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Hannoukah et la “lumière des nations” : éclairer un monde déboussolé, par Pierre Lurçat

December 22 2022, 09:09am

Posted by Pierre Lurçat

Hannoukah et la “lumière des nations” : éclairer un monde déboussolé, par Pierre Lurçat

 

 

Avec le retour d’Israël sur sa terre, la fête de Hannoukah a retrouvé son sens premier, celui d’une fête nationale célébrant la victoire du peuple juif contre une civilisation - celle des Grecs - qui prétendait effacer la culture et l’identité collective d’Israël. Mais il serait erroné d’en déduire que le sens national et particulariste de la fête aurait éclipsé, ou relégué au second plan, son message universel. Car en réalité, comme l’histoire récente d’Israël nous le montre, c’est précisément en retrouvant notre identité collective authentique - celle d’un peuple rassemblé à nouveau sur sa terre - que nous sommes le mieux à même de faire rayonner dans le monde entier le message d’Israël.

 

Soldats de Tsahal allumant les bougies de Hannoukah


 

Redonner légitimité aux frontières et aux identités nationales

 

Quel est ce message aujourd’hui? Dans un monde de plus en plus désorienté - au sens premier, à savoir qui a perdu l’Orient(1) - il y a urgence pour la voix d’Israël à se faire entendre et à être écoutée, sur des sujets cruciaux et essentiels pour l’humanité. Ceux-ci touchent à la fois à l’actualité la plus brûlante et à la signification de Hannoukah. En prétendant effacer l’identité nationale particulière du peuple Juif, les Grecs ont en effet été parmi les premiers à contester l’idée même d’identité nationale, au nom de leur impérialisme culturel. Le combat d’Israël pour conserver son identité, spirituelle et nationale (car en réalité, il s’agit bien d’une seule et même chose), sert d’inspiration, aujourd’hui comme hier, aux peuples qui se battent pour pouvoir vivre et assumer librement leur identité.

 

En prétendant abolir la notion de frontières et, partant, celle d’identité nationale, l’Europe actuelle a tourné le dos au message véritable d’Israël, dont elle s’était pourtant largement inspirée pour élaborer les notions fondamentales de la pensée politique moderne, au XVIIe siècle, comme l’a montré l’historienne israélienne Fania Oz Salzberger, dans un article passionnant paru il y a une dizaine d’années dans la revue Azure (2). Les notions mêmes de liberté et de souveraineté nationale, dans leur acception moderne, doivent en effet beaucoup à la pensée politique hébraïque biblique et talmudique, source à laquelle se sont nourris plusieurs des grands théoriciens politiques de l’Europe éclairée, et notamment John Selden, pour fonder le droit international public et la pensée politique moderne.

 

Lors d’une fameuse controverse avec le juriste Hugo Grotius - qui défendait l’idée d’une mer libre et ouverte à tous, dans son ouvrage Mare Liberum (De la liberté des mers) - Selden a soutenu au contraire l’idée d’une mer divisée entre les différents Etats, dans son livre Mare Clausum. Son argumentation se fondait sur la notion hébraïque de frontières, apparue avec le partage de la terre d’Israël entre les 12 tribus, qu’il interprétait à la lumière des commentaires rabbiniques et talmudiques. Ainsi, c’est le droit hébraïque qui permettait selon lui de régler le différend politique et juridique entre deux grandes puissances maritimes du 17e siècle, la Grande-Bretagne et les Pays-Bas.

 

L’oubli des sources hébraïques de la politique moderne, en oblitérant cette source d’inspiration essentielle, a amputé l’Europe d’un de ses deux piliers - Athènes et Jérusalem (3). L’antisémitisme meurtrier du 20e siècle est largement la conséquence tardive et monstrueuse de cet oubli. Ce n’est pas un hasard si l’Europe est devenue aujourd’hui l’entité politique la plus hostile à Israël sur la scène internationale (après, ou avec la Ligue arabe et l'OCI), alors même qu’elle doit en grande partie son existence et ses fondements théoriques à la pensée politique hébraïque.

 

Retrouver les notions fondatrices de l’humanité

 

Au-delà de ces concepts politiques, aujourd’hui contestés par l’idéologie post-moderniste (et son pendant israélien, le post-sionisme), ce sont aussi les notions fondatrices de l’humanité tout entière qui sont aujourd’hui remises en cause. La pensée hébraïque, on le sait, repose sur des distinctions fondamentales - au sens où elles fondent l’identité humaine - que sont l’opposition-complémentarité entre l’homme et la femme, l’opposition entre le shabbat- temps du sacré et le temps profane, l’opposition entre le règne animal et l’homme, seule créature créée “à l’image de Dieu” (Betselem Elohim), et enfin, l’opposition entre Israël et les nations.

Ce sont précisément ces distinctions fondamentales que certaines des idéologies en vogue actuellement prétendent abolir, en détruisant ce faisant la notion même d’être humain. Ainsi, comme l’a récemment montré un philosophe français, l’idéologie de “‘l’anti-spécisme”, qui conteste la distinction fondamentale entre l’homme et l’animal, aboutit à nier la spécificité de l’être humain, c’est-à-dire la notion hébraïque du Tselem, sur laquelle reposent tous les acquis de la civilisation humaine (4).


 

Michel-Ange, La création d’Adam

 

Si le vingtième siècle a été celui des grandes catastrophes et des génocides, le vingt-et-unième siècle semble devoir être celui de la perte du sens commun et de la notion même d’être humain. A certains égards, la négation de l’homme actuelle va encore plus loin (sur le plan théorique en tout cas) que celle qui était sous-jacente aux idéologies meurtrières du 20e siècle. Ces dernières prétendaient exclure de l’humanité certains races (nazisme) ou classes sociales (communisme), tandis que l’idéologie anti-spéciste aboutit à nier la notion même d’humanité.

