L'essayiste , traducteur et fondateur de la BibliothèquesionistePierre Lurçaten tournée en France: Strasbourg , Paris, Bordeaux autour du thème :Face à la haine planétaire; quellesstratégiespour Israël et le monde juif ?
Le positionnement d'Alain Finkielkraut envers Israël depuis le 7-octobre ne laisse pas de susciter l'incompréhension et l'indignation de la communauté juive et des amis d'Israël. Voilà un intellectuel français d'origine juive, qui a souvent pris dans le passé des positions courageuses contre l'antisémitisme et l'antisionisme (notamment dans les rangs de l'extrême gauche française) et qui clame aujourd’hui publiquement sa détestation du gouvernement israélien, allant jusqu'à proclamer ces dernières semaines avoir "honte d'Israël !". Analyse.
De manière paradoxale et scandaleuse, Alain Finkielkraut – figure reconnue de l'intelligentsia française – assume des positions proches de l'extrême gauche en Israël, tout en défendant des opinions conservatrices (souvent qualifiées de "réactionnaires") en France. En bref, il s'agit comme l’a relevé un site internet, d'un "vieux Réac" qui se donne le luxe d'être de gauche en Israël… Ayant consacré de nombreux articles aux errements de Finkielkraut et ayant débattu avec lui il y a six mois au micro d'Antoine Mercier, je voudrais ici aborder ce sujet sous un angle nouveau, celui du "tropisme" chrétien (ou christianisant) d'Alain Finkielkraut.
Une ignorance abyssale du judaïsme
D'autres que moi l'ont relevé, le dernier en date étant le journaliste Nicolas Birnbaum, qui parle dans Le Monde des livres de son "faible pour le christianisme’’. Mais laissons parler l'intéressé lui-même. En 2022 déjà, Alain Finkielkraut, qui se présente comme un "Juif athée", expression en soi problématique, se disait "fasciné par la proposition chrétienne" et par "le fait que le Christ a dit sur la Croix, 'mon Dieu mon Dieu pourquoi m'as-tu abandonné?" A l'époque j'avais raillé l'ignorance du philosophe, qui attribuait au génie du christianisme des paroles tirées des Psaumes du Roi David. Dans une lettre ouverte, je dénonçais l'étendue insondable de l'assimilation juive en France et son corollaire, l'ignorance.
Mais ce qui m'est apparu en lisant le dernier livre d'Alain Finkielkraut, c'est le lien étroit entre cette ignorance abyssale du judaïsme et ses positions concernant Israël. L'admiration de Finkielkraut pour la Pietà de Michel-Ange, pour le cardinal Lustiger et pour les "descentes de Croix" n'est pas anodine. On ne peut impunément être Juif en France, ignorer tout ou presque de la Tradition juive, tout en défendant une vision "enracinée" de la culture française et se permettre de critiquer la "guerre atroce" que mènerait soi-disant Israël à Gaza…
Un intellectuel juif fasciné par la Vierge Marie
L'étrange compassion de Finkielkraut pour les "civils innocents de Gaza" et son refus persistant d'entendre les témoignages des otages revenus de Gaza sur ce sujet se comprennent beaucoup mieux à la lecture des pages scandaleuses de son livre (pour un lecteur juif), dans lesquelles il évoque avec pathos les paroles bouleversantes du Christ ou "l’inconsolable Vierge Marie"... J’ajoute que plusieurs Juifs érudits se sont évertués à inculquer à Finkielkraut des notions de judaïsme, comme Benny Lévy, ou comme un ancien grand-rabbin de France. Mais leurs efforts furent vains.
En mai 2025, j'analysais la campagne de propagande du Hamas sur le thème des "enfants affamés de Gaza" comme une "nouvelle Passion" renvoyant à la Passion du Christ tout téléspectateur de culture chrétienne. Je comprends aujourd'hui que la propagande du Hamas touche un public encore plus large que le public occidental chrétien ou postchrétien. Elle fait également mouche dans l'esprit et le cœur alourdi d'un philosophe d'origine juive, ignorant tout de la tradition d'Israël.
