ivan Jablonka :  Bat Ye’or faisait déjà figure de pionnière. Alors, quand l’Europe a été frappée à son tour, il lui a été facile de proclamer : “Je vous l’avais bien dit !” ?

 

Bat Ye’or : Non, c’est comme d’habitude n’importe quoi ! Tout d’abord l’Europe a été frappée par le terrorisme et la piraterie aérienne dès la fin des années 1960. Ai-je prononcé cette phrase à ce moment ? Où ? quand ? A qui ? Quelle en est la preuve ? La référence ? De plus je suis stigmatisée par le mot peur. La peur dénature la perception du réel. Ainsi mon travail ne s’appliquerait pas à l’examen d’une réalité mais il serait fantasmé par la peur. Cet argument utilisant la subjectivité pour nier l’évidence est devenue une arme polémique dans le débat sur ce sujet. On pourrait d’ailleurs inversement attribuer à la peur, l’occultation d’une réalité historique de treize siècles – celle du jihad et de ses conséquences, en particulier la dhimmitude - qui se développe sous nos yeux.

 

“Un ouvrage de référence sans équivalent”

 

Pierre Lurçat : Que pensez-vous de la formule de Lucette Valensi  au sujet de votre livre Le Dhimmi : “pamphlet exalté, qui ignore la diversité interne et l’évolution des sociétés musulmanes dans le passé, et qui n’a pas plus de validité pour l’époque contemporaine : même Khomeyni n’a pas rétabli la dhimma en Iran !”

 

Bat Ye’or : Je crois qu’elle a mal lu mes livres, j’ai examiné l’évolution du statut du dhimmi à l’époque des réformes de l’Empire ottoman au XIXe siècle. Après la décolonisation j’ai écrit que certaines règles de la dhimma étaient encore maintenues comme celles concernant les lieux de culte, parfois le refus du témoignage du chrétien contre celui du musulman, la loi du blasphème, l’interdiction du mariage d’une musulmane avec un non-musulman, l’exclusion de certaines professions. A côté de ce domaine juridique, il y a les comportements traditionnels semant l’insécurité et la peur et qui échappent au contrôle des gouvernements. J’ai donné les références, les lieux, les dates et même les noms des individus concernés. Quand on dit que Khomeyni n’a pas rétabli la dhimma en Iran, il faut savoir ce qu’est la dhimma et le prouver. Si elle parle seulement de mon livre Le Dhimmi, il se limitait à examiner un statut particulier et non « la diversité interne et l’évolution des sociétés musulmanes. » J’en avais moi-même spécifié les limites dans mon introduction.     

 

Pierre Lurçat :  Et l’opinion de Ali Amir-Moezzi ? ("Bat Ye’or est quelqu’un qui connaît les textes classiques mais, comme beaucoup de collègues, elle a tendance à en faire une lecture à la fois anachronique et unilatérale"? )

 

Bat Ye’or : Elle est honnête, mais j’aimerai savoir à quoi il se réfère quand il dit que j’ai une lecture anachronique et unilatérale. Et puis il faudrait savoir pourquoi mon livre sur Les chrétientés d’Orient (1991) publié par le père Sed mettait des “pieds d’éléphant dans un jardin” et pourquoi personne ne voulait entendre parler de ce sujet, comme le dit le père Sed. Le sujet était-il tabou ? Scandaleux ? Pourquoi ? Ne cultivait-on dans le jardin que les fleurs spécieuses du mensonge ?

 

 

Pierre Lurçat : Et l’insinuation de Birnbaum rappelant que Breivik vous cite plusieurs fois?

 

Bat Ye’or : Je ne sais même pas si le tueur a lu mes livres, comme tous les autres qu’il cite. Je ne suis pas la seule à figurer dans ses lectures. En ce qui me concerne il a copié mot pour mot le site d’un géopoliticien sur ce sujet. Je suis bien plus convaincue qu’il a voulu imiter les terroristes palestiniens qu’il admirait et que son gouvernement soutenait. Les criminologues savent que la fascination de l’imitation opère et induit chez certains individus de nombreux crimes.

