J’ai vu la semaine dernière, comme des millions d’Israéliens, la photo de Noa Rothman, petite-fille d’Itshak Rabin, aux côtés de Mahmoud Abbas, dirigeant de l’OLP et de l’Autorité palestinienne”. Sur la photo, ils ont tous les deux le sourire aux lèvres. Mais ces deux sourires ne disent pas la même chose. Celui de Noa Rothman semble dire :”Je suis contente d’être venue ici, c’est un geste fort pour la Paix, cette paix tellement lointaine pour laquelle mon grand-père a donné sa vie”. Le sourire de Mahmoud Abbas, lui, semble dire “Cette Juive naïve me donne l’occasion de redorer mon blason…”
Noa Rothman et Mahmoud Abbas
Bien entendu, nul ne saura ce qu’ils ont vraiment pensé, au moment où ils ont été photographiés. Mais au fond, peu importe ; en politique, les gestes sont plus importants que les intentions, bonnes ou mauvaises. L’enfer est pavé de bonnes intentions, et nous sommes bien placés pour le savoir. Si une preuve supplémentaire était nécessaire, voici le discours que vient de prononcer Mahmoud Abbas au camp de “réfugiés” de Jalazoune, tel qu’il a été traduit et publié par l’institut MEMRI.
Au Moyen-Orient, l’enfer a souvent été pavé des bonnes intentions de pacifistes juifs. Depuis que les partisans du Brith Shalom - Martin Buber, Sholem et les autres - ont élaboré leur théorie fumeuse de l’alliance judéo-arabe et jusqu’aux accords d’Oslo qui nous explosé au visage, dans le sang et le feu des attentats palestiniens, nous avons payé le prix fort pour les erreurs de nos pacifistes. Les Arabes ont eux aussi payé le prix fort. Comme l’a dit récemment un observateur avisé, Abbas n’a jamais voulu la paix, il n’a apporté aux Palestiniens que du sang et des larmes… (Ou peut-être parlait-il d’Arafat).
Dans les années 1930, la gauche européenne avait instauré la tradition du pèlerinage à Moscou. Les intellectuels communistes ou “compagnons de route” allaient rencontrer le “petit père des peuples”’ et ils revenaient enchantés, chantant les louanges du Grand Staline. Il a fallu qu’André Gide publie son Retour de l’URSS pour que le mythe de Staline entretenu par la gauche européenne commence à s’écorner.
Le “petit père des peuples” - La Une de l'Humanité, 6 Mars 1953
Le mythe Arafat, lui, est plus tenace. Alors que le monde arabe se désintéresse de plus en plus des Palestiniens et de leur jusqu’au boutisme, et alors que l’ONU, pour la première fois depuis 1974 (date de la réception triomphale d’Arafat à New York) a tenu un débat sur le racisme et l’antisémitisme des manuels scolaires officiels palestiniens, la gauche israélienne continue d’entretenir le mythe d’Arafat, dirigeant palestinien et homme de paix. Pourquoi?
Le discours d’Abbas publié ci-dessous devrait être imprimé et affiché dans tous les bureaux de vote d’Israël, pour en finir une fois pour toutes avec le mensonge du “processus de paix”, du “modéré Abbas” et les autres mensonges du même acabit que des centaines d’Israéliens, d’occidentaux et de juifs, naïfs ou corrompus, ont répandus depuis des décennies.
Mahmoud Abbas au camp de réfugiés de Jalazone : “Nous entrerons à Jérusalem avec des millions de combattants - Nos martyrs sont ce que nous avons de plus sacré”
Mahmoud Abbas : Nous resterons [ici], et personne ne pourra nous faire partir de notre patrie. S'ils le veulent, ils peuvent partir eux-mêmes. Ceux qui sont étrangers à cette terre n'y ont aucun droit. Alors nous leur disons : chaque pierre que vous avez [utilisée] pour construire sur notre terre, et chaque maison que vous avez construite sur notre terre, est vouée à la destruction, si Allah le veut.
Peu importe le nombre de maisons et de villages qu'ils déclarent [planifier de construire] ici et là - ils seront tous détruits, si Allah le veut. Ils iront tous à la poubelle de l'histoire. Ils se souviendront que cette terre appartient à son peuple. Cette terre appartient à ceux qui y vivent… Jérusalem est nôtre, qu'ils le veuillent ou non.
“Jérusalem est à nous” - Abbas et Arafat
Audience : Nous marchons vers Jérusalem, des martyrs par millions ! Nous marchons vers Jérusalem, des martyrs par millions ! Nous marchons vers Jérusalem, des martyrs par millions !
Mahmoud Abbas : Nous entrerons à Jérusalem - des millions de combattants ! Nous y entrerons ! Nous tous, le peuple palestinien tout entier, la nation arabe tout entière, la nation islamique et la nation chrétienne... Ils entreront tous à Jérusalem. Nous n'accepterons pas qu'ils qualifient nos martyrs de terroristes. Nos martyrs sont les martyrs de la patrie. Nous ne leur permettrons pas de déduire un seul centime de leur argent. Tout l'argent leur reviendra, car les martyrs, les blessés et les prisonniers sont ce que nous avons de plus sacré.”
Vidéo mise en ligne sur la page Facebook d'Abbas le 10 août 2019.
Benny Morris, historien israélien dont les travaux portent notamments sur la guerre d'Indépendance, fait partie de ces rares intellectuels qui ont le courage de changer d'avis, et de le dire publiquement. Dans l'extrait de l'interview qu'on lira ci-dessous, publiée en 2004, il explique pourquoi il a changé d'avis sur la guerre d'Indépendance et sur la nécessité de s'opposer par la force aux volontés génocidaires arabes, par tous les moyens, y compris ceux de la guerre et des transferts de population. Un témoignage qui n'a rien perdu de son actualité, 15 ans plus tard. A ma connaissance, son seul livre traduit en français est Victimes, histoire revisitée du conflit arabo-sioniste. P.L.
J’ai changé après l’an 2000. Je n’étais pas un grand optimiste même avant cela.
Vraiment, j’ai toujours voté Travailliste ou pour Meretz ou Sheli (un parti colombe à la fin des années 70), et en 1988 j’ai refusé de servir dans les Territoires et j’ai été emprisonné pour cela, mais j’ai toujours douté des intentions des Palestiniens.
Benny Morris
Les événements de camp David et ce qui a suivi dans leur sillage ont transformé mon doute en certitude.
Quand les Palestiniens ont rejeté la proposition (celle du Premier Ministre Ehud Barak) en juillet 2000 et la proposition de Clinton en décembre 2000, j’ai compris qu’ils étaient peu disposés à accepter la solution de deux-Etats.Ils veulent tout. Lod et Acre et Jaffa.