J’ajoute qu’Alain Finkielkraut caricature le judaïsme de Benny Levy tout comme il caricature les propos du rabbin Oury Cherki ou les miens concernant Israël…[1] Et il ne s'agit pas là d'un simple défaut rhétorique dû à l'ardeur de la polémique, mais d’une véritable forme de malhonnêteté intellectuelle, devenue une seconde habitude chez l’intellectuel médiatique, habitué des plateaux de télévision.
Alain Finkielkraut a fait sienne la vision chrétienne d'Israël dans ce qu'elle a de plus réducteur et de plus déformant, notamment lorsqu’il dénonce le "messianisme" de certains ministres ou lorsqu’il se dit "sali" par la politique israélienne. Sa polémique contre l’Etat d’Israël, son gouvernement et son armée (accusée de mener une "guerre atroce"... sic !) n'est pas, comme il le prétend, un débat judéo-juif. Car sa vision caricaturale des "deux Israël" – d'un Israël entièrement innocent et d'un autre entièrement coupable – est fondamentalement "unjewish" (pour citer un adjectif qu'il aime utiliser). Oui, Finkielkraut est devenu (ou est resté) un intellectuel français ignorant du judaïsme, qui porte sur Israël le regard simplificateur et déformant de la polémique chrétienne.
Pierre Lurçat
NB Continuez de signer et faire signer la pétition : « Nous sommes fiers d’Israël ! »
Comment A. Finkielkraut déforme mes propos sur Israël, et ceux des autres…
Lors d'un débat sur la chaîne Mosaïque, je me suis opposé à Alain Finkielkraut sur la question des témoignages des otages revenus de Gaza, concernant la présence de "civils innocents" à Gaza. Mon propos consistait à prendre au sérieux les témoignages unanimes des survivants, affirmant ne pas avoir rencontré la moindre trace d'humanité à Gaza, et avoir été protégés par leurs geôliers du Hamas contre la foule gazaouie qui voulait les lyncher. Le sens de mon propos était donc de dire que nos otages n’ont pas rencontré un seul Juste à Gaza… De son côté, Alain Finkielkraut s'est dit scandalisé par le témoignage de l’ex-otage Mia Shem, qualifiant ses propos d'extrémistes et les comparant à ceux de Houra Bouteldja affirmant que tous les Israéliens sont coupables.
Depuis lors, de manière répétée et presque quotidienne depuis la parution de son dernier livre, M. Finkielkraut clame sur tous les médias que j'aurais affirmé qu'il n'y a pas de civils innocents à Gaza en me citant nommément et va jusqu'à reprendre cette accusation mensongère dans son dernier livre, en m’attribuant de manière calomnieuse la phrase : "Tapez dans le tas ce sera toujours dans le mille". Je tiens à m'élever publiquement contre le procédé malhonnête consistant à caricaturer mon propos, pour mieux asseoir son argumentation. J'ajoute qu'il a utilisé le même procédé malhonnête à l'encontre du rabbin Oury Cherki de Jérusalem, lequel a usé de son droit de réponse sur la chaîne Mosaïque.
Les soussignés expriment haut et fort leur soutien indéfectible à l’Etat et au peuple d’Israël, à son gouvernement et à son armée. Ils déclarent être fiers d’Israël et rejettent les accusations infondées propagées par Alain Finkielkraut à l’encontre d’Israël, de Tsahal et des valeureux habitants de Judée-Samarie. Am Israël Haï !
Monsieur Finkielkraut,
Depuis la parution de votre dernier livre (Le cœur lourd), dont vous faites actuellement la promotion dans les médias français, vous criez sur tous les toits avoir “honte d’Israël”... En vous écoutant proclamer urbi et orbi votre honte d'Israël, j’ai repensé au livre écrit il y a un siècle déjà par le philosophe juif allemand Theodor Lessing. Analysant les cas d'intellectuels et d'hommes de lettres de son époque, Juifs assimilés qui avaient comme vous "honte" de leur peuple, Lessing avait forgé le concept toujours pertinent de "Jüdischer Selbsthass" – la fameuse haine de soi juive.