 

Pierre Lurçat : Birnbaum vous attribue des tendances complotistes au sujet de votre livre Eurabia

Bat Ye’or : Je pourrai lui retourner le compliment et dire que lui-même fabrique des complots à mon sujet en m’accusant de les inventer. On voudrait tellement, n’est-ce pas, que la situation actuelle de l’Europe soit un phénomène sui generis, sans causes ni responsabilités, quelque chose d’incréé, qui descend du ciel tel quel, sans l’intervention et les décisions des responsables politiques et de leurs réseaux. Ceci permettrait de ne rien faire puisque rien n’a été voulu et qu’il n’y a rien à changer. Ce n’est qu’une tendance complotiste…

Cette attitude perpétue la négation et justifie l’inaction. Et pourquoi ne pas mettre ces insinuations et ces dénis à la sauce psychiatrique largement répandue dans l’article par les sous-titres ? “Minuscules malaises… effrois quotidiens et reculades intimes, fantasmes, obsessions pugnaces et angoisses virulentes”. Que pensent – parmi tant d’autres – les Magdi Allam, les Ibn Warrak, les Robert Redeker, les Wafa Sultan, et Boualem Sansal dont j’admire le talent, de cette dérision très gauchiste sur les questions cruciales et humanitaires de notre époque dont ils témoignent ? Les affabulations de la peur ? J’attends maintenant de découvrir de quelle nouvelle face du mal je suis l’égérie. L’affabulation est si créatrice… !

 

 

 

Bat Ye’or, Autobiographie politique, de la découverte du dhimmi à Eurabia. Les Provinciales 2018.

 

 

Bat Ye’or (photo P. Lurçat)

 

NB Lire également à ce sujet l'interview que Bat Ye'or m'avait accordée pour le Jerusalem Post en 2007, ici

http://observatoire-islam-europe.blogspot.co.il/2007/01/interview-de-bat-yeor-de-la-dhimmitude.html

 

 
 

 

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Le fil invisible, entre Günter Grass et David Grossman, Pierre Itshak Lurçat

February 13 2018, 09:23am

Posted by Pierre Lurçat

Le fil invisible, entre Günter Grass et David Grossman, Pierre Itshak Lurçat

A l'occasion de l'attribution du Prix d'Israël à David Grossman, je publie ici un chapitre de mon livre La trahison des clercs d'Israël, consacré à l'écrivain et à ses prises de position politiques. P.L.

Dans son roman Le livre de la grammaire intérieure, David Grossman décrit un enfant qui refuse de grandir et veut échapper à tout prix à la folie du monde des adultes, au point de se suicider. Ce thème est similaire à celui du Tambour, œuvre maîtresse du romancier allemand Günter Grass. Il n'y a apparemment aucune signification politique dans cet emprunt littéraire, mais il nous dit quelque chose sur les références culturelles du romancier israélien, dont l’œuvre - très appréciée dans son pays - l’est au moins au tant en Europe, où il fait partie du « triumvirat » des écrivains israéliens (Amos Oz, A.B. Yéhoshua et Grossman) les plus cités et reconnus.

 

Une chose relie pourtant les deux écrivains « engagés », à travers cet emprunt littéraire : dans leTambour, le jeune Oskar refuse de grandir dans l’Allemagne nazie. Dans le Livre de la grammaire intérieure, Aaron veut échapper au monde israélien de la période de la Guerre des Six Jours. Dans les deux cas, l’écrivain exalte la pureté et l’innocence du monde des enfants, opposée à la folie meurtrière des adultes, nazis dans le premier cas, Israéliens dans le second.

 

tambour.jpg

Le Tambour, film de Volker Schlöndorff tiré du roman de G. Grass

 

Cette symétrie m’est revenue à l’esprit en suivant la polémique déclenchée par les propos scandaleux de l’écrivain allemand – dont j’avais aimé, autrefois, l’adaptation cinématographique de son grand roman. Quand Günter Grass accuse Israël de « menacer la paix mondiale » et de vouloir « l’éradication du peuple iranien », il recourt au procédé de l’inversion, consistant à accuser Israël des crimes de ses ennemis, procédé devenu très courant dans la vulgate politique européenne, ces dernières décennies, au moins depuis la Première Guerre du Liban (quand Beyrouth assiégée par les soldats de Tsahal était devenue Varsovie, aux yeux d’une certaine presse)…

Les condamnations presque unanimes des propos de Grass tiennent sans doute largement au fait que l’écrivain avait dévoilé publiquement, il y a quelques années, son appartenance aux Waffen-SS dans sa jeunesse, devenant de ce fait indéfendable.