Si c’est ça, alors tout le processus d’Oslo était une erreur et il y a une défaut élémentaire dans l’opinion mondiale au sujet du mouvement de la Paix israélien.
Il fallait tenter Oslo. Mais aujourd’hui, il doit être clair que, du point de vue palestinien, Oslo a été une tromperie. Arafat n’a pas changé en pire, Arafat nous a simplement trompés. Il n’était jamais sincère dans sa volonté de compromis et de conciliation.
Croyez-vous vraiment qu’Arafat veuille nous jeter à la mer ?
Il veut nous renvoyer en Europe, vers la mer d’où nous venons. Il nous voit vraiment comme un Etat de Croisés et il pense à la précédente Croisade et il nous souhaite une fin de Croisés.
Je suis certain que les renseignements israéliens ont l’information claire prouvant que, dans des conversations internes, Arafat parle sérieusement d’un plan progressif (qui éliminerait Israël par étapes).
Arafat avec le cheikh Yassine
Mais le problème n’est pas simplement Arafat.L’élite nationale palestinienne tout entière est encline à nous voir comme des croisés et envisage le plan par étapes.
C’est pourquoi les Palestiniens ne sont pas honnêtement prêts à renoncer au droit au retour. Ils le préservent comme un instrument avec lequel ils détruiront l’Etat juif quand le moment viendra.
Ils ne peuvent pas tolérer l’existence d’un Etat juif - pas sur 80% du pays et ni même sur 30%. De leur point de vue, l’Etat palestinien doit couvrir toute la terre d’Israel.
Et si la solution de deux Etats n’est pas viable, même si un traité de paix est signé, il s’effondrera bientôt.
Idéologiquement, je soutiens la solution de deux Etats. C’est la seule alternative à l’expulsion des Juifs ou à l’expulsion des Palestiniens ou à une destruction totale.
Votre pronostic ne laisse pas beaucoup de place à l’espoir, n’est ce pas ?
C’est difficile pour moi aussi. Il n’y aura pas de paix pour la génération d’aujourd’hui. Il n’y aura pas de solution. Nous sommes destinés à vivre par l’épée.
Vos mots plutôt durs ne sont-ils pas une réaction exagérée à ces trois dures années de terrorisme ?
Les explosions des bus et des restaurants m’ont vraiment secoué. Elles m’ont fait comprendre la profondeur de la haine envers nous. Elles m’ont fait comprendre que l’hostilité Palestinienne, Arabe et Musulmane envers l’existence Juive ici nous amène au bord de la destruction.
L’attentat de la pizzeria Sbaro
Je ne vois pas les attentats suicides comme des actes isolés. Ils expriment la ferme volonté du peuple Palestinien. C’est ce que la majorité des Palestiniens veut. Ils veulent que ce qui arrive au bus nous atteigne tous.
Pourtant, nous aussi, avons la responsabilité de la violence et de la haine : l’occupation, les barrages de routes, les bouclages, peut être même la Nakba elle même.
Vous n’avez pas besoin de me dire ça. J’ai fait des recherches sur l’histoire Palestinienne. Je comprends très bien les raisons de cette haine. Les Palestiniens maintenant effectuent des représailles non seulement pour les bouclages d’hier mais aussi pour la Nakba.
Mais ce n’est pas une explication suffisante. Les peuples d’Afrique étaient opprimés par les puissances Européennes tout autant que nous opprimons les Palestiniens, mais néanmoins je ne vois pas de terrorisme africain à Londres, Paris ou Bruxelles. Les Allemands nous ont tués en plus grand nombre que nous avons tué de Palestiniens, mais nous ne nous faisons pas exploser dans des bus à Munich ou Nuremberg.
Alors il y a autre chose ici, quelque chose de plus profond, qui a à faire avec l’Islam et la culture Arabe.
Etes vous entrain de dire que le terrorisme Palestinien vient d’un problème culturel profond ?
Il y a un profond problème dans l’Islam. C’est un monde dont les valeurs sont différentes, un monde dans lequel la vie humaine n’a pas la même valeur qu’elle a en Occident. La liberté, la démocratie, l’ouverture et la créativité lui sont étrangers.
C’est un monde qui prend pour cible de ceux qui ne font pas partie du camp de l’Islam. La revanche est aussi importante ici. La revanche joue un rôle central dans la culture tribale Arabe.
Ainsi, les peuples se battent et la société qui les envoie n’a pas d’inhibitions morales. S’ils obtiennent des armes chimiques, biologiques ou atomiques, ils les utiliseront. S’ils le peuvent, ils commettront aussi un génocide.
Je veux insister sur ce point : une grande part de la responsabilité de la haine des Palestiniens repose sur nous. Après tout, vous nous avez vous même montré que les Palestiniens vivent une catastrophe historique.
C’est vrai. Mais lorsque quelqu’un doit gérer un tueur en série, ce n’est pas si important de découvrir pourquoi il est devenu un tueur en série. Ce qui est important est d’emprisonner le meurtrier ou de l’exécuter.
Expliquez nous cette image : qui est le tueur en série dans l’analogie ?
Les barbares qui veulent prendre notre vie.Les personnes que la société palestinienne envoie pour effectuer ces attaques terroristes, et d’une certaine façon la société palestinienne elle même aussi.
En ce moment, cette société est dans l’état d’un tueur en série. C’est une société très malade. Elle devrait être traitée de la façon dont nous traitons les individus qui sont des tueurs en série.
Qu’est ce que cela signifie ? Que devrions nous faire demain matin ?
Nous devons essayer de guérir les Palestiniens. Peut-être qu’au fil des années l’établissement d’un Etat Palestinien aidera au processus de guérison. Mais en attendant, jusqu’à ce que le médicament soit trouvé, ils doivent être contenus afin qu’ils ne réussissent pas à nous tuer.
Les emprisonner ? Imposer des bouclages ?
Quelque chose comme une cage doit être construite pour eux. Je sais que ceci semble horrible. C’est vraiment cruel. Mais nous n’avons pas le choix. Il y a là un animal sauvage qui doit être enfermé d’une façon ou d’une autre.
Guerre de barbares
Benny Morris, avez-vous rejoint la droite ?
Non, non. Je me considère toujours comme étant de Gauche. Je soutiens toujours le principe de deux Etats pour deux peuples.
Mais vous ne croyez pas que cette solution durera. Vous ne croyez pas en la paix
Selon mon opinion, nous n’aurons pas la paix, non.
Alors qu’elle est votre solution ?
Pour cette génération, il n’y a apparemment aucune solution. Etre vigilant, défendre notre pays autant que possible.
Oui. Un mur de fer est une bonne image. Un mur de fer est la politique la plus raisonnable pour la génération à venir.