 

La “fausse “morale juive” et le message authentique des Prophètes d’Israël.

 

Parmi les fausses idées qui se sont répandues au cours des dernières décennies, figure en bonne place une conception erronée de la “morale juive”, qui voudrait qu’Israël applique des standards moraux supérieurs à ceux des nations, dans son affrontement avec des ennemis qui ne respectent, eux, aucune morale, comme le Hamas et le Hezbollah (5). En réalité, le rôle d’Israël parmi les nations n’est plus aujourd'hui d’incarner une morale plus stricte (rôle qu’il a rempli jadis, en donnant au monde le Décalogue), mais bien plutôt celui de réaliser une identité collective nationale authentique.

 

Un des enjeux essentiels du Retour d’Israël sur sa terre est en effet celui de retrouver la mission véritable d’Israël au sein des nations, celle de “Lumière des nations”, qui est étroitement liée à la fête de Hannoukah. Une certaine théologie de l’exil a voulu faire croire que la dispersion d’Israël parmi les nations était voulue par Dieu, et qu’elle correspondait à la mission de “lumière des nations” d’Israël. C’est au nom de cette vision théologico-politique, qui n’a pas grand chose à voir avec la vocation d’Israël authentique, que les représentants du judaïsme réformé, en Allemagne et aux États-Unis notamment, se sont opposés au sionisme.

 

Le “sionisme suprême” - Zeev Jabotinsky

 


Maintenant que l’Etat d’Israël est devenu une réalité, il lui appartient de réaliser la “troisième étape du sionisme”, celle que Jabotinsky qualifiait de “sionisme suprême” et qu’il définissait précisément dans les termes du prophète Isaïe : “‘L’Etat juif n’est que la première phase de la réalisation du sionisme suprême. Après cela viendra la deuxième phase, le Retour du peuple juif à Sion… Ce n’est que dans la troisième phase qu’apparaîtra le but final authentique du sionisme suprême - but pour lequel les grandes nations existent ; la création d’une culture nationale, qui diffusera sa splendeur dans le monde entier, comme il est écrit; “Car de Sion sortira la Torah”. (6)

 

Pierre Lurçat

 

J'ai parlé de Jabotinsky dans une série de conférences en France avec l'Organisation sioniste mondiale. Voir ici

https://youtube.com/watch?v=1pNZMloGk8c&feature=share

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VIENT DE PARAITRE : REEDITION DE L’HISTOIRE DE MA VIE DE JABOTINSKY!

 

« C’est cette force foudroyante de tout utiliser, même l’échec, même l’isolement, la précarité, les controverses, l’adversité politique, les déceptions, c’est cette capacité de résister à tout, à toute humiliation, à tout découragement qui est la leçon la plus instructive de ce livre. »

Saskia Cohen

 

« Il fut certainement l’une des personnes les plus intelligentes que j’ai jamais connues. Il comprenait son interlocuteur à demi-mots car il lui portait un intérêt vorace et s’impliquait de façon créatrice dans la conversation. Il avait aussi de l’humour. Je buvais littéralement ses paroles, aussi brillantes et mordantes que sa pensée.»

Nina Berberova

 

« …On ne peut qu’admirer l’œuvre d’un visionnaire et prophète, un homme politique droit et sincère, traducteur de grandes œuvres, écrivain à la plume belle et puissante, polyglotte redoutable.

L’Histoire de ma vie présente l’histoire personnelle d’une des plus grandes figures du sionisme, d’un politique, écrivain et homme de talent trop souvent oublié et injustement dénigré. On ne peut plus apprendre le sionisme sans Jabotinsky et son Histoire de ma vie… »

Misha Uzan

Notes

(1) Israël étant l’Orient véritable du monde, contrairement à l’Orient arabe imaginaire et largement fantasmé des “Orientalistes” d’hier et d’aujourd’hui.

(2) Fania Oz-Salzberger, The Jewish Roots of Western Freedom

What modern republican thought learned from the Bible, the Talmud, and Maimonides. Azure, Summer 5762 / 2002, no. 13.

(3) Sur l'oubli du fondement hébraïque de la pensée occidentale, je renvoie notamment au livre de mon père, François Lurçat, La science suicidaire, Athènes sans Jérusalem. éditions F. X. de Guibert.

(4) “L’erreur consiste à vouloir «  effacer les limites » : entre les sexes, entre les animaux et les humains, entre les vivants et les morts. Il convient, au contraire, d’affronter ces limites qui nous constituent. Oui, parfois la philosophie devient folle, quand elle oublie l’homme”. Jean-François Braunstein, La philosophie devenue folle - le genre, l’animal, la mort. Grasset 2018.

(5) Je renvoie à ce sujet à mon livre La trahison des clercs d’Israël, La Maison d’édition 2016.

(6) Jabotinsky, Intervention devant le Congrès fondateur de la Nouvelle Organisation sioniste, septembre 1935. Cité dans ma postface à l’Histoire de ma vie.

 

Hannoukah et la “lumière des nations” : éclairer un monde déboussolé, par Pierre Lurçat

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La Ménorah, par Théodor Herzl

December 4 2021, 17:24pm

Posted by Theodor Herzl

La Ménorah, par Théodor Herzl

Le récit qu’on lira ci-dessous a été rédigé par Herzl en 1897, et est paru dans le journal du mouvement sioniste Die Welt, le 31 décembre 1897, quelques mois après le Premier Congrès sioniste. Autobiographique, il en dit long sur le parcours du fondateur du sionisme politique, sur son “retour au judaïsme” concomitant à l’élaboration de son projet politique. On connaît en effet souvent le début du parcours de Théodor Herzl, généralement décrit comme un Juif assimilé, et sa “découverte” du sionisme, concomitante à l’affaire Dreyfus. On connaît beaucoup moins la dimension proprement juive de son cheminement et son retour au Judaïsme.