 

Mais curieusement, ceux-là mêmes qui ont dénoncé justement les propos de Günter Grass ont applaudi des deux mains à un article de David Grossman sur le même sujet, aboutissant à une conclusion similaire, même si le ton employé est très différent. S’interrogeant sur la légitimité et l’opportunité d’une attaque préventive israélienne contre l’Iran, Grossman accuse en effet le premier ministre Nétanyahou de recourir à une « rhétorique apocalyptique » et d’être prêt à sacrifier des civils iraniens innocents et à déclencher une « catastrophe immédiate et annoncée » pour éviter un risque hypothétique…

 

Meir_Dagan.jpgLe débat sur l’opportunité d’une attaque contre l’Iran est certes légitime, et il se poursuit en Israël depuis déjà plusieurs années (on se souvient de l’intervention fracassante de l’ancien chef du Mossad, Meir Dagan - en photo ci-contre - il y a quelques années). Ce qui est moins légitime, c’est la manière dont Grossman justifie son opposition à une attaque israélienne contre l’Iran. Tout d’abord, parce qu’il choisit de s’exprimer dans un quotidien français, au lieu de présenter ses arguments au public israélien, premier concerné. Ensuite, parce qu’il accuse Nétanyahou d’utiliser une rhétorique apocalyptique et de faire des « références constantes à la Shoah » (accusation récurrente de la gauche israélienne qui l’employait déjà contre Menahem Begin à l’époque du bombardement de la centrale irakienne d’Osirak). Cette accusation est d’autant moins fondée qu’Israël fait face à l’Iran d’Ahmadinejad, qui est, pour le coup, le maître de la rhétorique apocalyptique… On retrouve ici – sous la plume de Grossman – le procédé de l’inversion utilisé par Günter Grass.

 

 

Or, si on peut parler de « rhétorique apocalyptique » dans le discours politique israélien, c’est plutôt du côté de la gauche, toujours prompte à menacer de catastrophes imminentes si Israël ne fait pas de concessions territoriales et n’accepte pas les exigences de ses ennemis… L'histoire récente d’Israël est parsemée de prévisions apocalyptiques de la part des tenants du « camp de la paix », depuis la menace démographique (à l’époque du processus d’Oslo) et jusqu’au « tsunami politique » promis en septembre dernier si le gouvernement n’acceptait pas tous les diktats palestiniens pour retourner à la table des « négociations »…

 

Grossman est représentatif de cette gauche israélienne, devenue depuis longtemps ultra-minoritaire dans l’opinion israélienne, qui se tourne exclusivement vers le public occidental, européen ou américain, pour trouver une oreille attentive à ses propos acerbes contre le gouvernement israélien, surtout lorsqu’il est de droite… La haine envers Nétanyahou qui règne dans une large partie de l’establishment culturel et politique de gauche israélien n’a rien à envier à celle que lui vouent beaucoup de journalistes en Europe et ailleurs. (Sans parler d’Avigdor Lieberman, devenu lui aussi la bête noire de tous les bien-pensants).

 

Pour apprécier à leur juste valeur les propos de Grossman concernant l’Iran, il faut se souvenir qu’il appartient à un mouvement politique (La Paix maintenant), financé par l’Union européenne, qui s’est régulièrement trompé depuis trois décennies… Les intellectuels et artistes comme Grossman ou Amos Gitaï doivent une grande partie de leur notoriété en Europe à leurs attaques contre le gouvernement de leur pays (il y a quelques années, Grossman s’interrogeait publiquement sur son désir de quitter le pays et des centaines – voire des milliers – d’Israéliens d’extrême-gauche ont déjà franchi le pas et sont aujourd’hui résidents d’Europe ou d’Amérique, où on les retrouve souvent aux premiers rangs des appels au boycott d’Israël…)

 

 

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Le lien entre Grass et Grossman évoqué ci-dessus ne se limite pas, en définitive, à un simple emprunt littéraire. La fondation Günter Grass a en effet accordé à Grossman le prix Albatros en 2008. Ce n’était pas le premier prix allemand décerné à l’écrivain israélien, qui avait déjà obtenu le « Buxtehuder Bulle », et il est également Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres. D’autres écrivains israéliens ont reçu des prix en Europe, et notamment en Allemagne, comme Amos Oz, titulaire du Prix Goethe. On peut y voir une simple marque d’estime et de reconnaissance pour leur talent d’écrivain. Mais ce serait une erreur à mon avis. Car ces prix prestigieux, parfois dotés de montants considérables, créent des liens de dépendance et d’allégeance entre les écrivains israéliens et les pays européens, connus pour leur hostilité à la politique israélienne.

