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Le blog de Pierre Lurçat, essayiste, écrivain et traducteur. L'actualité vue de Jérusalem, avec un accent particulier sur l'histoire d'Israël et du sionisme.

La Ménorah, par Théodor Herzl

La Ménorah, par Théodor Herzl

Le récit qu’on lira ci-dessous a été rédigé par Herzl en 1897, et est paru dans le journal du mouvement sioniste Die Welt, le 31 décembre 1897, quelques mois après le Premier Congrès sioniste. Autobiographique, il en dit long sur le parcours du fondateur du sionisme politique, sur son “retour au judaïsme” concomitant à l’élaboration de son projet politique. On connaît en effet souvent le début du parcours de Théodor Herzl, généralement décrit comme un Juif assimilé, et sa “découverte” du sionisme, concomitante à l’affaire Dreyfus. On connaît beaucoup moins la dimension proprement juive de son cheminement et son retour au Judaïsme.

 

Herzl a en effet, comme il l’explique lui-même dans ce texte essentiel, fait téchouva, non pas en se mettant à pratiquer les préceptes religieux du judaïsme, mais en faisant Retour à son peuple et à son identité. Il a aussi décrit dans ses livres le futur Etat d’Israël et le Temple reconstruit à Jérusalem (1). Comme l’explique Georges Weisz, dans son ouvrage novateur sur le “Visionnaire de l’Etat”, Herzl “s’identifie au Shamash, le serviteur de la Lumière”, et “c’est ce rôle” qu’il a “effectivement joué dans la Résurrection d’Israël sur sa terre” (2).

P. Lurçat

 

 

“Il était un homme, qui avait ressenti au plus profond de son être la détresse d’être juif. Il avait, par ailleurs, une situation personnelle satisfaisante. Il jouissait d’une large aisance et, de plus, il était heureux dans sa profession puisqu’il pouvait créer ce que voulait son cœur : il était artiste. Quant à son origine juive et à la foi de ses pères, il s’en était depuis longtemps désintéressé - lorsque, avec un mot d’ordre nouveau, réapparut la vieille haine. Avec beaucoup de ses contemporains, notre ami crut d’abord que cette tourmente était passagère. Mais loin de s’améliorer, la situation alla en s’aggravant, et les attaques, quoique ne le visant pas personnellement, lui furent une douleur sans cesse renaissante, si bien que, bientôt, son âme tout entière ne fut plus qu’une plaie sanglante. Il arriva alors que ces souffrances intimes et qu’il taisait l’incitèrent à méditer sur leur source, c’est-à-dire sur son Judaïsme même ; et, ce qui n’aurait pu sans doute arriver en des jours meilleurs, parce qu’il s’en trouvait déjà si éloigné, il advint qu’il se mit à l’aimer, ce Judaïsme, d’une tendresse profonde. Et même, de cette tendresse particulière il ne se rendit point tout d’abord, un compte exact, jusqu’au jour où des sentiments obscurs, une pensée se dégagea, claire et forte, qu’il ne tarda d’ailleurs pas à exprimer : c’était la pensée que, pour échapper à la détresse juive, il n’y a pas d’autre chemin que le retour au Judaïsme.

 

Lorsque ses meilleurs amis, ceux qui se trouvaient dans une situation analogue à la sienne, l’apprirent, il y eut des hochements de tête significatifs, et l’on crut que sa raison était troublée. Car comment trouver un remède dans ce qui était fait pour aggraver et exaspérer le mal ? Mais lui, se disait que si la misère morale était devenue à ce point sensible,  c’était parce que les nouveaux Juifs n’avaient plus ce contrepoids, que leurs pères, mieux trempés, trouvaient en eux-mêmes. Derrière son dos, le persiflage allait bon train ; d’aucuns lui riaient franchement au nez, mais il ne fut point ébranlé par les vaines remontrances des gens, dont il n’avait eu jusque-là l’occasion d’apprécier ni le bon sens, ni la profondeur du jugement ; il supporta avec sérénité les plaisanteries, bonnes ou mauvaises. Et comme, au reste, sa conduite ne paraissait pas déraisonnable, on finit par le laisser se livrer en paix à sa marotte - que d’aucuns désignaient plus durement comme une manie.

 

Quant à notre ami, avec la logique patiente qui lui était propre, il tirait des prémisses de son idée, une conséquence après l’autre. Parmi les transitions par lesquelles il dut passer, il y en avait qui lui étaient pénibles, quoique, par fierté, il n’en laissa rien voir. En sa qualité d’homme et d’artiste, pénétré de conceptions toutes modernes, il avait en lui des coutumes, des manières d’être qui n’avaient rien de juif, et son esprit, initié aux civilisations des peuples modernes, en avait reçu une empreinte ineffaçable. Comment concilier tout cela avec son retour au Judaïsme? Ce lui fut une source de conflits intimes : il eut même des doutes sur l’exactitude de sa pensée directrice, de son “idée maîtresse”. Peut-être cette génération d’hommes, qui avaient grandi sous l’influence de civilisations étrangères, n’était-elle plus guère capable d’accomplir ce retour au Judaïsme, dans lequel il avait découvert la solution du problème? Mais la génération suivante l’accomplirait bien, elle, si on la guidait à temps dans la bonne voie. Et, dès lors, il se préoccupa de ses enfants, pour que ceux-ci, au moins, devinssent Juifs, par l’éducation qu’ils recevraient chez eux.

