Overblog All blogs Top blogs Politics
Follow this blog Administration + Create my blog
MENU
VudeJerusalem.over-blog.com
…

Dans la bibliothèque de mon père (VI) : Vassili Grossman et le secret de l’âme russe. A propos de Vie et Destin

October 20 2025, 07:46am

| 

Posted by Pierre Lurçat

Vassili Grossman correspondant de guerre

Vassili Grossman correspondant de guerre

A la mémoire de mon père

Niftar le 28 Tichri 5773

« Sérioja, qui, toute sa vie, avait vécu dans un milieu d’intellectuels, se rendait compte maintenant que sa grand-mère avait raison quand elle affirmait que les gens simples, les ouvriers étaient des gens bien ».

 

 

Dans la présentation de son dernier livre, De la science à l’ignorance, publié en 2003, mon père explicitait le fil conducteur de sa réflexion comme étant celui de la “science et [du] totalitarisme”. Il y indiquait l’idée la plus dangereuse à ses yeux, à laquelle ont conduit les sciences contemporaines : celle de la négation de l’humain, défendue par des biologistes comme par des physiciens. Et il reliait explicitement cette conception à celle des nazis, en citant un passage du grand livre de Vassili Grossman, Vie et Destin, celui où l’écrivain soviétique décrit l’arrivée des prisonniers juifs à Auschwitz et leurs derniers instants dans les chambres à gaz.

 

            J’ai déjà mentionné dans ces colonnes une phrase de Vie et Destin, qui relie précisément le thème de la science à celui du totalitarisme : “Le siècle d’Einstein et de Planck était aussi le siècle d’Hitler… Il y a une ressemblance hideuse entre les principes du fascisme et les principes de la physique moderne”. En y repensant aujourd’hui, je me dis que ce “fil conducteur” n’était pas seulement celui du dernier livre de mon père, mais également celui de toute la réflexion menée pendant plusieurs décennies de sa vie adulte, depuis qu’il s’était éloigné du communisme (dans des circonstances qu’il faudrait un jour raconter) et qu’il avait entamé progressivement sa réflexion philosophique et sa critique de la science, à laquelle il allait consacrer le restant de sa vie.

 

            Or, ce fil conducteur est justement un élément important dans le grand roman de Vassili Grossman, où il apparait à travers la figure du physicien Strum. Personnage principal du roman, Victor Pavlovitch Strum est sans doute l’alter ego de Grossman lui-même. C’est d’ailleurs un des aspects les plus intéressants du roman, dans lequel Vassili Grossman a mis beaucoup de lui-même, de ses déconvenues et de ses réflexions concernant l’histoire de l’URSS et la nature de son régime politique…

 

A l’époque où mon père me parlait de Vie et destin, je n’avais pas lu le grand roman et ce n’est que bien plus tard, des années après le décès de mon père, que je l’ai découvert. Je n’ai pas de souvenir précis de ce que mon père m’en disait, dans ses lettres ou dans nos conversations de vive voix, et je n’ai pas non plus conservé l’exemplaire du livre annoté de sa main, ni en français, ni en russe. Il ne me reste donc qu’à tenter de comprendre par moi-même, en lisant et en relisant le livre de Vassili Grossman, les raisons multiples pour lesquelles mon père l’affectionnait tellement.

 

Un séjour à Moscou en 1937

 

            Le thème principal tout d’abord : mon père était né en 1927, et était donc adolescent pendant la guerre. Certains des événements décrits dans Vie et destin étaient donc pour lui un élément du grand puzzle de sa propre existence, et pas seulement une page d’histoire, tragique et héroïque… Il avait sans doute gardé des souvenirs – même imprécis et fragmentaires – du siège de Stalingrad, ou des autres épisodes de la “grande guerre patriotique” décrits dans le roman de Grossman. Mais ces événements et les personnages du livre n’éveillaient pas seulement en lui les souvenirs de la période de la guerre, qui avait marqué son adolescence (mon grand-père avait été interné pour faits de résistance). Ils suscitaient aussi de toute évidence d’autres souvenirs plus anciens, datant de son séjour à Moscou dans les années 1930, où il avait accompagné ses parents.

 

André Lurçat, mon grand-père, avait été invité à Moscou en 1934, en tant qu’architecte sympathisant du parti communiste et son séjour avait duré trois ans, jusqu’en 1937. Pour mon père, ces années moscovites furent une expérience enrichissante, dont il garda le souvenir toute sa vie durant. Il les a relatées dans un texte que j’ai publié dans ces colonnes, où il évoque avec humour et émotion ces trois années pleines de découvertes. Pour l’enfant de la bourgeoisie intellectuelle parisienne, ce séjour moscovite fut l’occasion inespérée de sortir du cocon d’une enfance choyée et d’apprendre bien des choses sur la vie… Même s’il ignorait tout, étant âgé de 7 à 10 ans, du contexte politique plus vaste et ne pouvait soupçonner tout l’arrière-plan tragique de ses aventures d’enfant parisien exilé à Moscou.

 

L’envers du décor soviétique et la bêtise des intellectuels

 

            Ce n’est que bien plus tard, ayant entretemps épousé ma mère et découvert à la fois les horreurs du communisme et “l’aspect juif” des fréquentations de ses parents à Moscou, que mon père entrevit pleinement l’envers du décor de ce séjour en Union soviétique. Lorsqu’il lut les Entretiens avec Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa, mon père découvrit ainsi que l’auteur du livre sur les rayons X pour lequel il s’était passionné lors de son séjour à Moscou était un physicien juif, Matvei Bronstein, qui sera fusillé en 1937 (l’année où mon père rentra à Paris).  “Merci, Mitia Bronstein, d’avoir écrit ces livres généreux. Merci, Lydia Tchoukovskaïa, d’avoir préparé le manuscrit avec tant de compétence, d’avoir (j’imagine) corrigé les épreuves avec tant de soin : il me semble bien qu’il n’y a aucune faute. Et veuillez nous pardonner notre bêtise, vous deux et tant d’autres”.

 

            Dans ces lignes écrites par mon père à plusieurs décennies de distance (sans doute dans les années 1970), je trouve une des clés de son attachement pour Vassili Grossman : celle de la “bêtise” des intellectuels qui furent un temps séduits par le communisme, comme lui, avant d’en comprendre toute l’horreur et les crimes. Il ne fait aucun doute à mes yeux que mon père s’identifia dans une certaine mesure au personnage de Strum, physicien communiste qui prend progressivement conscience de l’horreur du régime soviétique (et qui est, comme je l’ai dit, l’alter ego de Grossman lui-même).

 

            Mais il serait réducteur d’expliquer l’affection particulière que mon père vouait à Vie et destin par ces seuls aspects politiques, aussi importants soient-ils. Car le roman de Vassili Grossman est d’une telle richesse qu’il l’avait de toute évidence séduit pour d’autres raisons également. La langue tout d’abord : mon père l’avait lu en russe (ainsi qu’en français) et c’était un des rares livres – aux côtés de recueils de poésie et d’ouvrages de physique – qu’il lisait dans cette langue apprise dans l’enfance. Je ne reprendrai pas à mon compte le poncif qui veut que la traduction n’égale jamais l’original, car je sais bien que certains traducteurs sont aussi doués que les écrivains qu’ils traduisent (voir dans ces colonnes l’exemple de Madeleine Neige, traductrice de David Shahar). Mais j’imagine le plaisir tout particulier que mon père trouvait, alors qu’il était un adulte déjà avancé dans la vie, à retrouver sous la plume de Grossman la langue russe qu’il avait chérie étant enfant.