 

grossman2.jpg

On peut se demander si les prises de position d’Amos Oz ou de David Grossman – comme l’opposition de ce dernier à une attaque israélienne contre l’Iran – ne sont pas en définitive la contrepartie, ou le tribut versé par ceux-ci, pour « mériter » les prix reçus en Europe. Car l’emprunt littéraire de Grossman à Günter Grass est, lui,  gratuit et ne tire pas à conséquence. Mais les dons reçus, en tant que Prix, de la Fondation Günter Grass et d’autres organismes allemands, sont eux, à titre onéreux : le prix à payer, pour David Grossman comme pour les autres écrivains-pacifistes adulés des médias européens, est de continuer encore et toujours à accuser le gouvernement et l’Etat d’Israël, et à s’opposer à toute action militaire de Tsahal, à Gaza ou en Iran, fut-ce contre des ennemis voués à notre destruction.

(Extrait de La trahison des clercs d'Israël, La Maison d'édition, 2016)

 

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Après la chute de la maison Ramadan ; les raisons d'une si longue impunité, Pierre Lurçat

February 7 2018, 08:19am

Posted by Pierre Lurçat

Après la chute de la maison Ramadan ; les raisons d'une si longue impunité, Pierre Lurçat

La nouvelle ‘affaire Ramadan’ marque peut-être la fin de la carrière de celui que beaucoup considéraient comme un intellectuel musulman brillant, et qui a bénéficié d’une large aura médiatique, en France notamment. Celui que certains voulaient voir comme le promoteur d’un islam moderne est en réalité un adepte du double discours et un propagandiste des Frères musulmans, dans la droite lignée du fondateur de la confrérie, Hassan Al-Banna, qui était son grand-père. Dans mon livre Le Sabre et le Coran *, première analyse de longue haleine consacrée à Ramadan et à sa famille parue en 2005, je me suis employé à décrypter son double discours sur des concepts fondamentaux comme ceux de djihad ou de shahada (témoignage).

 

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Avec habileté, Ramadan a su jouer de l’ignorance de ces notions au sein de ses auditoires occidentaux pour accréditer l’idée d’un islam européen, moderne et inoffensif. Le plus étonnant, au-delà des révélations sur son activité de “prédateur sexuel”, est le fait que Ramadan ait pu donner le change si longtemps. Comme souvent dans ce genre d’affaires, on entend aujourd’hui de nombreuses voix affirmant que “cela se savait” ou qu’elles “étaient au courant”, ce qui pose évidemment la question de l’impunité dont Ramadan a bénéficié depuis le début de sa carrière médiatique, il y a une quinzaine d’années. Comment a-t-il pu tromper autant de gens pendant aussi longtemps, tant sur sa personnalité que sur ses opinions ?

 

Pour répondre à cette question, il faut analyser la stratégie de pénétration mise en place par Tariq Ramadan. Comme je l’ai montré dans mon étude sur la famille Ramadan et les Frères musulmans, cette stratégie s’inspire très précisément de celle élaborée par son grand-père, Hassan Al-Banna, lors de la création du mouvement des Frères musulmans. A savoir, l’instauration de réseaux et de “partenariats” entre la mouvance islamiste et des alliés potentiels en Occident. C’est grâce à cette stratégie qu’il est parvenu à s’ériger en “islamologue” reconnu et admiré, avec le soutien de trois types de personnes qui ont eu affaire à lui, que je désignerai comme les compagnons de route, les naïfs et les opportunistes.

 

Les compagnons de route, les naïfs et les opportunistes

 

Les compagnons de route sont ceux qui ont accepté en pleine connaissance de cause de se rallier à lui, au nom d’une affinité idéologique ou d’un ennemi commun. Les exemples ne manquent pas : citons ceux des journalistes Edwy Plenel et Alain Gresh (du Monde diplomatique), ce dernier ayant cosigné avec Ramadan un livre intitulé L’islam en questions. Parmi les autres compagnons de route, moins visibles mais tout aussi efficaces, figurent certains membres de la Ligue de l’enseignement, des hommes d’Eglise comme le père Michel Lelong, ou des islamologues comme François Burgat ou Bruno Etienne.

Description de cette image, également commentée ci-après

Dans la deuxième catégorie, celle des “naïfs”, se trouvent des gens, souvent de parfaite bonne foi, qui ont sincèrement pensé que Ramadan était un “réformateur”, et un intellectuel musulman capable d’ouvrir l’islam à la modernité. Dans cette catégorie figurent notamment plusieurs catholiques engagés dans le dialogue islamo-chrétien, tel le père Christian Delorme, surnommé le “curé des Minguettes”, qui a longtemps été proche de Tariq Ramadan. Il a ensuite fait son mea culpa et a déclaré que Ramadan était quelqu’un de dangereux, expliquant que “c’est un homme qui a une pensée totalitaire, même s’il sait la présenter sous un emballage plutôt sympathique, brillant et souriant. Je suis convaincu que Tariq Ramadan cultive une haine profonde de l’Occident…”.