 

Herzl a en effet, comme il l’explique lui-même dans ce texte essentiel, fait téchouva, non pas en se mettant à pratiquer les préceptes religieux du judaïsme, mais en faisant Retour à son peuple et à son identité. Il a aussi décrit dans ses livres le futur Etat d’Israël et le Temple reconstruit à Jérusalem (1). Comme l’explique Georges Weisz, dans son ouvrage novateur sur le “Visionnaire de l’Etat”, Herzl “s’identifie au Shamash, le serviteur de la Lumière”, et “c’est ce rôle” qu’il a “effectivement joué dans la Résurrection d’Israël sur sa terre” (2).

P. Lurçat

 

 

“Il était un homme, qui avait ressenti au plus profond de son être la détresse d’être juif. Il avait, par ailleurs, une situation personnelle satisfaisante. Il jouissait d’une large aisance et, de plus, il était heureux dans sa profession puisqu’il pouvait créer ce que voulait son cœur : il était artiste. Quant à son origine juive et à la foi de ses pères, il s’en était depuis longtemps désintéressé - lorsque, avec un mot d’ordre nouveau, réapparut la vieille haine. Avec beaucoup de ses contemporains, notre ami crut d’abord que cette tourmente était passagère. Mais loin de s’améliorer, la situation alla en s’aggravant, et les attaques, quoique ne le visant pas personnellement, lui furent une douleur sans cesse renaissante, si bien que, bientôt, son âme tout entière ne fut plus qu’une plaie sanglante. Il arriva alors que ces souffrances intimes et qu’il taisait l’incitèrent à méditer sur leur source, c’est-à-dire sur son Judaïsme même ; et, ce qui n’aurait pu sans doute arriver en des jours meilleurs, parce qu’il s’en trouvait déjà si éloigné, il advint qu’il se mit à l’aimer, ce Judaïsme, d’une tendresse profonde. Et même, de cette tendresse particulière il ne se rendit point tout d’abord, un compte exact, jusqu’au jour où des sentiments obscurs, une pensée se dégagea, claire et forte, qu’il ne tarda d’ailleurs pas à exprimer : c’était la pensée que, pour échapper à la détresse juive, il n’y a pas d’autre chemin que le retour au Judaïsme.

 

Lorsque ses meilleurs amis, ceux qui se trouvaient dans une situation analogue à la sienne, l’apprirent, il y eut des hochements de tête significatifs, et l’on crut que sa raison était troublée. Car comment trouver un remède dans ce qui était fait pour aggraver et exaspérer le mal ? Mais lui, se disait que si la misère morale était devenue à ce point sensible,  c’était parce que les nouveaux Juifs n’avaient plus ce contrepoids, que leurs pères, mieux trempés, trouvaient en eux-mêmes. Derrière son dos, le persiflage allait bon train ; d’aucuns lui riaient franchement au nez, mais il ne fut point ébranlé par les vaines remontrances des gens, dont il n’avait eu jusque-là l’occasion d’apprécier ni le bon sens, ni la profondeur du jugement ; il supporta avec sérénité les plaisanteries, bonnes ou mauvaises. Et comme, au reste, sa conduite ne paraissait pas déraisonnable, on finit par le laisser se livrer en paix à sa marotte - que d’aucuns désignaient plus durement comme une manie.

 

Quant à notre ami, avec la logique patiente qui lui était propre, il tirait des prémisses de son idée, une conséquence après l’autre. Parmi les transitions par lesquelles il dut passer, il y en avait qui lui étaient pénibles, quoique, par fierté, il n’en laissa rien voir. En sa qualité d’homme et d’artiste, pénétré de conceptions toutes modernes, il avait en lui des coutumes, des manières d’être qui n’avaient rien de juif, et son esprit, initié aux civilisations des peuples modernes, en avait reçu une empreinte ineffaçable. Comment concilier tout cela avec son retour au Judaïsme? Ce lui fut une source de conflits intimes : il eut même des doutes sur l’exactitude de sa pensée directrice, de son “idée maîtresse”. Peut-être cette génération d’hommes, qui avaient grandi sous l’influence de civilisations étrangères, n’était-elle plus guère capable d’accomplir ce retour au Judaïsme, dans lequel il avait découvert la solution du problème? Mais la génération suivante l’accomplirait bien, elle, si on la guidait à temps dans la bonne voie. Et, dès lors, il se préoccupa de ses enfants, pour que ceux-ci, au moins, devinssent Juifs, par l’éducation qu’ils recevraient chez eux.

 

Photo : Onegshabbat.blogspot.com

Photo : Onegshabbat.blogspot.com

 

Auparavant, il avait laissé passer sans s’y arrêter la fête qui, à travers tant de siècles, a fait rayonner, dans l’éclat des petites lumières traditionnelles, le souvenir glorieux des Macchabées. Cette fois-ci, il en profita pour ménager à ses enfants, un beau souvenir pour les années à venir. Il s’agissait d’implanter de bonne heure dans ces jeunes âmes, l’amour de leur antique race. Il fit venir une Ménorah, et lorsque, pour la première fois, il tint entre les mains le candélabre aux neuf branches, un sentiment indéfinissable l’emplit. C’est qu’aux jours déjà lointains de son enfance, de petites lumières toutes semblables avaient brillé dans la maison paternelle - et maintenant, une douceur en émanait, je ne sais quoi de familier, d’intime. Cette tradition ne lui apparaissait point comme une chose du passé, froide et morte ;  elle avait traversé les générations sans rien perdre de sa vie intense - chaque petite flamme s’allumant d’une autre, jusqu’à la forme, si ancienne, de la Ménorah qui sollicita sa réflexion.