 

Le petit peuple russe et la beauté de la vie militaire

 

            Un autre élément, qui découle de celui-ci, fut sans doute la redécouverte de cette “âme russe” à laquelle mon père avait goûté étant enfant à Moscou, et aussi de ce petit peuple qui est un des “héros” du livre de Grossman. “Sérioja, qui, toute sa vie, avait vécu dans un milieu d’intellectuels, se rendait compte maintenant que sa grand-mère avait raison quand elle affirmait que les gens simples, les ouvriers étaient des gens bien”. Ces phrases tirées de Vie et destin parlaient sans doute à mon père, qui avait grandi dans une famille d’intellectuels et d’artistes, avait étudié à l’école normale supérieure et fait toute sa carrière professionnelle au CNRS, mais dont un des meilleurs amis de jeunesse était un paysan viticulteur, à qui il rendait visite régulièrement en ramenant à chaque visite des pots de miel de plusieurs kilos.

 

            Dans Vie et destin, ces gens simples dont la grand-mère de Sérioja loue les qualités morales sont des ouvriers et simples soldats. A travers la description qu’en donne Grossman transparaît un autre thème important, auquel mon père avait sans doute été sensible : celui de la camaraderie masculine, qui est un aspect important de la vie militaire. Mon père l’évoquait parfois lorsqu’il me parlait de son service militaire dans les Transmissions, en France et en Allemagne. Pour en donner une idée, tirée de la plume d’un auteur bien différent, je citerai ces lignes de Vladimir Jabotinsky : “En vérité, seule la guerre est laide. La vie militaire, en tant que telle, possède de nombreux très beaux aspects, pour lesquels on éprouve généralement de la nostalgie, sans être hélas capables de les réaliser entièrement. Il y a tout d’abord, la camaraderie des soldats, la simplicité spartiate, l’égalité entre les riches et les pauvres”[1].

 

            Cette beauté de la vie militaire, qui contraste avec la laideur de la guerre, apparaît à de nombreux endroits du roman de Grossman, tout comme l’égalité entre riches et pauvres mentionnée par Jabotinsky. Mon père, qui avait connu la camaraderie des soldats, la simplicité spartiate de la vie militaire et l’égalité entre riches et pauvres (thème auquel il n’était pas moins sensible que Jabotinsky), avait sans nul doute retrouvé dans la lecture de Vie et destin ces éléments de la vie soviétique qu’il avait connue à Moscou, étant enfant. Ainsi, la lecture du grand roman de Vassili Grossman lui permit de retrouver à la fois – de manière paradoxale – la beauté de cette âme russe qui subsistait dans l’Union soviétique où il avait vécu pendant la pire période du stalinisme triomphant, et la séduction mensongère du communisme auquel il avait adhéré bien plus tard, avant d’en comprendre les dangers et les crimes.

Pierre Lurçat

 

 

Dans la bibliothèque de mon père (V): José Ortega y Gasset et la question de la liberté - VudeJerusalem.over-blog.com

Dans la bibliothèque de mon père (IV) : Niels Bohr et l’intelligibilité du monde - VudeJerusalem.over-blog.com

Dans la bibliothèque de mon père (III) : Emmanuel Lévinas et le bilan du vingtième siècle - VudeJerusalem.over-blog.com

David Shahar, le conteur qui nous parle de l’âme humaine - VudeJerusalem.over-blog.com

Dans la bibliothèque de mon père : La poésie et l’éclat du monde - à propos de Philippe Jaccottet - VudeJerusalem.over-blog.com

 

 

[1] Extrait de “Militarisme”, article publié originellement en yiddish dans le Haynt, Varsovie, 25 janvier 1929. Traduction depuis la version en hébreu publiée par Y. Nedava.

François Lurçat z.l. (1927-2012)

François Lurçat z.l. (1927-2012)

See comments

…

Le “jugement de Gaza” ou la victoire métaphysique d’Israël - Pierre Lurçat

October 16 2025, 10:58am

| 

Posted by Pierre Lurcat

Le “jugement de Gaza” ou la victoire métaphysique d’Israël - Pierre Lurçat

 

Comme l’écrivait Emmanuel Shiloh dans les colonnes de Besheva le mois dernier, “L’année 5786 sera celle du jugement de Gaza… Si nous n’asséchons pas jusqu’au bout le marécage empoisonné de Gaza, il continuera d’engendrer de nombreux moustiques agressifs et dangereux. Si ceux qui ont commis à notre encontre le massacre terrible du 7-Octobre parviennent à rester debout au terme de deux ans de guerre, cela sera un signe pour tous ceux qui nous veulent du mal de préparer le prochain massacre. Gaza, qui a amené sur Israël la plus grande catastrophe de son histoire, doit devenir un exemple, un avertissement de la fin attendue pour tous ceux qui fomentent de nous attaquer et de nous anéantir”. Oui, tout comme Carthage selon les mots de Caton l’ancien, « Delenda est Gaza », Gaza doit être détruite, pour que nos ennemis sachent à quoi s’en tenir à l’avenir s’ils s’avisaient de réitérer leurs crimes !

La guerre terrible déclenchée par le Hamas il y a deux ans signifie aussi, comme l’a observé le rabbin Oury Cherki, l’irruption d’un événement biblique en pleine modernité. C’est d’ailleurs l’une des raisons de l’incompréhension fondamentale d’une partie des “élites” occidentales envers la politique israélienne depuis le 7-Octobre : Israël se bat non seulement pour gagner la guerre, mais aussi pour réintroduire dans la vie politique internationale des normes morales, qui en sont aujourd’hui largement absentes. Israël affronte en effet “l’axe du mal”, et cette expression n’est nullement une figure de style ou une métaphore.

Elle désigne très exactement ceux qui voient en Israël un ennemi à éradiquer et qui – de Gaza à Téhéran et du Yémen au Liban – tentent par tous les moyens de mettre à exécution leurs sinistres desseins. Face à cet axe du mal, et face au Mal absolu incarné par le Hamas et ses alliés, Israël représente le Bien absolu et le phare d’une humanité qui doute d’elle-même et de ses valeurs. C’est pourquoi la victoire d’Israël ne sera pas seulement une victoire militaire et stratégique, qui est déjà en passe de remodeler la région tout entière.

Une victoire métaphysique

Cette victoire sera également une victoire morale et spirituelle, et pour ainsi dire métaphysique : victoire du judaïsme, qui éclaire et embellit notre monde, sur les barbares de l’islam le plus rétrograde, victoire du peuple qui sanctifie la vie contre ceux qui sanctifient la mort, victoire de l’esprit et du D.ieu d’Israël contre le “Dieu” maléfique de ceux qui s’en sont pris de manière abominable au peuple Juif, porteur de l’Alliance et de la Parole divine. La victoire d’Israël contre le Hamas et ses alliés inaugurera peut-être, comme je l’espère avec beaucoup d’autres, une nouvelle ère dans l’histoire de l’humanité.