 

La troisième catégorie, celle des opportunistes, regroupe ceux qui, tout en comprenant le caractère dangereux de Ramadan, ont préféré garder le silence, voire accepté de le soutenir sur certains sujets, par opportunisme et pour des motivations diverses. C’est ainsi qu’un éditeur parisien, peu suspect d’affinités avec l’islamisme des Frères musulmans et averti de l’identité réelle de Ramadan, est sciemment devenu l’éditeur attitré des livres de Ramadan depuis une dizaine d’années, lui permettant de sortir du “ghetto’ de l’édition musulmane et d’accéder au grand public francophone.

 

Sortir du ghetto de l'édition musulmane

 

Ramadan n’est pas un prédateur sexuel ordinaire. En dénonçant ses actes et en le jugeant pour ses délits, il sera peut-être possible d’aborder enfin la question cruciale de la conception de la femme véhiculée par les mouvements islamistes. Souhaitons que la chute de Tariq Ramadan soit aussi l’occasion d’une prise de conscience des dangers de l’islam politique des Frères musulmans pour l’Occident.


 

Pierre Lurçat

 

* Le Sabre et le Coran, Tariq Ramadan et les Frères musulmans à la conquête de l’Europe, éditions du Rocher 2005. Publié sous le nom de plume de Paul Landau.


 

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Comment la gauche israélienne est devenue une minorité tyrannique, par Pierre Lurçat

February 5 2018, 08:07am

Posted by Pierre Lurçat

Comment la gauche israélienne est devenue une minorité tyrannique, par Pierre Lurçat

Comment la gauche israélienne est devenue une minorité tyrannique, par Pierre Lurçat

 

La situation politique actuelle en Israël, aux Etats-Unis, en France et dans d’autres pays occidentaux présente de nombreuses similitudes. La coupure grandissante entre le peuple et les “élites”, l’attitude des grands médias - qui se donnent de plus en plus pour mission de dire ce qu’il faut penser, au lieu de se contenter plus modestement d’informer - et la décrépitude des partis de la gauche historique (PS et PC en France, parti travailliste en Israël) ; ces différents phénomènes ont évidemment des causes diverses et multiples, qui varient selon les pays concernés. Il semble toutefois qu’on peut leur trouver des racines communes, en partant de l’exemple israélien.

 

 

Rendant hommage au poète et écrivain Haïm Gouri, décédé la semaine dernière, le journaliste Nahum Barnéa écrivait dans les colonnes de Yediot Aharonot les lignes suivantes: “Gouri était notre dernier poète national. Non parce qu’il n’existe pas, et n’existera plus de poètes et d’écrivains de qualité après lui, mais parce qu’il n’y a plus de consensus national, de solidarité interne et de dirigeants capables d’apprécier l’oeuvre d’un poète”. Ce diagnostic comporte une part de vrai : le consensus national a certes été mis à mal ces dernières années, et le sentiment que Gouri (et d’autres) incarnaient un “Bel Israël” en voie de disparition est partagé par beaucoup. Mais les mots de Barnéa attestent aussi d’une grande hypocrisie. Car s’il n’existe plus de consensus national aujourd’hui en Israël, c’est largement du fait du travail de sape entrepris depuis des années par le courant politique auquel Nahum Barnéa appartient - la gauche - qui s’efforce par tous les moyens d’ôter toute légitimité au gouvernement, aux idées et aux réalisations de tous ceux dont il ne partage pas le point de vue.

 

Une des dernières illustrations de ce travail de sape nous est donnée par l’article publié  par le juge Aharon Barak, dans le même numéro du journal où écrit Nahum Barnéa. Aharon Barak est un des hommes qui a assumé le rôle le plus déterminant, au cours des dernières décennies, pour modeler le visage de la société et des institutions israéliennes. Il est celui qui est parvenu, au moyen de la “Révolution constitutionnelle” dont il a été l’instigateur et le principal maître d’oeuvre, à transformer la Cour suprême d’Israël en premier pouvoir, aux mains d’une élite post-sioniste, comme je l’ai décrit (1). Barak, en tant que “grand-prêtre” de la minorité ultra-laïque de gauche, a ce faisant réussi à donner aux anciennes élites, aujourd’hui minoritaires dans l’opinion et à la Knesset, l’illusion qu’elles pouvaient continuer à gouverner et à régner sans partage, comme avant le “Ma’apah” de 1977 (l’arrivée au pouvoir de Menahem Begin).

