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hebreu

Une étincelle d’hébreu - “Am ségoula” : quelle est la couleur du peuple d’Israël?, Pierre Lurçat

June 22 2020, 06:29am

Posted by Pierre Lurçat

 

Si vous gardez mon alliance, vous serez mon trésor entre tous les peuples ! Car toute la terre est à moi, mais vous, vous serez pour moi une dynastie de pontifes et une nation sainte”. (Chemot 19, 5-6).


 

L’expression ‘Am segoula’, difficilement traduisible en français, figure à plusieurs reprises dans le Tanakh, la Bible hébraïque. On la retrouve notamment dans le livre de Chemot, à la parashat Yitro, et aussi au Deutéronome. Avant de tenter de la traduire, arrêtons-nous un instant sur sa signification. La Segoula (סגולה), au sens premier, c’est la qualité ou la vertu spécifique d’une chose ou d’une personne. On parlera ainsi des vertus (segoulot) curatives, dormitives ou digestives de certaines plantes. Par extension, la Segoula désigne un trésor, comme dans ce discours du Roi David : “Dans mon amour pour la maison de mon Dieu, les trésors (Segoula) d’or et d’argent que je possède” (Chroniques I, 29-3). Quel rapport avec le peuple d’Israël ? 

 

La réponse à cette question tient aux circonstances extraordinaires de sa naissance, rappelées dans la Haggada de Pessah : “Et quelle divinité entreprit jamais d'aller se chercher un peuple au milieu d'un autre peuple, à force d'épreuves, de signes et de miracles, en combattant d'une main puissante et d'un bras étendu, par de grandes apparitions, toutes choses que I'Eternel, notre Dieu, a faites pour vous, en Egypte, à vos yeux?” C’est ce caractère surnaturel de la naissance d’Israël qui explique sa “Segoula”, son caractère spécifique et unique, que l’expression de “peuple élu” (am nivhar, עם נבחר) ne rend que très imparfaitement.


 

Chagall, L’Exode. Knesset, Jérusalem.

 

Alors comment traduire Am Segoula ? Marc Cohn, dans son Dictionnaire hébreu-français, parle de “peuple de prédilection”. Menahem Macina adopte l’expression “bien propre de Dieu”, calquée du latin Peculium. Le grand-rabbin Lazare Vogue, éminent traducteur et philologue, préfère celle de “peuple spécial”, que nous lui empruntons. Oui, Israël est bien un peuple spécial, comme en atteste son destin incomparable ! Sur ce point, tous s’accordent, qu’ils soient convaincus que l’élection d’Israël est d’origine divine, ou qu’ils y voient la conséquence de son histoire profane. 

 

Sur la même racine que Segoula, l’hébreu comporte plusieurs mots, parmi lesquels nous mentionnerons le Sigoul (סיגול), qui désigne l’adaptation, l’accomodation, et le Segol (סגול) qui désigne la couleur violette. Le lien entre le premier et notre peuple est évident : le secret de sa survie a résidé à la fois dans sa fidélité à sa vocation d’Am Segoula, et à sa capacité d’adaptation et d’accomodation aux circonstances, parfois très dures, découlant de la jalousie que les autres peuples ont vouée au “peuple élu” de Dieu. Quant au second, lisons les explications d’Irit Slomka Saguiv, dans son beau livre L’hébreu, miroir de l’être (1) : 

 

La couleur violette est un mélange à proportions égales de deux couleurs : le rouge et le bleu. Le rouge est symbole de «sang», de charnel et terrestre. Le bleu évoque le ciel, le spirituel. Ce mariage crée le violet, qui symbolise la tempérance, le juste milieu (2). Or, la racine SGL (Sameh Guimel Lamed) signifie s’habituer, s’adapter. C’est là que nous découvrons notre singularité, notre spécifité, nos «trésors» que personne d’autre au monde ne possède. C’est alors que nous devenons «capables» et «aptes» à être et à agir au mieux dans ce monde. Cela demande une longue adaptation, qui dure de longues années, parfois toute une vie. Mais si nous en sommes conscients, chaque jour nous y rapproche”.