 

De quelle période datait la conception primitive de ce candélabre ? Sans doute, c’est à l’arbre qu’il emprunte ses formes essentielles: au milieu, le tronc, avec de chaque côté quatre branches, se dressant l’une sous l’autre, pour atteindre toutes la même hauteur. Plus tard, le symbolisme d’une autre époque y ajouta la neuvième branche, plus courte que les autres, qui se trouve en avant et porte le nom de serviteur. Combien de mystères les générations successives ont-elles ajouté à cette forme d’un art si simple à l’origine, et qui emprunte directement à la nature! Et notre ami songea, en son âme d’artiste, à donner une nouvelle vie à cette forme rigide et fixe de la Ménorah, à désaltérer ses racines, comme celles d’un arbre. Le nom même de la Ménorah, que désormais il prononçait, chaque soir, devant ses enfants, sonnait agréablement à ses oreilles. Des lèvres enfantines, surtout, le mot glissait avec un son d’un charme tout spécial

 

La première bougie fut allumée, et on raconta l’origine de cette fête. L’histoire merveilleuse de cette flamme qui, jadis, dans le Temple, vécut tout à coup si longtemps, puis le retour de l’exil babylonien ; la reconstruction du second Temple, les exploits des Macchabées. Notre ami racontait à ses enfants ce qu’il savait. Ce n’était pas beaucoup, assurément, mais c’était assez pour eux. Le second soir, à la seconde flamme, ce furent eux qui lui refirent les récits de la veille ; et, à mesure qu’ils lui racontaient ce que, pourtant, ils tenaient de lui-même, tout lui apparut nouveau et d’une beauté singulière. A partir de ce moment, il se fit une fête d’accroître chaque soir le nombre des lumières. Une flamme après, l’autre se dressa, et avec les enfants, le père rêvait à la douce clarté. Ce fut bientôt plus qu’il ne pouvait, et ne voulait leur dire, car ils ne l’auraient pas compris.

 

En prenant la résolution de rentrer au sein du Judaïsme, et en proclamant ouvertement cette décision, il avait cru accomplir uniquement un devoir d’honnêteté et de raison. Il n’avait point soupçonné qu’il pourrait y trouver, par surcroît, la satisfaction de son ardente aspiration vers le beau. Ce fut pourtant ce qui arriva. La Ménorah, avec sa clarté croissante, était un objet de beauté, qui suggérait de bien nobles pensées. De sa main experte, il dessina alors le projet d’une Ménorah nouvelle, qu’il voulait offrir à ses enfants pour l’année suivante. Librement, il développa le motif primitif des huit branches, s’élevant à droite et à gauche du tronc, jusqu’à la même hauteur et qui s’étendent dans le même plan. Il ne se crut point lié par une tradition rigide ; il créa du nouveau, en puisant directement aux sources naturelles, laissant là les interprétations de toutes sortes, quelque justes qu’elles puissent être d’ailleurs. Lui, tendait uniquement au beau rempli de joie. Mais s’il se permit d’apporter du mouvement dans les formes figées, il en respecta l’ordonnance générale, le style antique et noble. Ce fut un arbre aux branches élancées, terminées comme par des calices ouverts ; et de ces calices fleurs devaient sortir des lumières.

 

 

A cette occupation, au milieu de ses pensées, la semaine s’écoula. Le huitième jour arriva, et toutes les lumières brillaient, sans oublier même la neuvième - la servante fidèle - qui jusque-là, n’avait servi qu’à allumer les autres. Maintenant, une grande clarté rayonnait de la Ménorah. Les yeux des enfants rayonnaient.

 

Pour notre ami, s’évoquait là le symbole de l’embrasement de la nation. D’abord, une lumière solitaire, il fait noir encore, et la lumière unique a l’air triste. Puis, elle trouve un compagnon, puis un autre, et un autre encore. Les ténèbres doivent reculer. C’est auprès de la jeunesse, chez les pauvres, que s’allume d’abord la flamme, puis d’autres les rejoignent, tous ceux qui sont épris de Droit, de Vérité, de Liberté, tous ceux qui aiment le Progrès, l’Humanité, le Beau. Et lorsque, enfin, toutes les lumières sont unies en une clarté rayonnante, l’oeuvre accomplie nous remplit d’admiration et de joie. Et nul poste ne donna plus de joie que celui de serviteur auprès de la Lumière.

Théodor Herzl

Paru en français dans L’avenir illustré, 30 décembre 1929.

Theodor Herzl | My Jewish Learning

1. Je renvoie sur ce sujet à mon livre Israël, le rêve inachevé, éditions de Paris/Max Chaleil 2018.

2. Voir G. Weisz, Theodor Herzl, Une nouvelle lecture; L’Harmattan 2006, p. 117.

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JABOTINSKY, La rédemption sociale. Eléments de philosophie sociale de la Bible hébraïque.

JABOTINSKY, Questions autour de la tradition juive. Etat et religion dans la pensée du Rosh Betar.

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GOLDA MEIR, La maison de mon père, fragments autobiographiques.

JABOTINSKY, Les Arabes et nous, le mur de fer.

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Hannoukah, histoire sainte ou histoire profane? Le “Maoz Tsour” traditionnel et le “Shiv’hé Maoz” de Naomi Shemer

December 12 2020, 18:19pm

Posted by Pierre Lurçat

Dans une belle émission diffusée sur Galei Tsahal il y a deux ans, Ofer Gabish relatait l’anecdote suivante, au micro de Shimon Parnass. L’histoire se passe en décembre 1969, pendant Hannoukah, il y a tout juste 51 ans. Nous sommes en pleine guerre d’usure - guerre difficile et injustement oubliée, qui s’est déroulée le long du canal de Suez entre la guerre des Six Jours et la guerre de Kippour. Naomi Shemer avait été invitée à visiter les fortins de Tsahal dans le Sinaï pour y rencontrer les soldats, selon une belle tradition qui veut que les meilleurs chanteurs israéliens viennent réjouir et renforcer le moral des soldats, jusque sur les lignes de front.