 

Aharon Barak - le “grand-prêtre” des élites laïques post-sionistes


 

Le pouvoir exorbitant de la Cour suprême israélienne

 

En réalité, grâce à Barak et à quelques autres (dont fait aussi partie Nahum Barnéa), les élites de la gauche post-sioniste, de plus en plus coupées du peuple - auquel elles vouent souvent un mépris non dissimulé, comme en témoigne leur attitude actuelle dans le débat sur les immigrants clandestins à Tel-Aviv - s’efforcent d’empêcher les gouvernements de droite qui se sont succédés depuis 1977 (à l’exception de l’intermède d’Oslo entre 1992 et 1996) d’exercer le pouvoir. C’est précisément pour “rendre le pouvoir au peuple” et à ses élus que l’actuelle ministre de la Justice, Ayelet Shaked, et quelques autres, s’emploient aujourd’hui à restreindre le pouvoir exorbitant que s’est octroyé la Cour suprême, depuis la présidence d’Aharon Barak. Comme l’écrit Shaked, il faut “préserver la séparation du pouvoir et le gouvernement de la majorité”, pour éviter qu’Israël ne soit soumis à une “minorité tyrannique”.

 

Le mépris affiché par Aharon Barak pour ses opposants, y compris au sein de l’establishment judiciaire, illustre la manière dont les élites de la gauche israélienne se sont détachées de l’idéal démocratique. Comme l’écrit Ayelet Shaked dans sa réponse à Aharon Barak, il est “attristant de constater qu’à vos yeux, le monde se divise entre ceux qui partagent votre point de vue et ceux qui ne comprennent rien”. Convaincu d’être le représentant des “élites éclairées” (concept que le juge Barak a forgé et utilisé dans ses décisions à la Cour suprême), il se soucie peu de convaincre ses opposants ou de savoir que la majorité des Israéliens ne pensent pas comme lui. L’essentiel est que ses idées puissent continuer de régner au sein du pouvoir judiciaire et d’exercer leur influence sur la vie publique.

 

Ayelet Shaled : rendre le pouvoir au peuple.


 

Dans la doctrine d’Aharon Barak, qualifiée par Menahem Mautner de “fondamentalisme juridique”, la légitimité et l’activité du pouvoir - exécutif ou législatif - sont entièrement soumises à la loi, que seuls les juges sont à même d’interpréter. A ce titre, les juges sont à ses yeux l’autorité suprême, devant laquelle doivent s’incliner tant les dirigeants élus du peuple que les législateurs. Ce qu’il prétend aujourd’hui être un “danger pour la démocratie israélienne” n’est en réalité que l’exercice légitime du pouvoir par le gouvernement et par la Knesset, qui tentent tant bien que mal de retrouver leurs prérogatives, rognées par deux décennies d’activisme judiciaire et de négation de la séparation des pouvoirs.

 

De la gauche libérale à la gauche totalitaire

 

Pour comprendre comment une conception des institutions et de l’équilibre des pouvoirs aussi éloignée des principes fondateurs de la démocratie a pu s’imposer aussi largement en Israël, il faut la resituer dans l’histoire politique des quarante dernières années, et plus précisément dans l’évolution de la gauche israélienne. Celle-ci, qui a participé de manière déterminante à la construction de l’Etat pendant la période du Yishouv et les premières décennies après 1948, est devenue dans les années 1990 (époque des accords d’Oslo et de la Révolution constitutionnelle) une force destructrice, animée par un esprit nihiliste et dévastateur (2).

 

Comme l’expliquait il y a une dizaine d’années la politologue Raya Epstein, dans un ouvrage consacré au post-sionisme, la gauche israélienne a en effet largement renoncé au modèle de la démocratie libérale, pour adopter celui de la démocratie totalitaire, à savoir un régime idéologique reposant sur l’hypothèse d’une vérité unique. Ce régime idéologique, qu’on pourrait aussi définir comme celui de l’idéologie dominante, est selon Epstein “l’antithèse totale du judaïsme religieux, de l’identité juive en général, de la démocratie libérale et du sionisme”. (3) L’analyse de Raya Epstein porte uniquement sur le cas israélien, mais on peut l’appliquer à celui d’autres pays occidentaux, en proie à une évolution similaire. Dans tous les pays où la gauche, en perte de vitesse, a perdu l’espoir de regagner le pouvoir par les urnes (seule manière d’accéder au pouvoir en démocratie…) elle est tentée de renoncer au modèle de la démocratie libérale pour revenir à celui de la gauche totalitaire, qui n’a jamais totalement disparu de son univers idéologique. Ou comme le disait Bertolt Brecht, de vouloir “dissoudre le peuple” pour en élire un autre.