 

Photo : Onegshabbat.blogspot.com

Photo : Onegshabbat.blogspot.com

 

Auparavant, il avait laissé passer sans s’y arrêter la fête qui, à travers tant de siècles, a fait rayonner, dans l’éclat des petites lumières traditionnelles, le souvenir glorieux des Macchabées. Cette fois-ci, il en profita pour ménager à ses enfants, un beau souvenir pour les années à venir. Il s’agissait d’implanter de bonne heure dans ces jeunes âmes, l’amour de leur antique race. Il fit venir une Ménorah, et lorsque, pour la première fois, il tint entre les mains le candélabre aux neuf branches, un sentiment indéfinissable l’emplit. C’est qu’aux jours déjà lointains de son enfance, de petites lumières toutes semblables avaient brillé dans la maison paternelle - et maintenant, une douceur en émanait, je ne sais quoi de familier, d’intime. Cette tradition ne lui apparaissait point comme une chose du passé, froide et morte ;  elle avait traversé les générations sans rien perdre de sa vie intense - chaque petite flamme s’allumant d’une autre, jusqu’à la forme, si ancienne, de la Ménorah qui sollicita sa réflexion.

 

De quelle période datait la conception primitive de ce candélabre ? Sans doute, c’est à l’arbre qu’il emprunte ses formes essentielles: au milieu, le tronc, avec de chaque côté quatre branches, se dressant l’une sous l’autre, pour atteindre toutes la même hauteur. Plus tard, le symbolisme d’une autre époque y ajouta la neuvième branche, plus courte que les autres, qui se trouve en avant et porte le nom de serviteur. Combien de mystères les générations successives ont-elles ajouté à cette forme d’un art si simple à l’origine, et qui emprunte directement à la nature! Et notre ami songea, en son âme d’artiste, à donner une nouvelle vie à cette forme rigide et fixe de la Ménorah, à désaltérer ses racines, comme celles d’un arbre. Le nom même de la Ménorah, que désormais il prononçait, chaque soir, devant ses enfants, sonnait agréablement à ses oreilles. Des lèvres enfantines, surtout, le mot glissait avec un son d’un charme tout spécial

 

La première bougie fut allumée, et on raconta l’origine de cette fête. L’histoire merveilleuse de cette flamme qui, jadis, dans le Temple, vécut tout à coup si longtemps, puis le retour de l’exil babylonien ; la reconstruction du second Temple, les exploits des Macchabées. Notre ami racontait à ses enfants ce qu’il savait. Ce n’était pas beaucoup, assurément, mais c’était assez pour eux. Le second soir, à la seconde flamme, ce furent eux qui lui refirent les récits de la veille ; et, à mesure qu’ils lui racontaient ce que, pourtant, ils tenaient de lui-même, tout lui apparut nouveau et d’une beauté singulière. A partir de ce moment, il se fit une fête d’accroître chaque soir le nombre des lumières. Une flamme après, l’autre se dressa, et avec les enfants, le père rêvait à la douce clarté. Ce fut bientôt plus qu’il ne pouvait, et ne voulait leur dire, car ils ne l’auraient pas compris.

 

En prenant la résolution de rentrer au sein du Judaïsme, et en proclamant ouvertement cette décision, il avait cru accomplir uniquement un devoir d’honnêteté et de raison. Il n’avait point soupçonné qu’il pourrait y trouver, par surcroît, la satisfaction de son ardente aspiration vers le beau. Ce fut pourtant ce qui arriva. La Ménorah, avec sa clarté croissante, était un objet de beauté, qui suggérait de bien nobles pensées. De sa main experte, il dessina alors le projet d’une Ménorah nouvelle, qu’il voulait offrir à ses enfants pour l’année suivante. Librement, il développa le motif primitif des huit branches, s’élevant à droite et à gauche du tronc, jusqu’à la même hauteur et qui s’étendent dans le même plan. Il ne se crut point lié par une tradition rigide ; il créa du nouveau, en puisant directement aux sources naturelles, laissant là les interprétations de toutes sortes, quelque justes qu’elles puissent être d’ailleurs. Lui, tendait uniquement au beau rempli de joie. Mais s’il se permit d’apporter du mouvement dans les formes figées, il en respecta l’ordonnance générale, le style antique et noble. Ce fut un arbre aux branches élancées, terminées comme par des calices ouverts ; et de ces calices fleurs devaient sortir des lumières.

 

 

A cette occupation, au milieu de ses pensées, la semaine s’écoula. Le huitième jour arriva, et toutes les lumières brillaient, sans oublier même la neuvième - la servante fidèle - qui jusque-là, n’avait servi qu’à allumer les autres. Maintenant, une grande clarté rayonnait de la Ménorah. Les yeux des enfants rayonnaient.

 

Pour notre ami, s’évoquait là le symbole de l’embrasement de la nation. D’abord, une lumière solitaire, il fait noir encore, et la lumière unique a l’air triste. Puis, elle trouve un compagnon, puis un autre, et un autre encore. Les ténèbres doivent reculer. C’est auprès de la jeunesse, chez les pauvres, que s’allume d’abord la flamme, puis d’autres les rejoignent, tous ceux qui sont épris de Droit, de Vérité, de Liberté, tous ceux qui aiment le Progrès, l’Humanité, le Beau. Et lorsque, enfin, toutes les lumières sont unies en une clarté rayonnante, l’oeuvre accomplie nous remplit d’admiration et de joie. Et nul poste ne donna plus de joie que celui de serviteur auprès de la Lumière.

Théodor Herzl

Paru en français dans L’avenir illustré, 30 décembre 1929.

Theodor Herzl | My Jewish Learning

1. Je renvoie sur ce sujet à mon livre Israël, le rêve inachevé, éditions de Paris/Max Chaleil 2018.

2. Voir G. Weisz, Theodor Herzl, Une nouvelle lecture; L’Harmattan 2006, p. 117.

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