Les mythes fondateurs de l’antisionisme contemporain, Pierre Lurçat (nouvelle édition 2026), par H. Bakis
Il y a plus de vingt ans, Paul Giniewski avait montré dans un livre pionnier, que l’antisionisme contemporain n’est pas une critique politique ordinaire, mais la nouvelle forme de l’antisémitisme (dans Antisionisme, le nouvel antisémitisme, 2005). Après la Seconde Intifada, et Durban 2001, le discours anti-israélien se répandait en Europe. La deuxième édition de l’ouvrage de Pierre Lurçat nous parvient après les guerres de Gaza, la montée du BDS, l’explosion des discours antisionistes sur les réseaux sociaux, et surtout après le 7 octobre 2023 (Les mythes fondateurs de l'antisionisme contemporain, 2026). L’ouvrage se distingue par sa clarté pédagogique, son ancrage historique solide (vaste bibliographie, pp. 183-185), sa capacité à articuler analyse des discours et enjeux géopolitiques. Il éclaire les ressorts idéologiques et symboliques d’un discours devenu central dans les débats internationaux. En articulant histoire, analyse des discours et réflexion sociologique, Pierre Lurçat propose une grille de lecture précieuse pour comprendre les formes actuelles de délégitimation d’Israël.
L’ouvrage de Pierre Lurçat s’inscrit au croisement de l’histoire intellectuelle, de l’analyse des discours et de la sociologie politique. Il propose une lecture critique des récits antisionistes contemporains en les abordant comme des constructions idéologiques, souvent mythologiques, qui façonnent la perception d’Israël dans l’espace public mondial. L’auteur ne se contente pas de décrire ces récits : il en analyse les ressorts, les fonctions et les filiations historiques.
La question directrice du livre peut se formuler ainsi : l’antisionisme contemporain constitue-t-il une continuité (réactivation des mythes antijuifs anciens : déicide, complot, meurtre rituel, diabolisation), ou bien une configuration idéologique nouvelle, dotée de ses propres codes et objectifs (apparition de récits spécifiquement liés à l’existence d’un État juif souverain, devenu cible privilégiée d’une mythologie politique globalisée) ? Lurçat montre que les deux dynamiques coexistent.
L’auteur engage plusieurs niveaux d’analyse :
- historique – identification de continuités entre antijudaïsme, antisémitisme et antisionisme. Racines de l’antisionisme dans la propagande soviétique, les idéologies panarabes et islamistes, les chartes de l’OLP et du Hamas) ;
- idéologique - décodage des fonctions politiques de la propagande politique soviétique et arabe du XXᵉ siècle et des récits antisionistes dans les sociétés occidentales. L’antisionisme devient une idéologie autonome, qui se nourrit de stratégies politiques (guerre froide, nationalismes arabes, islamisme).
- discursive – analyse des mécanismes de construction, de diffusion et de légitimation des récits et leur diffusion : simplification, inversion victimaire, diffusion médiatique et universitaire.
- symbolique et théologique – présence de motifs religieux, théologiques et mythologiques dans les représentations d’Israël ? Dimension quasi religieuse de certains discours antisionistes : « christification » du peuple palestinien, sacralisation de la Nakba, diabolisation d’Israël assimilé à un « mal absolu ».
Pierre Lurçat consacre un chapitre à chacun des mythes structurant l’antisionisme contemporain :
1. Le mythe de la Nakba – présenté comme un récit fondateur, parfois déconnecté des faits historiques et instrumentalisé comme « péché originel » d’Israël.
2. Le mythe du génocide palestinien – analysé comme une inversion victimaire réactivant les accusations de meurtre rituel ou de déicide.
3. Le mythe de l’État d’apartheid – replacé dans le contexte des totalitarismes du XXᵉ siècle et des stratégies de délégitimation.
4. Le mythe du Shoah Business – issu du négationnisme arabe et de la volonté de retourner la mémoire de la Shoah contre Israël.
5. Le mythe du « peuple palestinien souffrant » – associé à une théologie de la substitution et à une occultation du peuple juif.
Chaque mythe est étudié dans sa genèse, ses variations, ses usages politiques et ses effets sur la perception d’Israël.
La postface de Pierre-André Taguieff (pp. 175-182) offre une mise en perspective essentielle. Elle rappelle les mythes antijuifs classiques (déicide, complot, meurtre rituel, nomadisme, usure, mensonge, racisme) qui constituent un réservoir symbolique dans lequel puise l’antisionisme. Elle souligner la dimension mythologique des récits antijuifs et antisionistes, imperméables à la réfutation rationnelle.
Après que Georges Élias Sarfati a montré comment l’antisionisme occidental déforme le conflit israélo palestinien , que Paul Giniewski en a identifié la fonction de “nouvel antisémitisme” , que Léon Poliakov en a retracé la continuité historique avec les anciennes formes de la haine antijuive , et que Pierre André Taguieff, en a analysé la radicalisation contemporaine sous la forme de l’islamo palestinisme ; Pierre Lurçat en propose aujourd’hui la cartographie contemporaine, en analysant les mythes qui le structurent, leurs mécanismes et leurs vecteurs de diffusion dans les sphères politiques, médiatiques, académiques et culturelles. Un ouvrage démystificateur.
Henry Bakis
Géographe et sociologue. Professeur émérite, Université de Montpellier.
/image%2F2407486%2F20231128%2Fob_b19522_logo-israel-mag-news-311x221-1.jpg)
/image%2F2407486%2F20260615%2Fob_29ab0c_couv-double.jpg)