Elle pourrait ainsi signifier que la voix d’Israël – porteuse du message biblique et du Décalogue tellement bafoué au cours des siècles – serait désormais à même d’être mieux écoutée et d’être entendue… L’instauration d’un véritable sanctuaire et d’une sécurité authentique pour les Juifs sur leur terre retrouvée serait ainsi concomitante du retour de la Parole divine – et de la parole en général – dans un monde soumis au règne mensonger de l’image, comme l’explique bien Jacques Dewitte dans sa belle préface à ce livre.

Alors que le monde entre dans l’année 5786 du calendrier juif, souhaitons que cette nouvelle année soit celle de la victoire d’Israël sur ses ennemis et du rétablissement de la souveraineté israélienne sur tout l’espace compris entre la Mer Méditerranée et le Jourdain (qui ne représente qu’une des deux rives de la Palestine mandataire historique, promise aux seuls Juifs par la Déclaration Balfour), prélude à la reconstruction du Temple de Jérusalem, qui sera une bénédiction pour tous les peuples de la terre. Jusqu’à la victoire, Ad Hanitsa’hon !

Jérusalem, octobre 2025/Tichri 5786

 

Extrait de mon nouveau livre Jusqu’à la victoire ! La plus longue guerre d’Israël - Chroniques 2023-2025, qui vient de paraître aux éditions l’éléphant. Préface de Jacques Dewitte. Disponible pour l’instant sur Amazon uniquement.

______________________________________________________

 “Avec ce livre, Pierre Lurçat a véritablement cherché à « penser l’événement » : face à la réalité nouvelle du 7 octobre, mettre en question plusieurs notions héritées qui en entravent la compréhension et empêchent d’y faire face, mettre en place un nouvel appareil intellectuel et spirituel” 

Jacques Dewitte 

 

Le “jugement de Gaza” ou la victoire métaphysique d’Israël - Pierre Lurçat

See comments

…

Mitterrand-Bousquet : Le théâtre du mensonge et de l’oubli de Robert Badinter, Pierre Lurçat

October 9 2025, 12:40pm

| 

Posted by Pierre Lurçat

NB Je republie cet article à l'occasion de la "panthéonisation" de Robert Badinter. Quoi que l'on pense de l'abolition et des autres domaines de son action, l'affaire du Vel d'Hiv relatée ci-dessous restera à mes yeux une tache indélébile sur la statue du grand homme, ce qui ne justifie évidemment pas l'acte imbécile des profanateurs de sa tombe. J'invite mes lecteurs à écouter l'excellente interview de Michel Onfray qui évoque lui aussi le Vel d'Hiv. Merci M. Onfray de votre lucidité et de votre courage! P.L.

 

A l’âge canonique de 93 ans, Robert Badinter fait de nouveau parler de lui ces jours-ci. Infatigable, il vient de publier un recueil de théâtre, incluant une pièce intitulée “Cellule 107”, dans laquelle il imagine un dialogue entre Pierre Laval et René Bousquet, l’organisateur de la rafle du Vel d’Hiv. “Robert Badinter fait parler des fantômes”, écrit l’Express, donnant la parole à l’ancien garde des Sceaux, qui déclare que “le théâtre est une leçon d’humilité”... J’ai vainement cherché dans les nombreux échos médiatiques de “Cellule 107” la trace d’une quelconque humilité, et surtout celle d’un autre fantôme, que Robert Badinter semble avoir enterré dans l’oubli le plus total… Celui de François Mitterrand, qui fut à la fois - à des époques différentes - l’ami de Badinter et celui de Bousquet.

 

J’ai déjà raconté, il y a quelque temps, comment le “cri de colère” de Badinter contre l’antisémitisme m’avait remémoré un autre “cri de colère” de Robert Badinter, auquel j’avais assisté en première ligne. 

 

Le “cri de colère” de Robert Badinter contre les Juifs

 

C’était en juillet 1992. J’étais alors un jeune Juif de 25 ans, et je dirigeais le mouvement des étudiants sionistes Tagar, tout en préparant mon alyah. Ce jour-là, nous étions venus au Vel d’Hiv, lieu de sinistre mémoire, pour interpeller le président de la République, François Mitterrand. Nous avions distribué un tract, en pointant l’ambiguïté de la position de Mitterrand vis-à-vis du régime de Vichy et son refus de reconnaître la responsabilité de l’État français (et, accessoirement, de mettre fin à la tradition de dépôt d’une gerbe sur la tombe du maréchal Pétain, à l’île d’Yeu). A nos yeux, comme à ceux des anciens déportés et survivants de la Shoah qui étaient venus se recueillir en ce lieu symbolique, il était scandaleux que le président de la République puisse venir au Vel d’Hiv dans ces conditions.

 

Quand François Mitterrand est arrivé sur les lieux, il a été accueilli par des huées, des sifflets et des cris : “Mitterrand à Vichy!”. Robert Badinter, le visage contorsionné par un rictus de haine, a alors prononcé un discours d’une extrême violence, tout entier dirigé contre… les militants juifs, qui lui avaient “fait honte”! A la sortie de la manifestation, j’ai été interpellé par deux policiers en civil, et j’ai passé la  nuit au poste, accusé “d’insulte au président de l’État”. Si je relate aujourd’hui ce souvenir, c’est parce qu’il me semble significatif de cette période de l’histoire de France et des Juifs en France, et qu’il est important de ne pas déformer la mémoire de cette période.

 

Au-delà de la personne de Robert Badinter, qui n’importe guère, c’est en effet le bilan d’une époque historique et d’une politique qui sont en jeu. Les années Mitterrand resteront, dans l’histoire des Juifs de France comme dans l’histoire française en général, celles d’une grande confusion morale et politique. Celui qui a su s’entourer de nombreux ministres et amis juifs était resté également fidèle à ses amitiés de jeunesse, tissées à l’époque du régime de Vichy, ayant “conservé sa sympathie à René Bousquet”, comme il l’avoua sans honte à Pierre Péan (1). Or, si le procès de Vichy a depuis longtemps été fait en France, notamment grâce aux efforts incessants des époux Klarsfeld et des FFDJF, mais aussi d’autres militants juifs de la mémoire, il reste à écrire l’histoire d’une période cruciale pour comprendre le déclin de la France (et celui de la communauté juive française).

 

Robert Badinter et François Mitterrand 

 

Beaucoup des éléments essentiels de ce déclin se sont mis en place pendant les années Mitterrand. Ainsi, le “Nouvel antisémitisme”, apparu sur le devant de la scène publique lors de “l’Intifada des banlieues”, au début des années 2000, a été décrit dans deux livres importants : La nouvelle judéophobie, de Pierre-André Taguieff, et Les territoires perdus de la République de Georges Bensoussan. Si l’on prend la peine de relire les témoignages de professeurs réunis par ce dernier, on constatera que les phénomènes qu’ils décrivent sont apparus au début des années 1990, pendant le deuxième mandat de François Mitterrand. C’est en effet à cette époque - celle de SOS Racisme et de l’idéologie antiraciste triomphante - qu’a émergé cette configuration monstrueuse qu’Alain Finkielkraut devait décrire, bien plus tard, comme un “antiracisme antisémite”. 