 

Pierre Lurçat

 

(1) Je renvoie à mon récent article Les dangers du “fondamentalisme juridique” en Israël aujourd’hui” et au chapitre 13 de mon livre La trahison des clercs d’Israël, La Maison d’édition.

(2) Sur ce sujet, voir l’analyse détaillée de Y. Hazony, L’Etat juif, Sionisme, post-sionisme et destins d’Israël, traduction française de Claire Darmon, édition L’éclat 2007.

(3) Raya Epstein, “Postzionism and democracy”, in Israel and the Post-Zionists, Sh. Sharan (éd), Sussex Academic Press 2003.

 

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Haïm Gouri (1923-2018), le poète-soldat de Jérusalem, par Pierre Lurçat

February 1 2018, 22:10pm

Posted by Pierre Lurçat

Je republie cet article publié initialement en 2007, en hommage à Haïm Gouri, décédé hier à l'âge de 95 ans. P.I.L

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Né en 1923 à Tel-Aviv, écrivain, poète et journaliste, Haïm Gouri (Gurfinkiel) est un représentant typique de la "génération du Palmah". Par son œuvre, comme par ses interventions publiques, il incarne une certaine conception d'Israël et du sionisme, celle du sabra tourné vers l'avenir sans renier le passé, aimant sa terre et son peuple et prêt à se battre pour eux, aspirant à la paix sans devenir pacifiste, homme de gauche resté fidèle au consensus sioniste... Solide comme un roc, il continue, à 84 ans, d'habiter un modeste appartement de Jérusalem – au troisième étage sans ascenseur – où il écrit et fait entendre sa voix, originale et authentique.

Rendant compte de la monumentale autobiographie littéraire que vient de publier Haïm Gouri, sous le titre "Im ha-Shira vé ha-Zman" (Avec la poésie et le temps), Nissim Calderon cite l'anecdote suivante. Lisant, dans les années 1950, ces lignes du poète Yehuda Amihai : "Je te vois, sortant quelque chose du frigidaire, éclairée par une lumière venant d'un autre monde", Gouri comprit qu'une ère s'achevait et qu'une nouvelle ère commençait dans la poésie israélienne. En effet, explique Gouri, Nathan Alterman aurait parlé de la "lumière d'une bougie", et lui-même aurait éclairé le visage de la femme décrite avec le "feu de camp des soldats du Palmah", au lieu de l'ampoule du frigidaire... Au-delà de l'humour, caractéristique de Gouri, il y a dans cette anecdote une description fidèle de l'évolution de la poésie – et de la littérature israélienne en général – de l'ethos collectif héroïque des années de lutte pour la création de l'Etat, à l'individualisme actuel.

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Haim Gouri (à gauche) dans les rangs du Palmah, 1949

La "génération du Palmah

Cette expression consacrée, employée pour désigner les écrivains qui ont participé à la Guerre d'Indépendance, ne se réfère pas seulement à une période historique, mais à un véritable phénomène sociologique : l'appartenance de nombreux écrivains aux troupes de choc de la Haganah, parmi lesquels on peut citer Moshé Shamir, S. Yizhar, Nathan Shaham, Aharon Megged ou Hanoch Bartov... Cette liste partielle donne une idée de l'importance de ce groupe d'écrivains, dont certains comptent parmi les plus talentueux de leur génération. Mais plus encore que leur appartenance au Palmah, c'est par leurs croyances communes que l'on peut définir cette génération d'écrivains, comme l'explique Gershon Shaked : "Tous croient aux valeurs collectives du mouvement travailliste, selon lesquelles le rôle des jeunes est de bâtir le pays et de le défendre, même au sacrifice de leur vie..."

Haïm Gouri s'est lui aussi battu dans les rangs du Palmah, où il s'est engagé en 1941 et où il a servi pendant 9 ans, dans ce qu'il décrit comme une "armée de sans-culottes", faiblement armée mais convaincue de la justesse de sa cause. Plus tard, il a aussi pris part aux guerres de 1967 et de 1973. En 1947, il est envoyé par la Haganah en Europe, pour y organiser l'émigration de rescapés de la Shoah. Il a décrit cet épisode marquant de sa vie dans un récent entretien à L'Express :

 

"Hongrie, Tchécoslovaquie, Autriche... C'était ma première rencontre avec mes frères inconnus, les Juifs d'Europe. Ce fut le grand changement de ma vie. A Budapest, dans une synagogue, j'ai entendu un rabbin prononcer cette phrase de la Genèse : 'C'est mon frère que je cherche...' Tout le monde s'est mis à pleurer. Je me suis demandé : 'Gouri, qui es-tu ?' J'ai compris que j'appartenais à un peuple assassiné, un peuple millénaire que l'on appelle 'juif'. En Israël, j'étais un Hébreu. Je me suis découvert juif..."