Jabotinsky
Mon collègue Avi Shlein a décrit très bien ceci : ce que Jabotinsky a proposé est ce que Ben-Gurion a adopté. Dans les années 1950, il y a eu une dispute entre Ben-Gurion et Moshe Sharett. Ben-Gurion a dit que les Arabes ne comprenaient que la force et que cette force ultime est la seule chose qui les persuaderait d’accepter notre présence ici. Il avait raison.
Cela ne veut pas dire que nous n’avons pas besoin de diplomatie. A la fois envers l’Occident et pour nos propres consciences, il est important que nous travaillions à une solution politique.
Mais à la fin, ce qui décidera de leur volonté à nous accepter sera seulement la force. Seule la reconnaissance qu’ils ne sont pas capables de nous battre.
Pour un homme de gauche, vous parlez comme un homme de droite, ne pensez-vous pas ?
J’essaie d’être réaliste. Je sais que ça n’a pas toujours l’air politiquement correct, mais je pense que l’inexactitude politique empoisonne l’histoire dans tous les cas. Elle empêche notre capacité à voir la vérité.
Et je m’identifie aussi à Albert Camus. Il était considéré comme étant de gauche et comme une personne de grande valeur morale, mais lorsqu’il a fait référence au problème algérien il a placé sa mère avant la morale.
Préserver mon peuple est plus important que des concepts moraux universels.
Etes-vous un néo-conservateur ? Lisez vous la réalité historique actuelle selon Samuel Huntington ?
Je pense qu’il y a un clash entre les civilisations ici (comme le dit Huntington). Je pense que l’Occident aujourd’hui ressemble à l’Empire Romain du 4ème, 5ème et 6ème siècles : les barbares l’attaquent et pourraient le détruire.
Les Musulmans sont des barbares, alors ?
Je pense que les valeurs que j’ai mentionnées plus haut sont les valeurs des barbares - l’attitude face à la démocratie, la liberté, l’ouverture ; l’attitude face à la vie humaine. Dans ce sens, ce sont des barbares. Le monde Arabe tel qu’il est aujourd’hui est barbare.
Et selon votre opinion, ces nouveaux barbares sont véritablement une menace pour la Rome de notre temps ?
Oui. L’Occident est plus fort mais il n’est pas évident qu’il sache comment repousser cette vague de haine. Le phénomène de pénétration Musulmane de masse en Occident et leur colonisation là-bas crée une menace interne dangereuse.
Un processus similaire a eu lieu à Rome. Ils ont laissé rentrer les barbares et ils ont renversé l’empire de l’intérieur.
Est ce vraiment si dramatique ? Est ce que l’Occident est vraiment en danger ?
Oui. Je pense que la guerre entre les civilisations est la caractéristique principale du 21ème siècle.
Je pense que le Président Bush a tort lorsqu’il nie l’existence même de la guerre. Ce n’est pas seulement un problème concernant Ben Laden. C’est une lutte contre le monde entier qui épouse des valeurs différentes.
Et nous sommes en première ligne. Exactement comme les Croisés, nous sommes la branche vulnérable de l’Europe dans cette région.
La situation telle que vous la décrivez est vraiment dure. Vous n’êtes pas entièrement convaincu que nous pouvons survivre ici, n’est ce pas ?
La possibilité d’annihilation existe.
Est ce que vous vous décririez comme une personne apocalyptique ?
Le projet Sioniste entier est apocalyptique. Il existe dans un environnement hostile et dans un certain sens son existence n’est pas raisonnable. Ce n’était pas raisonnable qu’il réussisse en 1881 et ce n’était pas raisonnable qu’il réussisse en 1948 et ce n’est pas raisonnable qu’il réussisse maintenant. Néanmoins, il est arrivé jusqu’ici.
D’une certaine façon, c’est miraculeux. J’ai vécu les évènements de 1948, et 1948 prépare ce qui pourrait se produire ici.
Si le sionisme est si dangereux pour les Juifs et si le sionisme rend les Arabes si misérables, peut être est-ce une erreur ?
Non, le sionisme n’était pas une erreur. Le désir d’établir un Etat juif ici était légitime, positif. Mais étant donné le caractère de l’Islam et étant donné le caractère de la nation Arabe, c’était une erreur de penser qu’il serait possible d’établir un état tranquille qui vive en harmonie avec l’environnement.
Ce qui nous laisse, néanmoins, avec deux possibilités : ou un Sionisme tragique et cruel ou la renoncement au sionisme.
Oui. C’est comme ca. Vous l’avez exprimé différemment, mais c’est correct.
Seriez vous d’accord sur le fait que la réalité historique est intolérable, qu’il y a quelque chose d’inhumain à son propos ?
Oui. Mais c’est ainsi pour le peuple Juif, pas pour les Palestiniens.
Un peuple qui a souffert pendant 2 000 ans, qui a traversé l’holocauste, retrouve son patrimoine mais est jeté dans une nouvelle effusion de sang, c’est peut être la route vers l’annihilation. En terme de justice cosmique, c’est horrible.
C’est beaucoup plus choquant que ce qui est arrivé en 1948 à une petite partie de la nation arabe qui se trouvait alors en Palestine.
Alors ce que vous êtes entrain de me dire, c’est que vous considérez la Nakba palestinienne passée moins terrible que la possible Nakba juive future ?
Oui. La destruction pourrait être la fin de ce processus. Elle pourrait être la fin de l’expérience sioniste.
Et c’est vraiment ce qui me fait peur et me rend dépressif.
Le titre du livre que vous publiez maintenant en Hébreu est "Les Victimes." A la fin, alors, votre argument est que des deux victimes du conflit, nous sommes les plus grandes victimes ?
Oui. Exactement. Nous sommes les plus grandes victimes de l’Histoire et nous sommes aussi les plus grandes victimes potentielles… Nous sommes la partie la plus faible ici. Nous sommes une petite minorité dans un océan d’Arabes hostiles qui veulent nous éliminer.
Alors il est possible que lorsque leur désir sera réalisé, tout le monde comprendra ce que je suis en train de vous dire maintenant. Tout le monde comprendra que nous sommes les vraies victimes. Mais d’ici là, il sera trop tard.
L’homme perdant son privilège d’être à part, à l’image de Dieu, n’a pas plus de droit que tout autre mammifère.
G. Vacher de Lapouge
Dans la première partie de cet article, nous avons vu comment Yuval Harari avait été sacré “penseur le plus important du monde” par un hebdomadaire français et nous sommes interrogés sur les raisons de son succès planétaire. Israélien niant toute originalité au judaïsme et sacrifiant à la mode du dénigrement de son pays, il est en effet devenu non seulement un auteur de best sellers, mais aussi la coqueluche des médias, des chefs d’Etat et autres VIP à travers le monde. Plusieurs personnalités comme Bill Gates, Emmanuel Macron ou Barack Obama ont publiquement vanté ses livres et fait leur promotion. Comment et pourquoi un obscur professeur d’histoire médiévale de l’université de Jérusalem est-il devenu l’hôte de l’Élysée et du sommet de Davos, et qu’est-ce que cela peut nous apprendre sur le monde actuel?