 

Naomi Shemer se rendit donc sur le canal de Suez - qui tenait lieu de frontière israélo-égyptienne entre la fin de la guerre des Six Jours et le retrait israélien en 1980. Elle visita les fortins les plus avancés et entendit les soldats raconter les bombardements. Ils lui racontèrent aussi comment ils avaient fabriqué une immense Hannoukiah, faite de morceaux d’obus, érigée juste en face du canal. Chaque soir, ils allumaient d’immenses flammes - visibles par les soldats égyptiens sur l’autre rive - et entonnaient en choeur le chant traditionnel “Maoz Tsur”. C’est alors que la chanteuse eut l’idée, simple mais géniale, de modifier le premier vers de Maoz Tsur, en transformant sa signification. 
 

Naomi Shemer en visite sur le canal de Suez, 1969 (photo : Archives de Tsahal)

 

Le “Rocher puissant de ma délivrance” devint ainsi le “Fortin, rocher de ma délivrance”: conformément à l’esprit de laïcisation inhérent à l’hébreu moderne, ce n’est plus le “Rocher d’Israël” (appellation traditionnelle de Dieu, qui figure aussi dans la Déclaration d’Indépendance d’Israël), mais le Fortin (maoz), qui est donc la source de notre délivrance. Le chant de louange à Dieu qui nous apportera la Délivrance finale devient ainsi, sous la plume de Naomi Shemer, un chant militaire en l’honneur des fortins du Canal de Suez et de leurs vaillants défenseurs. 

 

On pourrait certes voir là un énième épisode de la guerre culturelle - qui remonte aux débuts du sionisme politique et encore avant - entre deux visions radicalement opposées de l’histoire juive: la première, Histoire sainte dans laquelle les hommes ne sont que les instruments du projet divin, tandis que le héros véritable est, selon l’expression de la michna de Avot, “Celui qui maîtrise son penchant”. La seconde, histoire purement humaine dans laquelle Dieu n’a aucune part et où les guerres, à l’époque des Maccabim comme aujourd’hui, sont remportées uniquement par l’héroïsme des soldats. Mais une telle vision ferait insulte à la fois à la riche personnalité de Naomi Shemer, et à la réalité complexe de l’histoire d’Israël.



 

Soldats de Tsahal allumant les bougies de Hannouka

Car en réalité, la chanson “Shivhé Maoz” de Naomi Shemer n’est pas simplement un chant militaire (qui a été notamment interprété par la Lahakat Pikoud Darom) et un hymne au courage des soldats de Tsahal. Elle est aussi, comme l’a démontré Ofer Gabish, pétrie de citations des prophètes Isaïe, Jérémie et d’autres livres de la Bible (Shmuel et les Juges). Dans les chansons de Naomi Shemer en général, comme dans celles d’autres artistes de sa génération, la réinterprétation de motifs traditionnels n’est pas tant motivée par la volonté d’effacer le Nom de Dieu, que par celle de montrer - par des allusions et des références constantes aux textes de la Tradition - qu’il est présent même lorsqu’il paraît ne pas l’être, selon la thématique traditionnelle du “Ester Panim”, du “voilement de la face de Dieu”.

 

Le débat ancien pour savoir si la victoire de Hannoukah a été rendue possible par l’héroïsme des Maccabim, ou par la Main providentielle de Dieu a pris un sens nouveau depuis 1948. La réponse à cette question ancienne est devenue plus évidente au cours des guerres modernes d’Israël : ce sont évidemment les deux ! Libre à chacun de préférer voir le bras de nos soldats, ou la “main tendue” du Rocher d’Israël. Le génie de Naomi Shemer est précisément de signifier, par petites touches allusives, ce que chaque Israélien comprend confusément. L’histoire récente d’Israël, qui s’écrit sous nos yeux, est une histoire humaine, pleine d’héroïsme et de bravoure, écrite par des hommes, mais aussi une Histoire sainte, celle d’un peuple spécial, Am Segoula dont le destin échappe aux lois de l’histoire humaine en général. Hag Ourim saméah!

 

Pierre Lurçat

 

Naomi Shemer (1930-2004)

 

שבחי מעוז / נעמי שמר

מָעוֹז צוּר יְשׁוּעָתִי, לְךָ נָאֶה לְשַׁבֵּחַ

הַרְחֵק־הַרְחֵק לְיַד בֵּיתִי, הַפַּרְדֵּסִים נָתְנוּ רֵיחַ

אָבוֹא בַּמִּנְהָרוֹת וּבַמְּצָדוֹת וּבַמְּעָרוֹת

וּבְנִקְרוֹת־צוּרִים וּבִמְחִלּוֹת־עָפָר

אֵי־שָׁם בְּלֵב הַלַּיְלָה, דָּרוּךְ וַחֲרִישִׁי

צוֹפֶה בִּי, מְבַקֵּשׁ נַפְשִׁי.

מעוֹז צוּר יְשׁוּעָתִי, מִבְצָר עִקֵּשׁ וְקִשֵּׁחַ

עֲצִי־שָׁקֵד לְיַד בֵּיתִי, עוֹמְדִים בְּלֹבֶן פּוֹרֵחַ

אָבוֹא בַּמִּנְהָרוֹת וּבַמְּצָדוֹת וּבַמְּעָרוֹת

וּבְנִקְרוֹת־צוּרִים וּבִמְחִלּוֹת־עָפָר

אֵי־שָׁם בְּלֵב הַלַּיְלָה, דָּרוּךְ וַחֲרִישִׁי

מַבִּיט בִּי מְבַקֵּשׁ־נַפְשִׁי.