Avec sincérité et lucidité, Gouri décrit le processus qui a transformé le jeune sabra, élevé dans l'idéologie sioniste socialiste de "l'Homme Nouveau" et du "Nouvel Hébreu", en Juif conscient de son histoire et de son identité. La Shoah, qu'il n'a pas vécue directement mais qu'il a connue à travers les rescapés rencontrés en Europe, l'a profondément marqué, et elle apparaît dans beaucoup de ses livres, parmi lesquels son premier roman, L'Affaire Chocolat (publié en 1965) et son journal du procès Eichmann, La Cage de Verre. Gouri est cependant poète avant d'être romancier, et son œuvre poétique lui a valu de nombreux prix, dont le Prix Bialik et le Prix d'Israël en 1988. Outre son œuvre écrite, il a aussi réalisé plusieurs films documentaires. Il est également, comme Yehoshua Kenaz que nous évoquions dans ces colonnes le mois dernier, traducteur de littérature française, et a traduit des poèmes de Rimbaud, Baudelaire et Appolinaire.

 

 

 

"Toute ma vie, j'ai été déchiré"

 

Né à Tel-Aviv, il s'installe à Jérusalem après la guerre d'Indépendance, pour y rejoindre sa femme – connue dans les rangs du Palmah – et il y demeure depuis lors. Son amour pour sa ville d'adoption est décrit dans le récit "Au coin de la rue des Paras et de la rue des Prophètes", publié en français dans le beau recueil Et les pierres de Jérusalem... (éditions Autrement 1997). Contrairement à d'autres écrivains israéliens, pétris de certitudes, devenus les porte-parole de mouvements politiques pacifistes extrémistes, Haïm Gouri est demeuré toute sa vie un homme déchiré, entier dans ses convictions mais se remettant toujours en question, comme il le rapporte à un journaliste français : "Toute ma vie, j'ai été déchiré entre la pitié, l'amour de l'autre, et l'obligation d'agir, de me battre..."

Ce déchirement est à la fois celui du poète-soldat, obligé de troquer la plume contre le fusil, et celui du Juif épris de paix contraint de prendre les armes pour défendre son pays. Gouri est resté fidèle aux idéaux sionistes socialistes, ce qui ne l'a pas empêché de partager l'exaltation générale qui a gagné tout Israël après la victoire miraculeuse de 1967, quand l'Etat juif est rentré en possession du cœur de son patrimoine historique. Ayant participé aux terribles combats de la Colline des Munitions à Jérusalem, il a raconté la réunification de la ville : "Pour moi, le retour à Jérusalem-Est et à 'tout Eretz-Israël', la Judée et la Samarie, fut vraiment comme si je voyais la Résurrection des morts. Depuis mon enfance, j'avais grandi dans l'idée d'Eretz-Israël tout entier..."

Déclaration étonnante dans la bouche du poète, surtout à notre époque où les partis politiques, de l'extrême-gauche à la "droite", parlent tous de re-diviser Jérusalem ! On mesure en lisant ces lignes combien le consensus sioniste sur Eretz-Israël s'est effrité avec le temps et combien les élites intellectuelles ont été gagnées par le virus post-sioniste... Au point que le critique littéraire du journal Ha'aretz, dans son compte-rendu élogieux de l'autobiographie de Haïm Gouri, ne peut s'empêcher de lui reprocher d'avoir soutenu, en 1975, la création de la localité de Kedumim en Samarie ! Le sabra, combattant du Palmah, est-il resté – comme Nathan Alterman – un partisan du "Grand Israël" ? Peut-être pas, mais il a toujours été un homme au cœur déchiré. Et comme dit Rabbi Nahman, "il n'y a pas plus entier qu'un cœur déchiré..." 

 

N'ont été traduits en français à ce jour que L'affaire Chocolat (nouvelle édition, Denoël 2008) et La cage de verre, journal du procès Eichmann (éd. Tirésias 1995).

(Article paru dans Vision d'Israël)

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