 

Pour comprendre comment la France est devenue ce qu’elle est aujourd’hui, pour comprendre l’assassinat de Sarah Halimi et l’attitude de la justice française à son égard (justice dont Badinter prétend aujourd’hui qu’elle est “incorruptible”...), pour comprendre comment l’antisémitisme a pu ressurgir avec une telle intensité et une telle violence, il faut aussi se rappeler qui était vraiment François Mitterrand, l’ami fidèle de René Bousquet, qui s’est entouré de Juifs et d’anciens vichyssois. Car c’est dans la confusion morale et politique des années Mitterrand qu’est né le Nouvel antisémitisme actuel.



 

Le “Nouvel antisémitisme”, fruit tardif des années Mitterrand

 

Et Robert Badinter? Il a crié sa honte face aux militants juifs de la mémoire, mais il n’a jamais eu honte des fréquentations de Mitterrand, de la francisque et de la gerbe déposée chaque année à l’île d’Yeu, sur la tombe du maréchal Pétain. Au contraire, il s’est obstiné jusqu’à tout récemment à nier l’évidence  - l’amitié entre Mitterrand et Bousquet - pour sauver le souvenir de sa propre amitié avec François Mitterrand (2). Il n’est pas le seul dans ce cas : la plupart des “Juifs de cour” qui entouraient Mitterrand ont, à des degrés divers, préféré sauver le souvenir de leur amitié et ne pas se dédire, plutôt que d’affronter leurs erreurs et celles de leur mentor et ami. Je ne citerai pas leurs noms, connus de tous. Mais leur responsabilité est grande, face à l’histoire du judaïsme français et face à son inquiétante situation actuelle. 

 

 

Dans un petit livre tiré d’une émission de télévision intitulé Mitterrand à Vichy, Serge Moati donne ainsi la parole à Pierre Moscovici, qui rappelle l’ostracisme dont il a été victime au Parti socialiste, après avoir dit son écoeurement en apprenant les révélations du passé vichyssois de Mitterrand. Robert Badinter, de son côté, fait la promotion de son nouveau livre, en évitant soigneusement de mentionner le nom de son ancien mentor, celui qui fut “l’ami” des Juifs de Cour tout en gardant intacte jusqu’à son dernier jour son amitié à René Bousquet, l’ordonnateur de la grande Rafle du Vel d’Hiv. L’ancien garde des Sceaux cultive ainsi un oubli bien utile, en prétendant faire “oeuvre de mémoire”... La mémoire de M. Badinter est, en l’occurrence, très sélective.

Pierre Lurçat

 

(1) Auteur du livre qui déclencha le scandale, Une jeunesse française, paru chez Fayard en 1994.

(2) Voir “François Mitterrand n’entretenait pas de relation avec Bousquet à Vichy”, interview donnée au journal Le Monde 11.5.2011 https://www.lemonde.fr/idees/article/2011/05/05/robert-badinter-il-n-entretenait-pas-de-relations-avec-bousquet-a-vichy_1517403_3232.html




 

Mitterrand (à droite) et le maréchal Pétain, octobre 1942

 

 

See comments

…

PARUTION DU LIVRE : “JUSQU’A LA VICTOIRE!” La plus longue guerre d’Israël - Chroniques 2023-2025

October 6 2025, 09:11am

| 

Posted by Pierre Lurçat

PARUTION DU LIVRE : “JUSQU’A LA VICTOIRE!” La plus longue guerre d’Israël - Chroniques 2023-2025
Chers amis, 
 
J'ai le plaisir de vous annoncer la parution de mon nouveau livre,
 
Hag Saméakh!
 
 
 

“Avec ses chroniques et avec ce livre, Pierre Lurçat a véritablement cherché à « penser l’événement » : face à la réalité nouvelle du 7 octobre, mettre en question plusieurs notions héritées qui en entravent la compréhension et empêchent d’y faire face, mettre en place un nouvel appareil intellectuel et spirituel” 

Jacques Dewitte


La plus juste des guerres imposées à Israël par ses ennemis est aussi la plus longue et la plus difficile. Ces chroniques, parues entre octobre 2023 et septembre 2025, tentent de refléter aussi fidèlement que possible l'état d'esprit et l'opinion publique d'Israël, tant dans ses divisions que dans l'unité fondamentale de l'après 7-Octobre. Elles n'éludent aucune question: ni celle des responsabilités du terrible échec du 7-Octobre, ni celle de la folie auto-accusatrice du camp "Tout sauf Bibi", qui sape les fondements de l'unité nationale retrouvée dans le sang et les larmes. Mais elles expriment surtout l'optimisme et la vitalité incroyables d'une société qui sait pourquoi elle combat et qui est prête à payer le prix de sa survie et de sa victoire nécessaire. Cette combativité que bien des pays occidentaux lui envient est le secret de sa résilience. 

 

Préface de Jacques Dewitte.


Disponible sur Amazon et bientôt dans toutes les bonnes librairies!
 

_____________________________________________________________________________

 

Éditeur ‏ : ‎ L'éléphant/B.O.D

Date de publication ‏ : ‎ 3 octobre 2025

Langue ‏ : ‎ Français

Nombre de pages de l'édition imprimée  ‏ : ‎ 382 pages

ISBN-10 ‏ : ‎ 2322637564

ISBN-13 ‏ : ‎ 978-2322637560

Poids de l'article ‏ : ‎ 649 g

Dimensions ‏ : ‎ 15.24 x 2.21 x 22.86 cm


 

See comments

…

Lettre ouverte à Alain Finkielkraut qui a “honte d’Israël” et soutient le projet chimérique et dangereux d’E. Macron

September 30 2025, 08:17am

| 

Posted by Pierre Lurçat

Lettre ouverte à Alain Finkielkraut  qui a “honte d’Israël” et soutient le projet chimérique et dangereux d’E. Macron

“Je ne peux pas me contenter d’être en colère [contre le gouvernement israélien]... Je suis compromis, je suis sali, je suis souillé en tant que Juif!”                               

A. Finkielkraut sur France Info, 21 septembre 2025

Cher Alain Finkielkraut,

 

Votre radotage incessant concernant la ‘solution à deux Etats” aura fini par porter ses fruits. Non certes, que M. Macron ait eu besoin de vous pour le convaincre qu’il fallait que la France se place en tête d’une nouvelle croisade anti-israélienne (et antisémite, disons-le)! Non, Macron n’écoute pas la voix des intellectuels et des conseillers juifs, qui lui servent tout au plus de dérisoire “feuille de vigne” médiatique, pour dissimuler le fait évident que sa politique est dictée par la rue arabe en France et par les bailleurs de fonds qataris… Mais vous devez tout de même être fier de savoir qu’un président français a octroyé – le jour même du Nouvel An juif – le plus beau cadeau que les ennemis d’Israël pouvaient espérer après le 7-Octobre: la reconnaissance d’un “Etat palestinien”.