מָעוֹז צוּר יְשׁוּעָתִי, בִּקְרַב אֵין קֵץ יְנַצֵּח

אֵלַי אַיֶּלֶת אֲחוֹתִי, חִיּוּךְ עָיֵף תְּשַׁלֵּחַ

אָבוֹא בַּמִּנְהָרוֹת וּבַמְּצָדוֹת וּבַמְּעָרוֹת

וּבְנִקְרוֹת־צוּרִים וּבִמְחִלּוֹת־עָפָר

אֵי־שָׁם בְּלֵב הַלַּיְלָה, דָּרוּךְ וַחֲרִישִׁי

אוֹרֵב לִי מְבַקֵּשׁ־נַפְשִׁי.

אֲבוֹי לוֹ מֵעֻקְצִי, וַאֲבוֹי לוֹ מִדִּבְשִׁי

אֲבוֹי לִמְבַקֵּשׁ־נַפְשִׁי.

 

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Le dernier Hannoukah de ma mère

December 19 2019, 11:12am

Posted by Pierre Lurçat

 

Dans les dernières années de sa vie, usée par le temps et diminuée par la dépression consécutive à la mort de mon père, dont elle ne s’était jamais  vraiment remise, ma mère passait la plus grande partie de ses journées dans sa chambre, alitée, ou parfois assise sur une chaise, dans la salle à manger ou derrière le bureau où elle avait travaillé de si longues années et écrit tous ses livres. Parfois aussi, dans ses dernières semaines, allongée sur son lit qu’elle ne quittait plus guère, elle parvenait encore à lever la main en l’air et faisait le geste d’écrire, traçant d’invisibles phrases au-dessus de sa tête. Lorsque Marie, la dame qui l’accompagnait avec dévouement depuis le décès de mon père, lui demandait ce qu’elle faisait, ma mère lui répondait avec le plus grand sérieux : “J’écris un article!”.

 

 

Dans cet ultime combat contre la maladie et contre la mort, ma mère déploya des trésors de vitalité, qui étonnèrent à de nombreuses reprises les médecins et infirmières qui s’occupaient d’elle. A l’hôpital Saint-Joseph, où mon père était décédé plusieurs années auparavant et où ma mère avait été admise pour une infection pulmonaire, le personnel soignant - dévoué et attentionné - manifestait régulièrement le sentiment que tout était joué et qu’elle n’avait plus que quelques jours à vivre… “L’essentiel, c’est qu’elle ne souffre pas, qu’elle soit confortable” répétaient à l’envi les médecins et les infirmières, comme un mantra, idée bien conforme aux conceptions de l’époque, qui craint la souffrance bien plus que la mort. Lorsque je leur expliquai que l’essentiel, à mes yeux, était qu’elle vive encore - certes sans trop souffrir, mais sans trop hâter l’inéluctable non plus, on me regardait avec un regard de condescendance amusée, comme si j’étais fou ou naïf. “Ce pauvre monsieur ne sait-il donc pas que la vieillesse n’est que le prélude à la mort?”


 

En mon for intérieur, pourtant, je savais bien que c’était moi qui avais raison, contre les médecins et leurs certitudes d’airain. Car la force de vie de ma mère était capable de surmonter toutes les affections et les maladies, et sa flamme (à laquelle la tradition juive compare l’âme humaine, la neshama) tremblait, vacillait et faisait à chaque instant mine de s’éteindre, mais elle brûlait encore. Cette flamme de vie, qui avait résisté aux multiples épreuves de sa longue existence, à l’internement à Drancy, à la guerre et aux privations, elle était comme ces petites fioles d’huile qu’on allume à Jérusalem pendant Hannoukah, la fête des Lumières, et dont une coutume aujourd’hui très répandue veut qu’on les dispose à l’extérieur de la maison, pour faire la “publicité du miracle” de la victoire des Hasmonéens contre les Grecs. En décembre, à Jérusalem, le climat est parfois froid et venteux, et il est étonnant de voir les petites fioles, dans le soir tombant, trembloter au vent, paraissant sur le point de s’éteindre et continuant envers et contre tout de brûler et de diffuser leur lumière tout autour d’elles…

 

 

Ma mère était entrée à l’hôpital le lundi, et elle y resta jusqu’au mercredi de la semaine suivante. Me trouvant à Jérusalem lors de son hospitalisation, je pris le premier avion le lendemain. Les médecins que je rencontrai étaient très pessimistes et ne lui donnaient que quelques heures à vivre. Mais leurs pronostics furent démentis par l’opiniâtreté et la force de vie de ma mère. Sa flamme continuait de brûler, envers et contre tout. Comme dans le récit du miracle de Hannoukah - dont les lumières se consumèrent pendant huit jours alors que l’huile ne suffisait qu’à une seule journée - la flamme de ma mère brûla et éclaira encore pendant plus d’une semaine. Jusqu’à son dernier souffle, elle se montrât telle qu’elle avait été sa vie durant : forte, obstinée et indomptable. 


 

Une petite lumière chasse beaucoup d’obscurité”. Cet adage des hassidim de Habad me semblait alors, pendant les longues journées que je passai au chevet de ma mère, résumer parfaitement le secret de sa vie et de ses multiples combats, personnels, professionnels et intellectuels. Elle était née à Jérusalem, avait grandi et vécu à Paris, où elle avait passé toute son existence adulte. Elle s’était battue pour ses idées, pour son statut de chercheur indépendant au CNRS et pour le droit de mener ses recherches en solitaire, loin des foules, des modes, des idéologies et des crédits de recherche : “hors des sentiers battus”, selon l’expression qu’elle affectionnait particulièrement. Elle avait lutté, farouche et ombrageuse, contre ses patrons de labo - ces “mandarins” de la psychologie contre lesquels elle avait défendu becs et ongles,  aux côtés de son mari, lui aussi chercheur, une autre idée de la recherche scientifique, plus exigeante et plus austère. 