E. Macron faisant la promotion du livre de Harari
Dans ce second volet de notre article, nous voudrions nous attacher à une autre dimension, tout aussi importante, de l’idéologie défendue par Harari : celle qui concerne sa définition de l’homme. Avant d’aborder les conceptions de Yuval Harari, une remarque préliminaire s’impose : notre époque a de plus en plus de mal à distinguer les énoncés scientifiques des énoncés métaphysiques ou idéologiques. Entre l’affirmation que “l’homme fait partie du règne animal”, et la citation en exergue, selon laquelle “l’homme perdant son privilège d’être à part, à l’image de Dieu, n’a pas plus de droit que tout autre mammifère”, peu de lecteurs savent aujourd’hui affirmer avec certitude que la première est un énoncé scientifique classique (dont on peut cependant discuter la validité, comme tout énoncé scientifique) et la seconde un énoncé purement idéologique, ou métaphysique.
Or, si le lecteur contemporain a du mal à distinguer ces deux types d’énoncés, c’est parce que la science elle-même, trahissant sa mission, s’est érigée en “donneuse de leçons” sur tous les sujets, et est largement devenue, à de nombreux égards, une idéologie, voire même parfois une nouvelle religion. Lorsque des scientifiques sont invités à s’exprimer sur des sujets qui échappent à leur compétence, et notamment lorsqu’ils s’octroient le droit (ou le devoir) d’exprimer leur conception de l’homme, en prétendant savoir mieux que quiconque ce qu’est l’homme, ce qu’il doit être et ce qu’il deviendra, nous ne sommes plus en présence d’un discours fondé sur la connaissance, mais d’un discours idéologique (1).
C’est précisément ce que fait Youval Harari, dans son livre Sapiens et dans les nombreuses interviews et articles qu’il a donnés depuis la parution de son premier livre. Son affirmation “Nous sommes encore des animaux, et nos capacités physiques, émotionnelles et cognitives demeurent façonnées par notre ADN” est un énoncé idéologique, même s'il la présente comme une évidence scientifique.S’il est devenu un véritable gourou, sacré “penseur le plus important au monde” etpremier «intellectuel global du XXIe siècle» (expressions qui ne veulent pas dire grand chose),c’est précisément parce qu’il répond aux attentes des médias, d’une partie du grand public et de certains hommes politiques, pour qui "la science" (et tout discours se parant de l’autorité de la science) est devenue la nouvelle idéologie dominante.
Une “Histoire de l’humanité pour les nuls”?
C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre le succès planétaire rencontré par Harari et la prétention sans limite avec laquelle il prétend écrire l’histoire de l’humanité tout entière et son avenir…Son livre Sapiens est en effet une sorte “d’Histoire de l’humanité pour les nuls”, dont le succès doit être mesuré à l’aune de la volonté de tout savoir sans se fatiguer, caractéristique de notre époque. On peut juger de la profondeur intellectuelle de la “pensée Harari” en lisant sa réponse à un journaliste français : “l’historien du Moyen Age que je suis est en mesure de vous révéler deux scoops : le passé, en général, n’était pas marrant du tout et, surtout, il n’a aucune chance de revenir !”
Cognitivisme et négation de l’homme
Au-delà de son aspect médiatique et superficiel, la pensée de Yuval Harari est aussi marquée par le cognitivisme et par l’idée très en vogue que les neurosciences permettraient de comprendre l’homme dans sa totalité, qu’il exprime dans son livre Homo deus : «peut-être un jour des percées dans la neurobiologie nous permettront-elles d’expliquer le communisme et les croisades en termes strictement biochimiques». Cette idée, est-il besoin de le souligner, est à mille lieues de la notion hébraïque de l’homme, créature à l'image de Dieu dont la connaissance totale échappe à la science. “On sait aujourd’hui”, affirme-t-il encore avec un aplomb sans limite, “que les fondements de la morale sont apparus des millions d’années avant l’humanité. Les chimpanzés ont des codes éthiques que l’évolution a adaptés pour favoriser la coopération au sein du groupe…”
Selon Harari, l’âme n’existe pas, “puisque les chercheurs qui ont scruté tous les recoins du cœur et du cerveau humain ne l'ont jamais découverte” (2). Son argumentation est celle des scientifiques obtus, comme les décrivait l’écrivain israélien David Shahar à travers son personnagedu « savant allemand ampoulé », dans La Nuit des Idoles, lequel soutenait lui aussi l'inexistence de l'âme. « La science prouvait qu'il n'existait rien qui put s'appeler une "âme". L'âme n'existait pas ; elle n'était qu'une création des poètes, des fondateurs de religions, ou d'un certain genre de philosophes ».
David Shahar
Au-delà de l’ignorance et du mépris qu’il semble manifester à l’égard du judaïsme, Harari est bien ainsi devenu le porte-parole d’une idéologie aujourd’hui banale, qui fait de l’homme un “paquet de neurones”, ou un “homme neuronal”, titre d’un livre écrit par un spécialiste des neurosciences qui avait connu un grand succès il y a plusieurs décennies (3). Il partage le credo de “l’animalité humaine”, devenu “aussi peu discutable que pouvait l’être naguère le créationnisme” (4). Son rejet de l’anthropocentrisme judéo-chrétien n’a rien d’original, puisqu’il est devenu le coeur de la vulgate scientifique contemporaine, qui repose sur l’idée essentielle de la négation de la spécificité de l’homme, “animal comme les autres”. Le réductionnisme scientiste et la volonté d’abolir tout caractère spécifique de l’homme ont abouti à l’idéologie anti-spéciste, dont les représentants les plus radicaux expliquent que la vie humaine ne vaut pas plus que celle de l’animal.
Homo Sapiens ou créature à l’image de Dieu?
De la biologie post-darwiniste à la Shoah et à l’antispécisme actuel
Or, ce débat ne concerne pas seulement les philosophes, les écrivains et les penseurs qui expriment ces thèses et ceux qui les réfutent. Car les énoncés concernant la nature de l’homme ne sont pas seulement des positions théoriques ou philosophiques : ils ont tendance - comme l’histoire du 20e siècle l’a démontré de manière tragique - à se transformer en réalités, parfois monstrueuses. Derrière l’énoncé que nous citions plus haut, “l’homme perdant son privilège d’être à part, à l’image de Dieu, n’a pas plus de droit que tout autre mammifère” (5), se cache ainsi un des théoriciens de l’eugénisme à fondement racial, Georges Vacher de Lapouge (1854-1936).