 

C’est une belle “victoire” pour vous, qui affirmez sans cesse que “le problème d’Israël n’est pas le Hamas mais Nétanyahou”, et qui répétez comme un mantra, depuis quatre décennies, qu’il faut “mettre fin à l’occupation” en optant pour la “solution à deux Etats”’… Peu importe de savoir si la “solution à deux Etats” ressemble beaucoup, dans l’esprit de ces Palestiniens que vous soutenez avec une telle constance, à la “solution finale” de la question juive à laquelle le père fondateur du nationalisme palestinien, Hadj Amin al-Husseini, a tant contribué… Après tout, les conseilleurs ne sont pas les payeurs.

 

Je fais partie de ceux qui déplorent depuis longtemps votre aveuglement concernant Israël et la dissonance cognitive qui vous permet de vous flatter d’appartenir depuis 40 ans au “camp de la paix” israélien (sinistre expression qui remonte à l’ex-Union soviétique, et qui aurait sans doute fait honte à votre ami Milan Kundera), et au camp anti-Bibi aujourd’hui, tout en adoptant en France des positions plus proches de la droite de la droite que de la gauche bien-pensante… J’ai longtemps cru, comme d’autres, que cet entêtement (ce radotage pour employer vos propres termes[1]) tenait avant tout à un manque d’information.

 

Car l’Etat d’Israël que vous connaissez et que vous chérissez, celui d’Itshak Rabin et d’Amos Oz, ressemble aux belles photos noir et blanc des années 1980 de Didier Ben Loulou… Bien de l’eau a coulé sous les ponts du Jourdain depuis et l’image d’Epinal que vous cultivez d’Itshak Rabin, le “héros de la paix assassiné par un extrémiste juif”, ne décrit pas la complexité d’Israël. De manière générale, votre vision d’Israël est marquée par des simplifications extrêmes et par des oppositions binaires et manichéennes.

 

Mais voilà que votre cécité sur la réalité d’Israël et de ses ennemis vous conduit à vous faire l’avocat du pire président qu’a connue votre pays, la France, depuis les débuts de la 5e République. Celui qui a transformé les Juifs (vous y compris) en parias dans leur propre pays, celui qui a réinstauré en France un boycott d’Israël et un “Statut des Juifs”, qu’on croyait aboli en 1945, et celui qui prétend offrir un Etat aux terroristes du Hamas et du Fatah, devient dans votre bouche digne de respect et de soutien ! Preuve qu’on ne peut être aveugle concernant Israël et lucide concernant la France et sa politique.

 

Votre récent cri du cœur sur France Info, dans lequel vous affirmez être “compromis, sali et souillé (sic) en tant que Juif” par la politique israélienne, montre à quel point votre détestation du camp national et religieux en Israël relève d’une véritable phobie, presque pathologique et largement irrationnelle. Car qu’est-ce qui peut objectivement justifier ce sentiment de “salissure”? J’ai récemment tenté d’analyser la posture des Juifs qui se distancient d’Israël, et votre cas aurait mérité de longs développements. Cette “salissure” que vous dites ressentir à cause du gouvernement israélien relève visiblement de cette “haine de soi juive”, magistralement analysée par Theodor Lessing il y a un siècle.

 

Charles Rozjman a raison d’évoquer (au sujet de Delphine Horvilleur) un “judaïsme qui rêve de pureté dans un monde qui ne lui a jamais accordé le droit d’exister”. Mais ce rêve de pureté est illusoire et dangereux. Plusieurs penseurs sionistes ont relevé depuis longtemps le paradoxe d’un “judaïsme aux mains propres”... mais qui n’a pas de mains. Aujourd’hui, Israël se défend et se bat pour sa survie ! J’ajoute que nous n’avons nullement à rougir, nous Juifs d’Israël, ni de la manière dont Tsahal nous défend, ni de la politique de notre gouvernement. Non seulement Israël ne commet aucun “crime de guerre”, mais il révèle au monde entier une nouvelle manière de faire la guerre, plus juste et plus humaine.

 

Cher Alain Finkielkraut, en cette veille de Yom Kippour, j’ai envie de vous dire : cessez d’admonester notre gouvernement et notre Etat, que vous affirmez “aimer”. Revenez vers notre peuple, vers votre peuple ! Oubliez votre “souillure”, qui est en réalité celle de l’existence juive en Galout et de ses compromissions quotidiennes et venez vous tremper dans le mikvé de la terre d’Israël et de sa Torah que vous méconnaissez. Venez rencontrer le peuple d’Israël, dans toute sa diversité et sa richesse humaine, au lieu de fréquenter uniquement ces universitaires kaplanistes qui vous abreuvent de leur fiel. Et venez aussi rencontrer les pionniers juifs de Judée-Samarie, au lieu de les calomnier dans les médias français ! Vous finirez peut-être par comprendre combien Israël est beau et pur, comme un tallith immaculé ! Gmar Hatima tova.

Pierre Lurçat

NB Mon nouveau livre, Jusqu'à la victoire! La plus longue guerre d'Israël - Chroniques 2023-2025 paraîtra courant octobre.

 

 

 

[1] “Je plaide depuis bientôt quarante ans pour la fin de l’occupation et la solution de deux Etats. Et je reviens inlassablement à la charge, je prends même le risque du radotage…” (A. Finkielkraut, A la première personne, p. 47).

See comments

…

CHANA TOVA! Très bonne année 5786 à mes lecteurs!

September 21 2025, 08:16am

| 

Posted by Pierre Lurçat

CHANA TOVA! Très bonne année 5786 à mes lecteurs!

J'adresse à tous les lecteurs de VuDeJérusalem mes voeux de "Chana Tova", une bonne année 5786, pleine de bonheur et de joies pour vous et votre famille! 

לשנה טובה תכתבו

Que cette année soit celle de la Victoire pour Israël!

CHANA TOVA! Très bonne année 5786 à mes lecteurs!

See comments

…

Un "génocide" à Gaza? - Analyse socio-politique de la posture morale des Juifs qui se dissocient d’Israël

September 18 2025, 13:45pm

| 

Posted by Pierre Lurçat

Delphine Horvilleur : contorsions intellectuelles et funambulisme politique

Delphine Horvilleur : contorsions intellectuelles et funambulisme politique

Je publie ici de larges extraits de mon intervention au colloque organisé par Shmuel Trigano au centre Begin de Jérusalem mardi dernier. L'ensemble des interventions seront prochainement publiées sous forme de livre numérique. On peut également écouter mon intervention (et les autres) sur la chaîne Youtube du centre Begin, ici : « Génocide » à Gaza ? Analyse socio-politique des Juifs se dissociant d’Israël | Pierre Lurçat

 

Depuis le 7-Octobre 2023, on assiste à un double phénomène parmi les intellectuels juifs de gauche, qu’on pourrait décrire comme à la fois comme une radicalisation et comme un effacement progressif des frontières entre la gauche sioniste et l'extrême gauche antisioniste. Pour illustrer ce phénomène nouveau, je prendrai pour exemples des figures juives et israéliennes qui parlent "de l'intérieur": Horvilleur, Grossman, Finkielkraut, etc.  Ce faisant, je les distinguerai de ceux que nous avions étudiés dans un numéro de la revue Controverses paru en 2007, consacré aux “Alterjuifs”.