 

Drancy

 

Elle avait lutté contre les gardiens de Drancy, contre les dirigeants du Parti, qui n’appréciaient guère son esprit rebelle et la soupçonnaient d’accointances “sionistes” ; son frère n’était-il pas lieutenant-colonel de l’armée israélienne, comme elle l’avait déclaré sur un questionnaire officiel du Mouvement de la Paix, à Prague , en pleine période des procès antijuifs, avec une témérité qui frôlait l’inconscience? Elle s’était toute sa vie battue contre les partis, les institutions et les idéologies, restant jusqu’à son dernier jour un esprit libre et rebelle. Oui, ma mère avait gardé, toute sa vie durant, quelque chose d’étranger et d’insaisissable qui faisait d’elle une personne inclassable, fière et rétive.

 

Prague

 

Je suis née étrangère et je le suis demeurée”, écrivait-elle, désabusée, dans un de ses derniers textes. S’étant considérée, toute sa vie d’adulte, comme Française à part entière, elle redécouvrait, au soir de son existence, qu’elle ne l’était pas tout à fait. Car son identité française - celle de la femme publique (qui avait toujours fui les mondanités et les exigences de la vie sociale) - élève de l’école publique qu’elle avait aimée et défendue contre ses destructeurs, incarnant un modèle de réussite de “l’école de la République”, fille d’émigrés qui ne parlaient pas français, devenue maître de recherches au CNRS, ne définissait pas son identité la plus intime, celle qu’elle ne dévoilait qu’à ses proches. Française de coeur et d’adoption, elle était aussi restée étrangère.

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Rencontre avec Haggi Ben Artsi : "Retrouver l'esprit d'héroïsme de Hannoukah", Pierre Lurçat

December 4 2018, 15:43pm

Rencontre avec Haggi Ben Artsi : "Retrouver l'esprit d'héroïsme de Hannoukah", Pierre Lurçat

 

 

Le Dr Haggi Ben Artsi, frère de Sarah Nétanyahou, bien connu pour son opposition virulente aux compromis avec les terroristes, m'avait accordé cette interview il y a quelques années pour Israël Magazine, dans laquelle il évoque son célèbre beau-frère, mais aussi des sujets brûlants comme le terrorisme et la manière de le vaincre, et l’héroïsme des Makkabim.

 

J'ai rencontré pour la première fois le Dr Haggi Ben Artsi lors de la veillée de Hochana Rabba(dernier jour de Souccot) organisée par l'association Almagor, qui défend les familles des victimes du terrorisme et s'oppose à la libération de terroristes *. J'avais souvent entendu parler de lui, comme d'un éducateur hors-pair et comme d'un militant. Mais aux yeux du grand public, Ben Artsi est surtout connu comme étant le beau-frère du Premier Ministre : il est en effet le frère de Sarah Nétanyahou. Haggi Ben Artsi a accepté, en exclusivité pour Israël Magazine, de dire tout ce qu'il pense, au sujet des négociations en vue de libérer Gilad Shalit, de l'attidude de l'Europe envers Israël et, bien entendu, de son célèbre beau-frère.

 

 

Le Dr Ben Artsi enseigne la Bible et l'histoire juive à l'université Bar Ilan. Nous nous rencontrons au collège d'enseignement supérieur Lifchitz à Jérusalem, où il donne des cours aux élèves enseignants. Il m'accueille avec quelques mots de français, souvenir de ses études au lycée, juste avant la guerre des Six Jours, qui ont pris fin brutalement après le fameux discours du général De Gaulle sur le "peuple sûr de lui et dominateur", lorsque le professeur de français de Ben Artsi a déclaré qu'il interrompait ses cours, en signe de protestation. Cette anecdote donne le ton de notre entretien : Ben Artsi est un homme érudit qui ne mâche pas ses mots et qui ne manque pas d'humour. Il est né en 1950 et a grandi à Tivon, près de Haïfa. Il a étudié  à la yechiva et a combattu lors de la guerre de Kippour.

 

 

Ben Artsi n'aime pas trop parler de lui, ni de sa famille, préférant entrer dans le vif du sujet : l'affaire Gilad Shalit et son action pour empêcher la libération de centaines de terroristes, qui risque de causer des dizaines d'attentats et des centaines de victimes... Il se sent investi d'une mission personnelle à ce sujet, comme il l'a expliqué le soir d'Hochana Rabba, lors de la veillée d'Almagor qui se tenait en face de la résidence du Premier Ministre. Ben Artsi a interpellé à de nombreuses reprises Bibi sur ce sujet, allant jusqu'à organiser tout seul une contre-manifestation devant son bureau à Jérusalem ! Je lui demande pourquoi ce sujet lui tient tellement à cœur, et en quoi il considère que Bibi a trahi ses convictions politiques à cet égard.

 

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J’ai le grand plaisir d’annoncer la parution de mon nouveau livre, ISRAEL, LE REVE INACHEVE, paru aux éditions de Paris / Max Chaleil

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"Bibi est l'homme politique israélien qui s'est opposé le plus fermement à la libération de terroristes, lors du premier 'échange' – la  fameuse transaction Jibril – en 1986", rappelle Ben Artsi. Jusqu'à cette date, Israël avait toujours refusé avec détermination de remettre en liberté des terroristes, préférant lancer des opérations audacieuses pour tenter de libérer les otages, comme celle d'Entebbé – au cours de laquelle fut tué Yoni Nétanyahou, le frère de Bibi. Quand le gouvernement d'union nationale Shamir-Pérès accepta pour la première fois de libérer des centaines de terroristes, en 1986, Nétanyahou était ambassadeur d'Israël aux Nations unies. Il prit alors publiquement position contre son gouvernement, fait exceptionnel pour un ambassadeur. La 'transaction Jibril' fut la cause principale du déclenchement de la première Intifada.