Magistrat et anthropologue, lecteur de Darwin, Galton et Haeckel, il est un des précurseurs des théories racistes qui ont constitué l’ossature idéologique de la politique d’extermination nazie. Selon Zeev Sternhell, Lapouge en France et Otto Amnon en Allemagne sont les deux auteurs qui ont combiné “darwinisme social et racisme”. Après la Shoah, les théories raciales ont été frappées de discrédit. Mais certains auteurs ont néanmoins été réhabilités depuis. Ainsi, Jean Rostand peut écrire que "En dépit de certaines outrances eugénistes, et surtout racistes, Vacher de Lapouge doit être considéré comme un précurseur en génétique”.
Dans la troisième partie de cet article, nous verrons que la négation de l’humanité de l'homme n’a rien de nouveau sur le plan philosophique. Mais les horreurs auxquelles elle a abouti au vingtième siècle, qui ont culminé dans la Shoah, rendent plus que jamais nécessaire aujourd’hui une réévaluation de l’idéologie contemporaine, qui conteste la notion hébraïque du Tselem, c'est-à-dire la spécificité de l’être humain. Contre cette idéologie, et contre les fausses prophéties de Yuval Noah Harari, il faut faire entendre la voix authentique venue de Jérusalem, celle qui résonne du Sinaï depuis trois millénaires : “Et tu choisiras la vie, afin que tu vives, toi et ta descendance”.
Pierre Lurçat
Notes
1. Sur l’évolution récente de la science et sur sa prétention à dicter ce qu’est l’humain, je renvoie aux ouvrages de François Lurçat, et notamment L’autorité de la science, Cerf 1995.
2. Voir Astrid de Larminat, “Homo Sapiens et Homo Deus: la nouvelle bible de l'Humanité ?” Le Figaro 8/9/2017.
4.Étienne Bimbenet, Le complexe des trois singes, essai sur l’animalité humaine, Seuil 2017.
5. Ce texte est cité par l’historien Zeev Sternhell dans une communication au colloque de l’EHESS, “L’Allemagne nazie et le génocide juif”, Seuil 1985. Sur Vacher de Lapouge, voir notamment Pierre-André Taguieff, “Sélectionnisme et socialisme dans une perspective aryaniste : théories, visions et prévisions de Georges Vacher de Lapouge (1854-1936)”, Mil neuf cent. Revue d’histoire intellectuelle, 2000 No. 18. Pour des développements plus importants sur Lapouge et le mouvement eugéniste-raciste, Pierre-André TaguieffLa Couleur et le Sang. Doctrines racistes à la française (1998), nouvelle édition Paris, Mille et une nuits/Fayard, 2002, pp. 199-326 ; ainsi que l’article qui lui est consacré dans le Dictionnaire historique et critique du racisme (Paris, PUF, 2013)
En ce jour de Tisha Be'Av, alors que le peuple d'Israël est plongé dans le jeûne et l'affliction, le Mont du Temple est fermé aux visiteurs juifs sur ordre du gouvernement juif (!) et envahi par les fidèles d'une autre religion, qui profanent notre lieu le plus saint et se tournent dans leurs prières vers une autre ville lointaine...
Prier et jeûner ne suffira pas à changer cette situation. C'est ce qu'ont bien compris les membres de l'association "Etudiants pour le Mont du Temple", qui sont depuis plusieurs années au premier rang du combat pour préserver le Mont du Temple, y rétablir la souveraineté juive et mettre fin au Hilloul Hashem que constitue la situation actuelle.
En soutenant leur combat et en répondant à leur appel, vous participerez vous aussi à restituer le Mont du Temple au peuple Juif, première étape vers la Reconstruction du Temple, "très vite et de nos jours", Amen!
Shalom,
Depuis cinq ans, nous, 'les étudiants pour le mont du temple', religieux et non religieux, luttons pour faire changer la situation actuelle sur le Mont du Temple et pour faire valoir nos droits et notre souveraineté à l’endroit le plus sacré du peuple juif.
Vous pouvez nous aider et nous soutenir en faisant un don ( même un petit don sera le bienvenu).
Yom Yeroushalayim sur le Mont du Temple : entre humiliation et espoir
Israël ne peut pas devenir « l’Etat de tous ses citoyens », un Etat comme les autres qui serait mû uniquement par les ressorts de l’économie et de la politique, et coupé de la source de Sainteté qui est le Mont du Temple (1). Jamais la situation n’a été aussi humiliante pour les Juifs qui montent sur le Har Habayit, le Mont du Temple, et jamais la nécessité de protéger le droit de culte des Juifs sur cet endroit, qui est le plus sacré du judaïsme, n’a été aussi évidente qu’aujourd’hui. Impressions ressenties le Yom Yeroushalayim, 5 juin 2016.
Le débat véritable et urgent qui devrait se tenir sur ce sujet crucial n’est pas tant celui de savoir si nous avons le droit – ou plutôt le devoir – dereconstruire le Temple, que celui de savoir ce que pourra devenir le Temple, une fois reconstruit. Redeviendra-t-il le lieu de sacrifices, comme autrefois, selon les mots de la prière (חדש ימנו כקדם), ou bien devrons-nous y instaurer un culte différent, peut-être même entièrement nouveau, qui ne ressemblera ni aux sacrifices d’antan ni aux prières actuelles dans les synagogues, instaurées après la destruction du Second Temple ?
A cette question immense, nous ne pouvons évidemment pas répondre aujourd’hui, Une chose pourtant est certaine, à mes yeux comme aux tiens : le Temple est le cœur de notre identité nationale et religieuse et la clé de notre possibilité de vivre sur cette terre que le monde entier nous dispute, comme l’avaient bien comprisles Pères fondateurs du mouvement sioniste et de l’Etat d’Israël.Ceux qui se bercent de l’illusion qu’on pourrait renoncer au Temple et brader son emplacement, pour calmer les appétits de nos ennemis, sont oublieux des leçons de notre histoire ancienne et récente ; ils sont prêts à sacrifier ce que nous avons de plus sacré contre des promesses illusoires et des traités de paix qui ne valent pas l’encre avec laquelle ils sont écrits.
Je ne t’ai pas dit, hier, quand vous êtes redescendus, Tom et toi, du Har Habayit et que nous nous sommes rencontrés devant la synagogue de la Hourva reconstruite, au milieu de la foule en liesse du Yom Yeroushalayim, combien j’étais fier de votre courage et de votre ténacité ! Car il faut bien du courage pour se rendre là-haut, malgré les imprécations hostiles de nos ennemis et les gestes non moins hostiles des policiers (notre police !), qui traitent sans ménagement les Juifs venus faire acte de présence sur ce lieu sacré. Ceux-ci ne viennent pourtant ni par goût de la provocation, ni pour satisfaire un vague sentiment mystique ou religieux, mais commeshli’him, comme représentants de tout notre peuple (même si beaucoup d’entre nous sont encore totalement inconscients de ce que le Temple signifie pour Israël).