 

Sans entrer dans le détail de l’analyse, disons que les Alterjuifs parlent “de l’extérieur”, en revendiquant publiquement leur non-appartenance au Klal Israël (ils sont comme le fils dont parle la Haggada qui s’exclut du Klal…). Ces Alterjuifs ont depuis toujours critiqué et condamné l’Etat d’Israël, bien avant le 7-Octobre. Pour illustrer la différence entre les 2 catégories/postures, je citerai ce post du cinéaste israélien Eyal Sivan, après l’interview de David Grossman dans La Republica: “Business as usual. À l’ombre du génocide à Gaza, M. Nicolas Weill, commissaire aux affaires juives du journal Le Monde, discute poliment littérature avec M. David Grossman, mascotte tortueuse de la gauche sioniste. Ça doit être ça la vraie civilisation…” Aux yeux d’un alterjuif comme Sivan, David Grossman reste un méchant ‘sioniste’ même quand il accuse Israël de génocide !

 

La nouveauté sur laquelle je voudrais ce soir attirer l’attention est donc celle des Juifs de l’intérieur qui en viennent à se désolidariser d’Israël et à l’accuser des pires abjections. Comment ces Juifs “de l’intérieur” arrivent-ils à parler de génocide” (Grossman), à soutenir que le problème d'Israël n'est pas le Hamas mais Netanyahou (Finkielkraut) ou à défendre la reconnaissance d'un Etat palestinien par Emmanuel Macron (Horvilleur, F. Encel, Finkielkraut)?

 

Une explication sociologique


            Contrairement aux alterjuifs qui parlent de l'extérieur, ces intellectuels juifs qu’on pourrait qualifier d’"organiques" ou d’institutionnels ont une forme de loyauté envers le collectif juif et/ou israélien… Or, leur positionnement est devenu plus compliqué depuis le 7-octobre. Ils doivent se montrer solidaires d'Israël, tout en préservant leur statut social et symbolique de membres d'une "élite" juive reconnue, ou d'un etablishment culturel ou médiatique… Cette problématique n'est certes pas entièrement nouvelle, et j’en donnerai pour premier exemple le cas de l’écrivain israélien David Grossman, auquel je me suis intéressé depuis longtemps.

 

Le cas David Grossman

 

Comme j'avais tenté de le montrer il y a une dizaine d'années, Grossmann n'est pas libre de ses opinions... Il doit verser le tribut de sa reconnaissance médiatique et de la place qu'il a accepté d'occuper… J’avais à l’époque analysé sa prise de position très virulente contre le projet israélien d’attaquer les centrales nucléaires iraniennes (on a un peu de mal à imaginer aujourd’hui que le “gratin” intellectuel et sécuritaire israélien était contre à l’époque…). Le plus scandaleux dans ces propos de Grossman était leur concomitance avec des déclarations presque similaires de l’écrivain allemand Günther Grass, accusant Israël de “menacer la paix mondiale” et de vouloir “l’éradication du peuple iranien”.

 

A l’époque, les propos de Grass avaient fait scandale, notamment en raison du fait que celui-ci avait publiquement révélé, quelques années plus tôt, son appartenance aux Waffen-SS dans sa jeunesse. Mais les propos similaires de Grossman avaient bénéficié, eux, d’une totale indulgence… Grossman accusait pourtant le premier ministre Nétanyahou de recourir à une « rhétorique apocalyptique » et d’être prêt à sacrifier des civils iraniens innocents et à déclencher une « catastrophe immédiate et annoncée » pour éviter un risque hypothétique… Comme je le rappelle dans mon livre La trahison des clercs d’Israël, la fondation Günter Grass avait en effet accordé à Grossman le prix Albatros en 2008. Ce n’était pas le premier prix allemand décerné à l’écrivain israélien, qui avait déjà obtenu le « Buxtehuder Bulle », et il est également Chevalier de l’ordre des Arts et des Lettres.

 

D’autres écrivains israéliens ont reçu des prix en Europe, et notamment en Allemagne, comme Amos Oz, titulaire du Prix Goethe. On peut y voir une simple marque d’estime et de reconnaissance pour leur talent d’écrivain. Mais ce serait une erreur à mon avis. Car ces prix prestigieux, parfois dotés de montants considérables, créent des liens de dépendance et d’allégeance entre les écrivains israéliens et les pays européens, connus pour leur hostilité à la politique israélienne… Le prix à payer, pour David Grossman comme pour les autres écrivains-pacifistes adulés des médias européens, est de continuer encore et toujours à accuser le gouvernement et l’Etat d’Israël, et à s’opposer à toute action militaire de Tsahal, à Gaza ou en Iran, fut-ce contre des ennemis voués à notre destruction.

 

Je n’ai rien à modifier à cette analyse datant de 2014, sinon que la pression exercée sur les écrivains israéliens pacifistes par leur public européen et par les institutions qui les invitent, les récompensent et les choyent est devenue encore plus intense et irrésistible depuis le 7-Octobre… On voit même des intellectuels/artistes proclamer en vain leur “soutien à la paix” et à un Etat palestinien et être malgré tout boycottés (comme le chorégraphe Ohad Naharin). Tout cela ressemble de plus en plus à l’atmosphère des Procès antijuifs sous Staline !

 

Delphine Horvilleur : contorsions intellectuelles et funambulisme politique

 

Idem de Delphine Horvilleur qui doit ménager à la fois son public juif et sioniste et son aura médiatique... Ce n’est pas facile ! D'où ses exercices de contorsionniste et ses acrobaties intellectuelles, dans la revue Tenoua qu'elle dirige, pour exprimer à la fois sa compassion pour les otages et sa solidarité avec Israël, et sa compassion pour les civils de Gaza...  Dans un entretien sur Akadem début 2024, Delphine Horvilleur trouvait ainsi “abject” et révoltant le fait que l’armée israélienne “tue tellement de Palestiniens” à Gaza. Et Ruben Honigman qui l’interviewait abondait dans son sens.

 

Dans cette position de funambule souvent pathétique et de moins en moins crédible, on reconnaît le fameux « en même temps » macronien dont Horvilleur se réclame expressément : “Il leur faut constamment « en même temps » rappeler la légitimité absolue de la réponse militaire au 7 octobre contre les terroristes islamistes du Hamas et leur projet d’extermination et dénoncer la poursuite d’une guerre, dont les buts sont devenus flous aujourd’hui, les propos déshumanisants de membres fanatisés d’un gouvernement et leurs projets d’occupation ou d’annexion qui garantiront une guerre sans fin.

 

Bien entendu je ne prétends pas excuser cette posture en montrant tout ce qu'elle a de difficile à tenir et de quasiment intenable… Pour me résumer et conclure sur cette 1ere explication, je dirais qu’il y a une forme de corruption “passive” dans cette attitude des intellectuels ou des écrivains juifs et Israéliens… Ils acceptent de payer le prix politique et idéologique exigé pour conserver leur statut social/symbolique/médiatique...