Bien entendu, à vous voir pérorer sur les plateaux de télévision et dans les émissions de radio à grande écoute, on n'a pas l'impression que vous soyez atteint de “haine de soi”... Vous paraissez au contraire vous aimer, et même vous aimer beaucoup, même si c'est avec le "cœur lourd"... Mais ce qui vous fait honte et vous accable, c'est comme vous le dites incessamment, ce que fait Israël. Vous n’hésitez pas à parler de “cruauté” israélienne (sic) et dénoncez inlassablement les “répugnants fanatiques” au sein du gouvernement de Binyamin Nétanyahou, que vous accusez de “mener une guerre atroce” (sic).
Juif assimilé, fier de vos accomplissements et de votre statut d'intellectuel médiatique et d'académicien, vous avez “honte” d'Israël, de son gouvernement et de sa politique, qui viennent perturber votre existence et troubler votre quiétude parisienne. Lorsqu'un antisémite vous insulte en marge d'une manifestation, vous êtes évidemment affecté et vous vous défendez et contre-attaquez, mais lorsqu’Israël se défend, c'est Israël qui vous fait honte ! Voilà bien le paradoxe du Juif assimilé, confronté à la haine d'Israël décuplée depuis le 7-octobre.
Au lieu de faire corps avec le peuple d'Israël attaqué de toutes parts et d'afficher une solidarité sans faille avec Israël, son gouvernement et son armée, vous choisissez délibérément d'accuser le gouvernement israélien et les "colons" de Judée Samarie, que vous transformez ce faisant en boucs émissaires. Comme le rappelait récemment le rabbin Oury Cherki, vous n'avez pas hésité à prendre pour argent comptant la calomnie moyenâgeuse selon laquelle les "colons" israéliens en Judée-Samarie empoisonneraient les puits des "Palestiniens", vieille accusation antisémite remise au goût du jour par la propagande palestinienne.
En prétendant instaurer une distinction artificielle entre deux Israël, entre un Israël "coupable" et un Israël "innocent", tous deux largement fantasmés, vous désignez à la vindicte le "mauvais Israël", duquel vous croyez vous dissocier. Croyant échapper à la haine antisémite en vous mettant à part comme le "bon Juif", innocent des soi-disant “crimes” d'Israël (de son armée ou de ses "colons"), vous ignorez ce faisant une loi d'airain de l'histoire juive. Car la distinction largement arbitraire que vous prétendez faire entre “deux” Israël n'est qu'une vue de l'esprit et une dérisoire tentative d'échapper au destin juif.
Votre piètre tentative de sauver votre statut médiatique en dénonçant Israel est un geste de lâcheté et de défection, au moment où Israël a besoin du soutien de tous. Heureusement, l’immense majorité des Juifs de France ne sont pas représentés par vos propos, ils sont fiers d’Israël, de son armée et de son peuple.Si votre cœur intelligent a fait place à un cœur lourd, cher Alain Finkielkraut, c'est parce que D.ieu, comme pour Pharaon, vous l'a endurci et "alourdi"... Priez donc pour qu'il éclaire vos yeux, allège votre cœur et "remplace votre cœur de pierre par un cœur de chair".
NB Le livre de M. Koginsky est en vente auprès de l'auteur ou de P. Lurçat, 050-2865143.
“Il est erroné de supposer que la beauté que nous offre l’art serait l’anticipation fragmentaire d’une beauté totale qui viendra un jour. Elle existe pour elle-même, dans le présent, de manière intemporelle et absolue. On n’a pas affaire à des éclats anticipés d’une beauté future ; c’est l’éclat même du Beau, sa splendeur et son rayonnement."