De gauche à droite: Dan Beeri, Yehuda Etsion, Yoram Ginzburg et Neeman (Photo Makor Rishon)
Plus encore que la brutalité des policiers du Yassam, l’unité anti-émeutes, qui bousculent les fidèles juifs, même quand ils sont déjà sortis du périmètre de l’esplanade du Temple – c’est le sentiment d’être étranger sur sa propre terre qui est difficile à supporter. Si les dirigeants de notre Etat avaient une réelle conscience de ce que représente le Temple, alors ils auraient appelé, en ce jour de Yom Yeroushalayim, les Juifs à monter par milliers sur le Har Habayit, au lieu de les en dissuader par tous les moyens… L’amère vérité est que nos dirigeants se comportent eux-mêmes comme des étrangers dans notre capitale réunifiée il y a 49 ans, en laissant le Waqf musulman administrer le lieu le plus sacré du judaïsme, comme l’avait fait avant eux Moshé Dayan, le vainqueur de la Guerre des Six jours, lorsqu’il avait confié les clés du Mont du Temple à nos ennemis, au lieu de proclamer avec force que nous étions revenus sur le Mont pour y rester et pour exercer notre souveraineté nationale.
Nos ennemis ne s’y sont pas trompés, car ils ne respectent pas la faiblesse de ceux qui ne sont pas sûrs de leur bon droit : nos hésitations et nos atermoiements les renforcent dans leur conviction que les Juifs ne sont pas chez eux à Jérusalem, ni dans le reste du pays. C’est d’ailleurs pour cette raison précisément que la Loi juive permet de fouler le sol sacré autour du Temple : pour y manifester notre présence en tant que conquérants et faire savoir à nos ennemis et au monde entier que le peuple Juif est revenu à Sion par la « force du droit » (selon les mots de M. Begin) et en vertu du droit politico-religieux conféré par notre histoire plurimillénaire.
Nous avons reconquis Jérusalem et y sommes retournés en tant qu’occupants légitimes, et non pas comme des usurpateurs. Car leכיבושn’est pas une insulte, comme voudraient le faire croire les représentants d’une morale et de valeurs étrangères au sein de notre peuple (qui prétendent que « l’occupation corrompt »). Leכיבושest la seule façon de reconquérir une terre dont nous avons été éloignés à notre corps défendant. Il y a 49 ans (le temps d’unYovel, d’un jubilé) les soldats de Tsahal et les parachutistes de Motta Gur libéraient Jérusalem des mains de l’occupant jordanien, qui avait transformé en latrines les pierres du Kottel.
YOM YEROUSHALAYIM
Aujourd’hui, le Kottel est en partie libéré (même si une partie demeure ensevelie sous terre) et les Juifs du monde entier viennent s’y recueillir et y épancher leur cœur, pensant parfois à tort que c’est l’endroit le plus saint de Jérusalem, alors que la sainteté véritable se trouve au-dessus, sur le Har Habayit… Le plus dur reste encore à faire : libérer le Mont du Temple, pour que Jérusalem soit véritablement libre et devienne enfin la « Maison de prière pour tous les peuples » annoncée par nos prophètes, lorsque la liberté de culte s’y exercera pleinement pour les Juifs, comme elle s’y exerce déjà pour les fidèles des autres religions.
C’est vous, les Etudiants pour le Mont du Temple (סטודנטים למען הר הבית) qui avez, avec d’autres organisations, assumé la tâche noble et difficile d’entamer ce combat. Que Dieu vous bénisse et vous donne la force de réussir !חזק ואמץ
Pierre Lurçat
(1) J'aborde ce sujet dans mon dernier livre, Israël le rêve inachevé, Editions de Paris 2018.
Le titre du magazine Le Point ‘était sans appel : “Entretien avec Yuval Noah Harari, penseur le plus important du monde”(1). Ainsi, le penseur le plus important du monde serait un Israélien! La nouvelle a de quoi réjouir ceux qui sont d'avis qu’Israël a un rôle intellectuel à remplir dans le monde actuel. Mais la lecture de l’interview, plus que décevante, est surtout édifiante. Harari n’est en effet pas le porte-parole d’une quelconque sagesse juive ou d’un savoir israélien, qui pourraient éclairer notre monde déboussolé… Bien au contraire, il réfute toute spécificité juive et va même jusqu’à affirmer que “l’impact du judaïsme dans l’histoire humaine est minime!” En effet, explique-t-il : “Les chasseurs-cueilleurs avaient des codes moraux des dizaines de milliers d’années avant Avraham”.
En cela, Harari n’est pas différent de bien des penseurs juifs illustres, au vingtième siècle et auparavant. La manière dont il s'évertue à dénier toute originalité au judaïsme ne constitue rien de très nouveau, depuis Freud et sa déconstruction de Moïse. Sa posture vérifie une “règle d’or”, qu’on pourrait énoncer ainsi : si un intellectuel juif veut voir son audience augmenter, il a tout intérêt à diluer le contenu juif de son message. Mettre de l’eau dans son vin, en quelque sorte, quitte à ce que le résultat final n’ait plus qu’une couleur rosâtre, presque translucide… Les exemples illustrant ce principe sont innombrables. Pensez à n’importe quel intellectuel juif médiatique, et vous verrez que l’étendue de son savoir juif (affiché ou réel) est inversement proportionnelle à son succès.
Dans le cas de Yuval Harari, on hésite pour dire s’il s’agit d’ignorance, d’un calcul délibéré, ou des deux à la fois. Son idée fixe de minimiser l’apport juif à la civilisation confine à l’obsession, comme s’il voulait dire sans cesse “Je suis Israélien certes, mais ma loyauté va avant tout aux valeurs universelles…” Ou encore (ce qui revient au même) : “Je ne suis pas de ces Israéliens à l’esprit étroit, qui croient encore que le peuple Juif aurait un message particulier à faire entendre au monde… C’est précisément de cela qu’il s’agit dans ses propos sur Israël et le judaïsme. “On nous dit que Jérusalem est la capitale éternelle du peuple Juif” alors qu’elle remonte à cinq mille ans et que le peuple juif a tout au plus trois mille ans d’existence”. Beau sophisme, qu’un journaliste un peu plus cultivé aurait aisément contré, en demandant à Harari quelle autre civilisation a fait de Jérusalem sa capitale…
Sur le même sujet, Harari se livre à une comparaison étonnante, qualifiant de “rétrograde” l’idée de reconstruire le Temple : “On voit une vision rétrograde presque partout : « Rendons à l'Amérique sa grandeur ». Si vous allez en Russie, cent ans après Lénine, la vision de Poutine pour l'avenir est en gros : « Retournons à l'empire tsariste. » Et en Israël, d'où je viens, la vision politique brûlante du moment est celle-ci : « Reconstruisons le temple”.