 

Delphine Horvilleur : contorsions intellectuelles et funambulisme politique

 

Idem de Delphine Horvilleur qui doit ménager à la fois son public juif et sioniste et son aura médiatique... Ce n’est pas facile ! D'où ses exercices de contorsionniste et ses acrobaties intellectuelles, dans la revue Tenoua qu'elle dirige, pour exprimer à la fois sa compassion pour les otages et sa solidarité avec Israël, et sa compassion pour les civils de Gaza...  Dans un entretien sur Akadem début 2024, Delphine Horvilleur trouvait ainsi “abject” et révoltant le fait que l’armée israélienne “tue tellement de Palestiniens” à Gaza. Et Ruben Honigman qui l’interviewait abondait dans son sens.

 

Dans cette position de funambule souvent pathétique et de moins en moins crédible, on reconnaît le fameux « en même temps » macronien dont Horvilleur se réclame expressément : “Il leur faut constamment « en même temps » rappeler la légitimité absolue de la réponse militaire au 7 octobre contre les terroristes islamistes du Hamas et leur projet d’extermination et dénoncer la poursuite d’une guerre, dont les buts sont devenus flous aujourd’hui, les propos déshumanisants de membres fanatisés d’un gouvernement et leurs projets d’occupation ou d’annexion qui garantiront une guerre sans fin.

 

Bien entendu je ne prétends pas excuser cette posture en montrant tout ce qu'elle a de difficile à tenir et de quasiment intenable… Pour me résumer et conclure sur cette 1ere explication, je dirais qu’il y a une forme de corruption “passive” dans cette attitude des intellectuels ou des écrivains juifs et Israéliens… Ils acceptent de payer le prix politique et idéologique exigé pour conserver leur statut social/symbolique/médiatique.

 

La dimension psychologique : La “haine de soi juive” revisitée

 

J'en viens à la deuxième explication qui fait appel au fameux concept développé par Théodore Lessing dans son livre La haine de soi juive publié à Berlin en 1930. Lessing a d’autant mieux compris et analysé le phénomène qu’il en a été lui-même victime, se convertisseur en 1920 au luthéranisme, avant de “refaire son âme” en revenant à son peuple, comme le rappelle André Neher dans son beau livre Jérusalem, vécu juif et message. Neher rappelle aussi, dans ce livre paru après la Première Guerre du Liban, que le dramaturge israélien Yehoshua Sobol avait porté à la scène la figure tragique d’Otto Weininger (un des cas étudiés par Th. Lessing), et que le jeune public israélien de l’époque trouvait des échos de leurs propres inquiétudes dans la figure de Weininger…

 

Le concept de la haine de soi juive (jüdische Selbsthass) est bien connu mais parfois mal compris. Il est vrai que les études de cas réunies par Lessing n'ont pas grand-chose à voir à première vue avec les intellectuels et figures médiatiques dont je parle ce soir. Est-ce que Delphine Horvilleur souffre de haine de soi ? Non de toute évidence. C'est une Juive qui s'aime beaucoup ! Beaucoup trop sans doute… Mais Lessing ne parle pas de Juifs qui se détestent, mais qui détestent une partie d'eux, de leur identité et de leur appartenance collective…

 

Quand David Grossman accuse son pays, son peuple et son armée de génocide à Gaza, il s'agit bien de haine de soi. D. Horvilleur a beau jeu de prétendre, dans un exercice de funambulisme intellectuel comme elle en est coutumière, que Grossman dit autre chose, ou qu'il dit une chose et son contraire. Elle réussit le tour de force de ne pas dire qu’il ne s’agit pas d’un génocide : “l’avenir dira, par la voix des juristes et du droit, quel nom porte ce qui arrive aujourd’hui à Gaza, et plus largement au Proche-Orient. Mais l’urgence est ailleurs et devrait être absolue pour tous : faire que l’horreur s’arrête pour les uns et les autres, que les otages soient libérés, que les enfants soient nourris, que les innocents soient protégés, qu’une solution politique interrompe enfin le cycle infini de ces violences.”

 

J’avais publiquement interpellé Delphine Horvilleur quelques mois avant qu’elle ne soutienne la position de D Grossman, alors qu’elle avait accusé Tsahal d’affamer les enfants de Gaza et dénoncé la “faillite morale” d’Israël (citation d’Horvilleur: “C’est donc précisément par amour d’Israël que je parle aujourd’hui. Par la force de ce qui me relie à ce pays qui m’est si proche, et où vivent tant de mes prochains. Par la douleur de le voir s’égarer dans une déroute politique et une faillite morale. Par la tragédie endurée par les Gazaouis, et le traumatisme de toute une région…”)

P. Lurçat

Un "génocide" à Gaza? -  Analyse socio-politique de la posture morale des Juifs qui se dissocient d’Israël

See comments

…

« L’attaque mondiale contre le Peuple juif ». Un Colloque sous la direction de Shmuel Trigano le 16/9

September 12 2025, 08:28am

« L’attaque mondiale contre le Peuple juif ». Un Colloque sous la direction de Shmuel Trigano le 16/9

Le Centre Begin et l’Université Populaire du Judaïsme sont heureux de vous convier à un colloque exceptionnel dirigé par le Pr Shmuel Trigano , dans le contexte de la vague de reconnaissance de l’État de Palestine par plusieurs pays lors de l’Assemblée générale de l’ONU en septembre :

L’ATTAQUE MONDIALE CONTRE LE PEUPLE JUIF   

Un événement pour analyser la résurgence de la haine anti-juive post-7 octobre, ses manifestations mondiales et son impact sur l’identité juive et israélienne. 

Programme :

17h00-18h35 : L’État d’Israël au ban des nations
Interventions de Shmuel Trigano, Richard Darmon, Me Michel Calvo, Léon Rozenbaum, Denis Elkoubi.

Collation 

18h50-19h50 : L’impact israélien : la crise identitaire
Interventions de Pierre Lurçat, Shmuel Trigano, Rav Oury Cherki.

19h50-20h00 : Débat ouvert 

Intervenants : Experts en géopolitique, droit international, pensée juive et sionisme.

Mardi 16 septembre

Dès 16h30

Au Centre Begin:  Sh.A. Nakhon St 6, Jerusalem, 9411014

PAF: 40₪

 Programme complet et réservations:
https://did.li/Colloque-16-9 


 Réservez dès maintenant! Venez nombreux pour un débat éclairant !

See comments

…

Au lendemain de l’attentat de Jérusalem : le peuple ‘harédi en armes ?

September 9 2025, 08:16am

| 

Posted by Pierre Lurçat

Un soldat de l'unité Hashmonayim, photo O. Fitoussi

Un soldat de l'unité Hashmonayim, photo O. Fitoussi

 

Comme je l’écrivais il y a tout juste un an, la “bonne nouvelle” de l’après 7-Octobre est qu'Israël n’a pas oublié le métier des armes, malgré trois décennies de lavage de cerveau post-sioniste, et qu’il est prêt à s’engager jusqu’au sacrifice suprême pour défendre sa terre et son peuple. Or, au lendemain du terrible attentat de Ramot à Jérusalem qui a coûté la vie à six Israéliens, il s’avère que cette bonne nouvelle concerne tout le peuple d’Israël, y compris la population ultra-orthodoxe, qu’on a trop facilement tendance à exclure du collectif israélien.