Chaque homme a plusieurs facettes, comme une pierre précieuse dont tout l’éclat se révèle en la faisant miroiter à la lumière. De Michel Koginsky, rencontré à la synagogue de la rue Hildesheimer et devenu un ami, je connaissais celles du médecin, de l’élève de Manitou – auquel il a consacré un beau livre, paru il y a une vingtaine d’années sous le titre Un hébreu d’origine juive – et du père (et grand-père) de famille. Ce n’est que bien plus tard que j’ai découvert ses talents de peintre et de photographe.
Lorsque je lui demande comment il est devenu peintre, il répond ne pas se considérer comme peintre à part entière, car son activité professionnelle ne lui en laisse guère le loisir. Mais derrière cet excès de modestie, on découvre un artiste dans toutes les fibres de son être. Koginsky est capable de faire un aller-retour Tel-Aviv Paris pour visiter une exposition Rothko – peintre qu’il affectionne particulièrement – et il est parfois pris d’une frénésie de peindre, qu’il assouvit à chaque moment de liberté, à son cabinet entre deux patients (son atelier est situé dans son cabinet médical, au cœur de Méa Shearim).
“J’y pense tout le temps, j’emmagasine des émotions et des visions”, me confie-t-il. De toute évidence, le regard qu’il porte sur le monde est celui d’un artiste, même s’il répugne à parler de sa vision d’artiste, et m’explique à moitié sérieusement que les discours sur l’art n’ajoutent rien à l'œuvre elle-même. Parmi les peintres qu’il apprécie le plus, outre Rothko, figure Pierre Soulage. “Il m’a touché”, explique Koginsky, qui considère la peinture comme quelque chose de viscéral, qui “fait parler l’inconscient”.
Le talent d’un artiste ne se mesure ni à sa notoriété, ni à la taille de son atelier. Celui de Koginsky n’est pas plus grand que la pièce de son cabinet médical où il reçoit les enfants de Méa Shearim. Mais le talent, lui, est indéniable. Les portraits qu’il peint attirent l'œil, le retiennent et le captivent. Il y a quelque chose d’indicible et de puissant dans la manière dont il peint, avec la même force qui le caractérise – la vigueur de sa poigne de main et la ténacité qui lui a permis de gravir l’Everest – périple qui lui a inspiré plusieurs tableaux non figuratifs. La force tranquille de Koginsky s’exprime dans sa manière de peindre, à grands traits fermes et décidés. Les couleurs sont vives et riches. Il n’a pas peur de la matière colorée qu’il dépose sur la toile sans parcimonie, avec la même générosité qu’on retrouve dans son sourire et son hospitalité.
Je retrouve dans plusieurs de ses toiles les qualités de l’homme que je connais et apprécie. D’autres tableaux sont plus mystérieux, comme certaines toiles abstraites ou des portraits presque défigurés, exprimant parfois une expression de douleur ou d’incompréhension. Certains de ses portraits font penser à un vieux Juif croisé dans une rue de Jérusalem. Un petit bonhomme en bleu coiffé d’un chapeau ressemble à Isaac Bashevis Singer, tandis qu’un beau jeune homme m’évoque le visage d’un héros du Lehi ou de l’Irgoun.
L'œuvre photographique de Michel Koginsky est à première vue très différente de son œuvre peinte. Ici, point de portraits mais surtout des paysages, le plus souvent vides de toute présence humaine. Seules font exception ses photographies de Méa Shearim, où le regard d’un enfant capturé à travers le grillage d’une école fixe l’objectif avec un mélange de sérieux et d’étonnement. Mais le plus souvent, l’objectif de Koginsky capte le reflet d’un arbre dans une flaque d’eau, des feuilles d’un arbre se détachant sur un immeuble de Jérusalem – évoquant d’étranges chauves-souris – ou encore des pétales de fleur éparpillés sur le sol.