Le Temple de Jérusalem : une vision “rétrograde”?
Yuval Harari explique aussi doctement à l’envoyé spécial du Point, Thomas Mahler, venu spécialement à Tel-Aviv pour rencontrer le penseur le plus important du monde, qu’il “a un problème avec le gouvernement actuel d’Israël”, car “le gouvernement actuel de B. Nétanyahou est en train de saper les libertés” [de pensée et d’expression]. M. Harari serait plus crédible si son souci de la liberté s’appliquait aussi à l’égard de la Russie de Poutine, qui vient de publier une version russe de son dernier livre avec d’importantes modifications dues à la censure, qu’il a acceptées sans sourciller. Les atteintes imaginaires à la liberté du gouvernement de Nétanyahou le dérangent plus que celles, bien réelles, de M. Poutine...
“Le terrorisme tue moins que le sucre”
Le reste de sa doctrine politique est à l’avenant. Dans ses “21 leçons pour le 21e siècle”, Harari énonce ainsi cette affirmation, qui explique sans doute en partie son succès planétaire : “le terrorisme tue moins que le sucre”. Au-delà de la vérité statistique, discutable, cet énoncé contient un mensonge politique, qui fera le bonheur de tous les dirigeants occidentaux (ces mêmes Macron et Merkel qui ont chaleureusement accueilli Harari), pressés de faire oublier la menace terroriste en parlant de réchauffement climatique ou d’autres menaces hypothétiques, qui ont l’immense avantage de ne comporter aucun ennemi.
“Le terrorisme tue moins que le sucre” : une idéologie qui abolit la notion d’ennemi
On est ici au coeur de la philosophie de Yuval Harari et de l’idéologie très actuelle qu’il défend, laquelle abolit toute notion d’ennemi et de guerre légitime. Les terroristes ne sont rien, oubliez l’Etat islamique, le danger c’est l’algorithme, l’alimentation ou le changement climatique! Slogans démagogiques, capables de séduire tous ceux qui refusent de désigner un ennemi bien réel, en préférant lutter contre des abstractions plus ou moins fantasmagoriques. On comprend dès lors le succès d’Harari : il renvoie à un Occident fatigué et doutant de lui-même une image qui lui plaît et le conforte dans sa lâcheté politique, face à l’Iran et aux autres ennemis de la liberté. Celle-ci n’est d’ailleurs, dans la doctrine postmoderne d’Harari, qu’une “invention des hommes qui n’existe que dans leur imagination”(2).
A l’aune de sa définition édulcorée (comme le sucre) du terrorisme, on peut deviner ce que pense Harari de la menace islamiste : “L’islamisme n’a quasiment aucun attrait pour les non-musulmans!” (Apparemment, il n’a pas entendu parler des légions de convertis occidentaux qui peuplent les rangs de l’Etat islamique et d’Al-Qaïda…(3). Autre perle : “l’islam n’a pas une influence globalisée”. “Bien sûr”, consent-il, “l’islamisme séduit, mais il ne faut pas le surestimer”.
Dans la deuxième partie de cet article, nous verrons comment la pensée de Yuval Harari est marquée par le cognitivisme et le scientisme ambiant et comment elle s’oppose radicalement à la tradition hébraïque, et en particulier à la notion du Tselem. C’est précisément parce qu’il défend des conceptions opposées au judaïsme qu’il est devenu le gourou (ou le faux prophète) d’un Occident coupé de ses racines juives.
Pierre Lurçat
(1) Le Point, 20 septembre 2018.
(2) Cité par Astrid de Larminat, “Homo Sapiens et Homo Deus: la nouvelle bible de l'Humanité ?” Le Figaro 8/9/2017.
(3) Sur ce point, je renvoie à mon livre Pour Allah jusqu’à la mort, Enquête sur les convertis à l’islam radical, éditions du Rocher 2008.
Depuis cinq ans, nous, 'les étudiants pour le mont du temple', religieux et non religieux, luttons pour faire changer la situation actuelle sur le Mont du Temple et pour faire valoir nos droits et notre souveraineté à l’endroit le plus sacré du peuple juif.
Vous pouvez nous aider et nous soutenir en faisant un don ( même un petit don sera le bienvenu).
Qui ne connaît pas le nom de Naomi Shemer? Sa chanson “Yeroushalayim shel zahav”, interprétée par Shuli Nathan, est devenue quasiment un second hymne national et c’est sans doute la chanson israélienne la plus connue aujourd’hui. Elle a été reprise et adaptée par les plus grands chanteurs, en Israël (comme Ofra Haza) et ailleurs (ici Rika Zaraï). Cette chanson mériterait qu’on lui consacre une émission entière…
Mais qui était Naomi Shemer? Un spectacle musical, Simané Derekh, produit par le théâtre Habima et qu’on a pu voir récemment dans les grandes villes israéliennes, retrace son parcours. Née à Kinneret en 1930, elle entame l’étude du piano à l’âge de 6 ans. Elle repousse son service militaire pour aller étudier la musique au conservatoire de Tel-Aviv et à l’Académie Rubin de Jérusalem.
Sa carrière musicale s’étend sur près de cinquante ans, jusqu’à sa mort en 2004. On lui doit plusieurs des chansons les plus connues et les plus belles du répertoire israélien, parmi lesquelles Lu Yehi (écrite pendant la guerre du Kippour) qu’on entend ici interprétée par Hava Halberstein, peu de temps après sa création.
Au-delà de sa place incontestée dans le Panthéon de la chanson israélienne, et derrière l’image d’unanimité qu’elle semble réunir autour d’elle, Naomi Shemer a pourtant fait l’objet d’une polémique aussi vaine que futile, liée précisément à sa chanson la plus fameuse, Yeroushalayim shel zahav.
On lui a en effet reproché d’avoir donné une vision partisane de Jérusalem, en parlant de la “place du marché vide” comme s’il n’y avait pas d’habitants arabes à Jérusalem…
Cette polémique appelle deux remarques. Tout d’abord il n’est pas anodin que l’auteur de ce reproche ait été une autre icône de la culture israélienne, l’écrivain Amos Oz.
Deuxièmement, Naomi Shemer, tout en s’engageant politiquement, n’a jamais prétendu être une artiste engagée et elle a souffert de cette polémique.
Rappelons nous donc de l’immense artiste, et écoutons là interpréter une de ses chansons immortelles.