 

C’est ce que signifie le fait crucial que ce sont deux jeunes Juifs orthodoxes armés qui se sont les premiers portés au secours des passagers de l’autobus et ont liquidé les 2 terroristes : le premier, un soldat de l’unité orthodoxe Hashmonayim, et le second, un civil étudiant de yeshiva qui détenait un port d’arme. Ainsi, malgré le fait que le public orthodoxe ne porte pas encore – dans sa grande majorité – le fardeau de la défense de notre pays et de ses frontières, les signes du changement tant attendu se font déjà sentir.

 

Ce changement est le fruit des profonds bouleversements que traverse la société juive orthodoxe depuis plusieurs décennies, et qui se sont accélérés depuis le 7-Octobre. A cet égard, les manifestations contre la conscription sont un combat d’arrière-garde de la direction du public orthodoxe, qui comprend parfaitement que les choses sont en train d'évoluer… Mais ce changement est également le fruit d’une politique clairvoyante qui concerne à la fois les civils et les militaires.

 

A cet égard, l’unité orthodoxe Hashmonayim (“Hasmonéens”) est un premier succès vers la création d’unités adaptées au public orthodoxe, à ses besoins spécifiques et à ses valeurs. Mais il faut également saluer la politique du ministre de la Sécurité intérieure, Itamar Ben Gvir. C’est grâce à lui que des dizaines de milliers de citoyens sont aujourd’hui armés et sont souvent les premiers à arriver sur le lieu des attentats et à neutraliser les terroristes, comme l’a fait hier cet étudiant de yeshiva courageux.

 

“Le peuple en armes”: cette expression décrit parfaitement la réalité nouvelle de l’après 7-Octobre, et le secret de la résilience d’Israël après deux ans de guerre. Le jour n'est plus très loin où le public orthodoxe s'engagera lui aussi tout entier dans l'Armée de Défense d'Israël. Ce jour-là, Tsahal n’obéira plus au code éthique de Tsahal et à ses valeurs obsolètes inspirées par l'idéologie progressiste, mais aux valeurs authentiques de la Torah d'Israël. Ad ha-Nitshahon! Jusqu’à la victoire !

P. Lurçat

 

* Mon livre “Am Kalavi, la plus longue guerre d’Israël” paraîtra en octobre aux éditions L’éléphant.

See comments

…

Les “idiots utiles” du Hamas: Les intellectuels sont-ils le maillon faible du peuple Juif?

September 4 2025, 12:09pm

| 

Posted by Pierre Lurçat

"Une imposture": Delphine Horvilleur

"Une imposture": Delphine Horvilleur

 

1.

Je ne sais pas si BHL a lu l’appel que je lui avais adressé, à lui et à Alain Finkielkraut, après les propos scandaleux de l’écrivain David Grossman évoquant un “génocide” à Gaza. Toujours est-il qu’il s’est finalement démarqué de Grossman, dans son dernier bloc-notes du Point, dans un article intitulé “Les idiots utiles du Hamas” et dans les termes suivants :  “Une ineptie peut être répétée soir et matin. Relayée par de hautes autorités internationales. Validée par de respectables ONG, parmi lesquelles Action contre la faim que j’ai contribué à fonder. Elle peut être reprise, « le cœur brisé », par l’un de mes amis, David Grossman...  Elle n'en reste pas moins une ineptie”.

 

De son côté, Alain Finkielkraut m’a répondu en privé (réponse que je me fais un devoir de publier), disant qu’il était “totalement en désaccord total avec David Grossman”, ajoutant toutefois “je soutiens sans réserve les centaines de milliers de grévistes qui manifestent contre la guerre effrayante que Netanyahou mène à Gaza. Ils sont l’honneur d’israël”. Dont acte. BHL et Finkielkraut ont donc tous les deux pris leurs distances à l’égard de l’écrivain israélien, comme je l’espérais.

 

2.

 

De son côté, Delphine Horvilleur a choisi de ne pas se démarquer des propos de Grossman, se livrant dans la revue Tenoua qu’elle dirige à un laborieux “pilpoul”, dans lequel elle dit en substance deux choses : 1. Que Grossman a raison. 2. Qu’il appartient aux “juristes” de déterminer s’il y a un “génocide à Gaza”. En effet, écrit-elle : "l’avenir dira, par la voix des juristes et du droit, quel nom porte ce qui arrive aujourd’hui à Gaza, et plus largement au Proche-Orient. Mais l’urgence est ailleurs et devrait être absolue pour tous : faire que l’horreur s’arrête pour les uns et les autres, que les otages soient libérés, que les enfants soient nourris, que les innocents soient protégés, qu’une solution politique interrompe enfin le cycle infini de ces violences".

 

L’observateur attentif de l’actualité constatera que la posture adoptée par Horvilleur sur la question du soi-disant “génocide” à Gaza est identique à celle d’Emmanuel Macron, qui a prétendu de son côté que c’était aux historiens qu’il “appartenait de décider” s’il y avait un génocide à Gaza… On ne peut qu’être frappé par la similarité des formulations, Horvilleur réservant aux juristes et Macron aux historiens la responsabilité de trancher sur le soi-disant « génocide » à Gaza.

 

3.

 

Paradoxalement, un de ceux qui ont le mieux caractérisé la posture et la manière de raisonner de la rabbine Horvilleur et sa relation au judaïsme n’est autre qu’Alain Finkielkraut lui-même, qui écrivait à son sujet il y  a quelques années: “Delphine Horvilleur invente un judaïsme tout entier dressé contre le destin juif. Elle réussit le prodige de judaïser le procès du juif charnel. C’est pour moi une imposture, et même une impiété. Tendre à l’hyper modernité, en guise de judaïsme, un miroir où elle rit de se voir si mélangée, ce tour de force me met hors de moi”.

 

Comme l’a bien compris A. Finkielkraut, le judaïsme d’Horvilleur a plus à voir avec le rejet contemporain de l’identité qu’avec la Tradition. Quel rapport avec l’accusation de “génocide” que la rabbine médiatique a reprise sans sourciller à David Grossman ? Je tenterai de répondre à cette question lors du prochain colloque organisé par Shmuel Trigano à Jérusalem le 16 septembre*, en analysant la “posture morale” des Juifs qui Se dissocient d’Israël. Cette posture moralisante repose en fait sur l’invocation constante d’une “conscience morale” individuelle qui n’a rien à voir avec la morale juive authentique, qui repose sur la Loi révélée au Sinaï. Shabbat shalom!

Pierre Lurçat

*INSCRIPTIONS: https://begincenter.smarticket.co.il/en/L_attaque_mondiale_contre_le_Peuple_Juif?id=53516

Les “idiots utiles” du Hamas:  Les intellectuels sont-ils le maillon faible du peuple Juif?

See comments

<< < 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 20 30 40 50 60 > >>