En contemplant ses photographies, on peut penser à la réflexion de Walter Benjamin sur “l’aura”, cet “étrange tissu d’espace et de temps”... Serait-ce cet “aura” du monde que le photographe habitant Jérusalem tente de capturer, ou encore cette beauté “intemporelle et absolue” dont parle le philosophe Jacques Dewitte ? Ce qui me touche particulièrement dans l'œuvre photographiée de Michel Koginsky, c’est sa manière de saisir ce qui fait la beauté de notre monde, y compris le plus familier et le plus proche.
Qu’il s’agisse d’arbres (très présents chez lui) ou de flocons de neige à Jérusalem, les choses les plus banales revêtent une sorte de beauté familière et réconfortante. Il parvient ainsi à capturer la poésie du quotidien, qui nous échappe trop souvent dans l’empressement avec lequel nous parcourons le monde qui nous entoure, sur lequel nous ne portons presque plus notre regard, trop souvent captivé par les écrans… L’œuvre de Michel Koginsky mérite d’être connue et reconnue, et je me félicite de l’avoir encouragé à réaliser ce livre, bel hommage à son talent.
Pierre Lurçat
Ecrivain et essayiste
[1] J. Dewitte, “Y a-t-il une réalité substantielle du Mal?”, paru dans Crime et folie, sous la direction de Laura Bossi, Cahiers de la NRF, Gallimard, 2011, pp. 47-74.
Le livre propose une vue d'ensemble de la pensée riche et éclectique de Zeev Jabotinsky , dépassant les idées reçues pour révéler à la fois l'homme de lettres et le penseur politique. Publié dans le contexte des événements survenus depuis le 7 octobre, l'ouvrage met en lumière l'actualité saisissante de ses écrits sur la sécurité, le rejet du pacifisme, la religion et la société. Il ambitionne ainsi de faire redécouvrir au public francophone toute la profondeur intellectuelle du fondateur du sionisme révisionniste.
“La poésie est la présence… Elle est l’unité immédiate, et le poète ne sait pas… s’il a parlé de lui ou du monde”.
Eric Weill, Logique de la philosophie
Retrouver dans les livres sauvés de la bibliothèque de mon père (car il était impossible de les garder tous…) quelques volumes de poésie annotés de sa main, et s’apercevoir qu’il les avait achetés et lus à l’âge que j’ai maintenant, voilà le cadeau que tu m’adresses au-delà du temps et de l’absence, mon père. Chaque livre a son heure, à chaque livre ou genre littéraire correspond peut-être un âge de la vie… Me voici arrivé à l’âge où la poésie devient indispensable. Elle n’est plus ce luxe qu’on croit pouvoir trouver, dans sa jeunesse, à travers les mots de poèmes qui nous inspirent ou nous galvanisent, en répondant aux mouvements les plus intimes de notre âme. Non, la poésie devient, au fur et à mesure que l’on avance dans la vie, bien plus encore qu’un baume apaisant sur les douleurs de l’existence : elle est la lumière qui éclaire notre parcours terrestre.
Elle est aussi, aux dires du philosophe Eric Weill, que cite Jean Starobinsky dans sa belle préface à l’un des recueils de poèmes d’Yves Bonnefoy, “créatrice de sens concret”. “Dans cette acception la plus large ou la plus profonde, la poésie n’est pas affaire de gens doués ou de talents ; elle est l’homme même”. Je crois comprendre, en lisant ces mots soulignés de ta main, ce qui t’a tellement inspiré dans les poèmes de Bonnefoy et d’autres encore, que tu lisais et relisais. Je ne me souviens pas avoir jamais parlé avec toi du poète français, décédé il y a tout juste dix ans, que tu affectionnais particulièrement. Son nom revient pourtant à de nombreuses reprises dans tes livres, en épigraphe ou dans le corps du texte. Sans doute l’avais-tu évoqué dans les lettres que nous échangions, dans les premières années suivant mon installation en Israël.