 

David Ben Gourion à Sdé Boker

 

Nous laisserons le dernier mot à David Ben-Gourion, premier Premier ministre de l’Etat d’Israël et lecteur assidu de la Bible, qui avait déclaré à un journaliste anglais, dans une de ses dernières interviews : “Nous avons eu un grand Juif, il y a environ 3300 ans. C’est le plus grand Juif que notre peuple a connu. Son nom était Moshé. Il a dit :”Vous êtes la plus petite des nations et vous devez être un peuple spécial (Am Segoula)”. A la question de savoir si Israël avait rempli cette mission, Ben Gourion répondit : “Pas encore” (3).

 

Pierre Lurçat

 

(1) Editions Grancher 2001.

(2) Ajoutons que le violet est en Occident, symbole de la noblesse et de la royauté.

(3) Cette interview a été diffusée en Israël en 2016, dans le beau film de Yariv Mozer and Yael Perlov intitulé "Ben-Gurion: Epilogue".

 

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Etincelle d'hébreu - Bessorot Yob - bonnes et mauvaises nouvelles

December 24 2018, 20:18pm

Posted by Pierre Lurçat

 

La semaine écoulée a été marquée par le décès tragique de Rona Ramon, veuve de l'astronaute Ilan Ramon. Il y a quelques années, Rona Ramon avait soutenu une proposition de loi, intitulée "Hoq Meqablei Bessorot Yob", visant à interdire aux journalistes de s'approcher des familles de soldats tombés pendant les 48 heures suivant leur décès. Rona Ramon avait en effet appris la terrible nouvelle de la disparition de son fils Assaf – devenu pilote sur les traces de son père – par une meute de journalistes venus l'assaillir, dès que l'information était tombée sur leurs téléscripteurs…

 

Rona Ramon z.l.

 

Cette proposition de loi est riche d'enseignements sur la réalité israélienne et sur les mœurs de certains journalistes, mais c'est uniquement sur l'aspect linguistique que nous voudrions nous arrêter. "Bessorot Yov" – de mauvaises nouvelles, littéralement des "nouvelles de Job"- est une expression parlante qui évoque le personnage biblique de Job (Yov איוב en hébreu). Le mot Bessora (בשורה) signifie un message ou une nouvelle, bonne ou mauvaise. Dans la plupart des cas, il désigne en fait une bonne nouvelle, au point que l'expression biblique "Ich Bessora" (איש בשורה) signifie un "bon messager", c'est-à-dire le porteur d'une bonne nouvelle, comme dans le passage du livre de Shmuel ou Ahimaats court apporter au roi la bonne nouvelle que l'Eternel l'a vengé de ses ennemis (II Samuel 18).

 

"Joab lui répondit : tu ne serais pas aujourd'hui un bon messager, apporte des nouvelles un autre jour, n'en fais rien aujourd'hui, puisque le fils du roi est mort". Ce passage contient l'expression "Ich Bessora", porteur de bonne nouvelle, et le verbe Lé-vasser, announcer une nouvelle. Notons que le mot Bessora, avec l'article défini, Ha-Bessora, désigne aussi L'Evangile (La "Bonne Nouvelle"). Ce sens religieux est, comme souvent, un emprunt du christianisme au judaïsme, puisque le mot Mévasser – Messager – désigne aussi le prophète Elie, annonciateur de la bonne nouvelle de la Délivrance.

Mevasseret Tsion

A l'époque moderne et contemporaine, de nombreux journaux ont adopté le titre "Ha-Mevasser" – le Messager. Le plus fameux était un journal sioniste publié à Constantinople entre 1909 et 1911. Un de ses rédacteurs était le leader sioniste Vladimir Zeev Jabotinsky. A noter aussi, la ville de Mévasseret-Tsion, littéralement "L'annonciatrice de Sion", qui se trouve sur la route de Jérusalem. Terminons cette rubrique par le souhait traditionnel, utilisé notamment chez les Juifs Habad, "Bessorot tovot !"- De bonnes nouvelles !

Pierre Lurçat

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