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L'héritage de Yoni Nétanyahou

Par la suite, Nétanyahou s'exprima très souvent sur ce sujet et publia même un livre sur la manière de lutter contre le terrorisme [traduit en français sous le titre Combattre le terrorisme]. Quand Bibi a-t-il changé d'avis sur ce sujet ? Lorsqu'il est devenu Premier Ministre pour la première fois, en 1996, Israël a tenté de liquider le chef du Hamas, Khaled Mashal, en Jordanie. Les agents du Mossad ont été capturés, et Amman a exigé pour les relâcher la libération du cheikh Yassine. Bibi a accepté, en affirmant que Yassine était déjà vieux et qu'il ne poursuivrait pas ses activités terroristes... Cette évaluation s'est malheureusement avérée entièrement infondée.

 

Haggi Ben Artsi interpelle souvent Nétanyahou, publiquement ou lors de leurs conversations privées, en lui rappelant son engagement passé. "Je lui dis, sois fidèle à l'héritage de Yoni, qui est tombé [à Entebbé] pour ne pas accepter le chantage des terroristes... Et si tu n'es pas capable d'assumer cet héritage, alors démissionne !" Ben Artsi avait dit la même chose à Ariel Sharon, avant le retrait de Gaza. Je lui demande comment les Juifs francophones, très sensibles à la cause de Gilad Shalit, peuvent se mobiliser sans tomber dans le piège du Hamas. "Il y a beaucoup de choses à faire, mais il ne faut pas capituler aux exigences de nos ennemis", martèle Ben Artsi. A ses yeux, toute la campagne pour libérer Shalit en échange de centaines de terroristes est une arme psychologique pour affaiblir Israël.

 

 

"L'Allemagne et la France nous combattent aujourd'hui de manière très intelligente, en faisant croire qu'elles sont nos amies... Mais l'Europe n'a pas changé depuis l'époque de la Shoah, comme le dit Bentsion Nétanyahou, le père de Bibi *. La meilleure manière pour nos ennemis d'affaiblir Israël est de faire en sorte que nous cédions au terrorisme". C'est ainsi, explique Ben Artsi, que l'Europe finance des dizaines d'organisations d'extrême-gauche, comme Chalom Archav ou Betselem, qui reçoivent des millions d'euros pour affaiblir Israël.

 

Hannoukah et le souvenir d'Emmanuel Moreno z.l.

 

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Haggi Ben Arsti a publié il y a quelque temps un petit livre consacré à la fête de Hannoukah, pour raconter l'histoire des Makkabim sous une forme condensée. Ce livre est aussi un hommage à un grand soldat d'Israël, tombé pendant la Deuxième Guerre du Liban, que Ben Artsi connaissait bien : Emmanuel Moreno z.l. "C'était un héros, à la fois dans l'armée, dans sa émouna [confiance en Dieu] et dans ses qualités humaines". Moreno était l'élève de Ben Artsi au lycée Hartman de Jérusalem. "J'avais ressenti qu'il était un élève exceptionnel". Emmanuel Moreno était lieutenant-colonel dans la fameuse "Sayeret Matkal", l'unité d'élite la plus prestigieuse de Tsahal. Il a commandé des opérations restées secrètes jusqu'à ce jour, au point que sa photo n'a jamais été publiée... Moreno est aussi le plus haut-gradé parmi les soldats d'origine française tombés pour la défense d'Israël.

 

"C'est seulement après sa mort que j'ai appris ce qu'il avait fait", raconte Ben Artsi. Dans la postface à son livre sur Hannoukah, traduit en français par le rav Yossef Attoun, Haggi Ben Artsi écrit ces lignes, d'une actualité toujours aussi brûlante, à la veille de la fête des Lumières : "Emmanuel Moreno n'est plus avec nous, mais l'esprit qui l'animait, l'esprit des Hachmonayim [Hasmonéens] qui a ressurgi à notre génération, continuera d'éclairer notre chemin". En lisant ces lignes dans le livre du Dr Ben Artsi, je réalise soudain que notre rencontre tombe à point nommé. Israël est confronté, aujourd'hui comme hier, à un choix décisif : combattre le terrorisme sans concession, ou capituler... Résister aux pressions américaines et européennes, ou céder ; lancer des opérations audacieuses contre nos ennemis, ou alors libérer des centaines de terroristes qui vont reprendre leur combat contre nous.

 

 

Je lui demande en conclusion, qui est vraiment Binyamin Nétanyahou ? Ses électeurs de droite ont été trop souvent déçus, et se demandent encore aujourd'hui ce qui l'emportera, entre la tradition jabotinskienne incarnée par son père, et les pressions étrangères et celles des médias israéliens et de l'aile gauche de sa coalition. Haggi Ben Artsi est convaincu qu'au fond de lui, Bibi est resté un patriote authentique. A la veille de la parution de cet entretien, il s'apprête à publier une lettre ouverte au Premier Ministre, dans laquelle il cite un passage de son livre, où Bibi expliquait pourquoi il ne fallait pas libérer de terroristes. Ben Artsi exhorte à nouveau son beau-frère à ne pas céder au chantage du Hamas et à retrouver l'esprit qui l'animait autrefois, en poursuivant la tradition de courage et d'héroïsme de son frère Yoni, d'Emmanuel Moreno et des Makkabim.

 

* Voir "Meir Indor, Almagor et la défense des victimes du terrorisme", Israël Magazine, novembre 2008.

** Voir "Bentsion Nétanyahou, historien, militant sioniste et père de Premier Ministre", Israël le rêve inachevé, Editions de Paris / Max Chaleil.

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