C’était avant l’ère d’Internet, de la communication instantanée qui a aboli le plaisir d’écrire et de lire sur papier… Quelle époque est plus éloignée de la poésie que la nôtre, et quelle époque en rend pourtant la présence plus nécessaire que la nôtre ! Si la poésie est, comme le dit bien Éric Weill, la présence et “l’unité immédiate”, alors elle est devenue plus vitale encore dans le monde qui est en train de naître sous nos yeux, celui des fausses présences, des faux outils de “communication” qui tuent la parole, des faux instruments de “connexion” qui édifiant des murs infranchissables entre les êtres, et de la fausse “intelligence” artificielle, qui laisse l’homme abêti, doutant de lui-même et de sa propre conscience ! Étrange époque…
Yves Bonnefoy (photo DR)
Mais revenons à Bonnefoy et aux poètes que tu lisais à l’approche de la soixantaine, en “ce moment obscur de la vie où l’on sent s’éloigner la jeunesse” (Y. Jaccottet). En le lisant aujourd’hui, j’y retrouve bien des thèmes qui t’étaient chers, comme les arbres et les paysages, l’idée de la “perte du monde” et celle d’un rôle essentiel du poète, comme nous permettant d’accéder à un monde dont nous sommes de plus en plus souvent coupés. Grâce aux annotations manuscrites que tu aimais faire dans les livres qui te touchaient particulièrement, je retrouve parfois la genèse de certains passages de tes propres écrits…
Ainsi, en troisième page de couverture du recueil de poèmes publié par Bennefoy en 1978 (et réédité en 1987 dans la belle collection Poésie/Gallimard), je trouve cette brève indication : “Recherche d’un épigraphe” suivie du numéro 254. Feuilletant ton livre La science suicidaire, Athènes sans Jérusalem, j’y retrouve l’épigraphe en question, en tête du chapitre 4, intitulé “Yves Bonnefoy, le réel et la science” :
“Le ciel brille pourtant des mêmes signes,
Pourquoi le sens
A-t-il coagulé au flanc de l’Ourse,
Blessure inguérissable qui divise,
Dans le fleuve de tout à travers tout
De son caillot, comme un chiffre de mort,
L’afflux étincelant des vies obscures ?”
Tu faisais partie de ces amateurs éclairés de poésie, conçue pas tant comme un moyen d’échapper au bruit et à la fureur du monde qui nous entoure, que d’en saisir la vérité profonde. Car, comme l’explique encore Jean Starobinsky dans sa préface aux Poèmes de Bonnefoy, l’œuvre de ce dernier a “pour objet le rapport au monde, et non la réflexion interne du moi”, ajoutant que “cette œuvre est une des moins narcissiques qui soient”. “Le moi”, poursuit Starobinsky, “est tenu en éveil par le souci du monde, dont il est tenu comptable à travers son emploi du langage”.
Dans ces réflexions soulignées de ta main au crayon, je retrouve une fois de plus ce que je ne peux définir mieux que comme le “tropisme juif” de cette conception de la poésie, qui se rapproche de la haute conception de la littérature - et de la poésie en particulier - qui était celle du rabbin Avraham I. Hacohen Kook, grand-rabbin de la Palestine mandataire dans les années 1920-1930. Dans ta bibliothèque figurait d’ailleurs le beau livre consacré par Yossef ben Shlomo à la pensée du rabbin Kook, dont l’édition originale en hébreu est intitulée de manière éloquente “Poésie de la vie” (la traduction française porte le titre plus sobre d’Introduction à la pensée du Rav Kook).
Le rav Kook
Dans un de ses poèmes (publiés dans son livre Orot Haréia), le rabbin Kook écrivait ces lignes, dans lesquelles tu ne pouvais que te retrouver : “Au large, au large, que Dieu élargisse mon âme / Qu’elle ne soit jamais enfermée dans une prison, ni matérielle ni spirituelle”. Ailleurs, le rav Kook écrivait encore : “Malheur à celui qui veut faire disparaître l’aspect poétique de la vie, il perd la saveur même de cette vie et toute sa vérité”. Cette poésie de la vie à laquelle tu étais toi aussi très sensible, c’est précisément cette dimension insaisissable et irréductible pour laquelle tu t’étais battu, dans ton activité de physicien, puis de critique de la science, contre tes collègues à l’esprit obtus et contre une vision réductionniste de l’homme et de la vie.
Avec le recul du temps et celui de l’âge, il me semble que je comprends mieux maintenant ces combats qui occupèrent une place importante de ta vie professionnelle et intellectuelle, dont j’avais du mal à saisir, étant enfant puis adolescent, le sens profond. Le souci du monde, celui de la spécificité de l’être humain (que tu partageais avec Liliane Lurçat, ma mère), le refus du scientisme et d’une vision purement mathématique du monde (devenue tellement banale aujourd’hui, à l’ère du GPS et de l’IA…). Toutes ces idées au milieu desquelles j’ai grandi, s’insèrent aujourd’hui comme les éléments d’un grand puzzle, tout comme les livres de ta bibliothèque disparue, dont j’ai sauvé une petite part et dont j’essaie à présent de restituer l’importance dans l’élaboration de ta vision du monde.
Le public français ne connaît pas, ou à peine, Vladimir Jabotinsky. Pierre Lurçat remédie à cette méconnaissance avec brio en publiant une traduction des textes fondateurs de ce visionnaire, et en les éclairant d’une introduction historique et philosophique pointue.
Il faut remercier Pierre Lurçat pour son travail de traduction et de présentation de cet ouvrage. Il permet au lecteur, peu familier de l’action et de l’œuvre de Vladimir Jabotinsky, de découvrir un penseur du politique à travers son engagement pour le sionisme… Ses écrits attestent d’une lucidité peu commune.
Ce livre vise à offrir au lecteur, averti ou profane, une vision plus globale de la pensée de Jabotinsky et des concepts fondamentaux de sa vision politique. Certains de ceux-ci ont déjà été abordés de manière plus détaillée dans les trois recueils déjà parus de la Bibliothèque sioniste. C’est le cas, par exemple, des articles portant sur la tradition religieuse d’Israël, sur la protection sociale et le Jubilé, ou encore sur les Arabes d’Eretz-Israël.
D’autres articles, plus nombreux, abordent des thèmes totalement nouveaux : certains très actuels (Antisémitisme, Militarisme, Ukraine, etc.), d’autres plus intemporels (Littérature, Odessa, Séfarades…). La sélection des thèmes abordés vise à donner au lecteur une vision aussi large que possible de la pensée de Jabotinsky, esprit curieux et éclectique, qui avait renoncé à une carrière littéraire prometteuse pour se dévouer corps et âme à la cause sioniste, sans toutefois oublier sa passion pour les choses humaines en général. Le lecteur y découvrira un Jabotinsky bien différent de l’image d’Épinal et des calomnies qui – près de 90 ans après sa disparition – continuent de lui coller à la peau. Juif non pratiquant mais respectueux de la tradition, convaincu qu’elle devait remplir un rôle important dans le futur État juif dont il n’a pas vu l’avènement, Jabotinsky était un lecteur assidu de la Bible, et ses textes sont parfois empreints d’un véritable esprit prophétique.
Ce livre paraît alors qu’Israël et le peuple Juif sont plongés dans une guerre existentielle qui dure depuis déjà trois ans. La pensée de Jabotinsky n’a jamais été aussi actuelle que depuis le 7-Octobre. Qu’il s’agisse du thème crucial des relations entre Israël et ses voisins, de l’illusion mortelle du pacifisme, ou encore de l’égalité entre hommes et femmes et de la place de la religion dans l’État juif, les écrits du “Rosh Betar” demeurent aussi pertinents aujourd’hui qu’il y a cent ans. Si ce livre permet au lecteur francophone de découvrir la richesse des écrits de Jabotinsky et attise sa curiosité à l’égard du fondateur de l’aile droite du sionisme politique, il aura atteint son objectif.