"Le destin existe-t-il ? Le nom de David Gritz m'était revenu en mémoire, alors que je descendais la rue Hillel avec mon ami Reuven, qui me parlait d'un jeune étudiant français, grièvement blessé dans l'attentat de la cafétéria de l'université hébraïque où David avait trouvé la mort. C'était en août 2002, en pleine Intifada, à l'époque où les autobus explosaient au centre de Jérusalem et de Tel-Aviv presque chaque semaine. Une véritable guerre se déroulait dans les rues, les cafés et les marchés des grandes villes d'Israël, guerre encore plus terrible que les précédentes, car pour la première fois depuis 1948, elle touchait presqu'exclusivement les civils – hommes, femmes et enfants – placés en première ligne face aux terroristes kamikazes.
Nous avions quitté le pays pour une année sabbatique en France et nous trouvions à Paris, lorsque la nouvelle de l'attentat de la cafétéria se répandit comme une traînee de poudre dans la communauté juive, suscitant une vague d'émotion sans précédent en plein mois d'août. Beaucoup de gens qui, comme nous, ne connaissaient pas David Gritz, s'étaient rendus spontanément à son enterrement, au cimetière du Montparnasse, et nos craintes de voir les parents du défunt presque seuls s'étaient avérées infondées : une foule considérable les entourait, amis, lointaines connaissances ou personnes qui, comme nous, avaient voulu rendre un ultime hommage à ce jeune homme qu'ils n'avaient jamais rencontré.
A la tristesse de circonstance s'ajoutait le sentiment d'une perte injuste et d'une douleur insondable. Les parents de David, drapés dans leur deuil comme les personnages d'une tragédie antique, avaient réussi à conserver une dignité exemplaire. Les regardant de loin, debout devant la tombe ouverte de leur fils unique, je repensais à d'autres scènes terribles dont Israël avait été le témoin ces dernières années. La “famille des endeuillés” – expression typiquement israélienne qui n'existe, à ma connaissance, dans aucun autre pays du monde – s'élargissait chaque semaine aux parents d'une nouvelle victime du terrorisme. Combien d'enfants avaient été enterrés par leurs parents, combien de frères, de fils, de petits-fils avaient été conduits à leur dernière demeure au cours de ces années sanglantes ?
Mais dans le cas de David il y avait une dimension supplémentaire, car il n'était pas né dans ce pays et dans cette ville où il avait trouvé la mort. Le jeune étudiant prodige, philosophe surdoué au sourire tellement doux et au regard si profond, qui était venu passer l'été à Jérusalem pour étudier à l'université hébraïque et à l'institut Shalom Hartman, n'était même pas juif au regard de la hala'ha, étant né d'une mère catholique croate et d'un père juif américain. Rien, dans l'éducation laïque et cosmopolite qu'il avait reçue, ne le prédestinait à venir séjourner en Israël et à étudier le judaïsme dans la capitale du peuple Juif, dont il savait pertinemment qu'il ne faisait pas pleinement partie, ayant même envisagé un moment de se convertir.
*
* *
Il y avait quelque chose de cruel et de presque insensé dans le destin de ce jeune homme à l'intelligence hors du commun, sur le berceau duquel s'étaient penchées de nombreuses fées mais dont les dons multiples n'avaient pas encore pu donner tous leurs fruits. Philosophe, artiste, musicien : David était tout cela à la fois. Relisant, plusieurs années après sa fin tragique, le petit livre de philosophie publié à titre posthume à partir de son mémoire de maîtrise, je réalisai tout d'un coup que le sujet qu'il traitait était intimement lié à sa fin prématurée.
“Clic, un coup de pouce dans l'intérieur de la tête, et vous disparaissez. La jeunesse – éternelle – ô, mon passage sur cette terre !” David Gritz avait écrit ces mots prémonitoires dans son Journal, un an tout juste avant l'horrible attentat où il perdit la vie, lorsque la bombe du terroriste palestinien explosa dans la cafétéria où il était attablé et qu'un boulon lui transperça le cerveau… Avait-il eu le pressentiment de son sort tragique ? Cette question, on se la posait souvent en Israël, lors de la mort de jeunes soldats dont les proches retrouvaient des poèmes ou des chansons contenant des mots prémonitoires. Il y avait même en Israël un genre particulier de chansons, qui passaient en boucle à la radio le jour du Souvenir des soldats : les chansons écrites par des soldats morts à vingt ans.
Que restait-il de lui, pensai-je en regardant le portrait de David sur un site Internet consacré aux victimes d'attentats. Un petit livre bleu et noir, plein de savoir et de promesses ; quelques photos et des souvenirs qui s'estompaient déjà dans l'esprit de ceux qui l'avaient connu et aimé… Que restait-il d'un être humain après son bref passage sur cette terre ? Je me souvenais de l'impression étrange ressentie en ouvrant les cartons emplis d'objets hétéroclites laissés par un vieux cousin, mort sans héritier. David Gritz était lui aussi mort sans enfant, unique descendant de parents pour qui il était tout, branche ultime d'une lignée qui resterait coupée pour l'éternité. Le terroriste avait-il donc gagné ?
La réponse à cette question, je la trouvai quelques années plus tard, dans les pages d’un livre écrit par un kabbaliste du Moyen-Age. “Chaque âme humaine qui descend sur la terre est comme une voix particulière qui se joint au chœur des louanges pour l’Eternel, béni soit-Il”. De prime abord, ces lignes me parurent mystérieuses, mais en les relisant, je pensai soudain à David Gritz et à son violon, dont il jouait à merveille, avais-je entendu dire. Le terroriste qui avait assassiné David avait certes tué son corps, mais sa victoire n’était pas totale. Car l’âme du jeune musicien était éternelle et sa voix particulière et unique ne s’éteindrait jamais ; elle continuerait de résonner dans les sphères célestes supérieures, juste en-dessous du Trône de Gloire, à la place réservée aux Tsaddikim morts pour la Sanctification du Nom".
Il y a aujourd’hui 91 ans jour pour jour, l’université hébraïque de Jérusalem ouvrait ses portes sur le mont Scopus 1. Il est difficile d’apprécier à sa juste valeur le rôle que cette institution, devenue un pôle d’excellence reconnu dans le monde entier, a rempli dans la vie universitaire, intellectuelle, économique et politique du Yishouv, puis de l’État juif, de 1925 jusqu’à nos jours. La liste des anciens élèves passés par le campus de l’universita ha-ivrit contient un véritable « Who’s Who » de l’establishment politique, juridique, médiatique et littéraire de l’Israël contemporain. Mais c’est un aspect différent que le présent article entend aborder : celui des orientations politiques prises dès l’origine par certains des enseignants de l’université, qui ont fait de cette institution un cheval de bataille contre le sionisme politique, puis contre plusieurs dirigeants de l’État d’Israël, de David Ben Gourion à Benjamin Nétanyahou.
Dans la première partie de ce chapitre2, nous avions vu comment Martin Buber, jeune protégé de Theodor Herzl (qui le nomma rédacteur en chef de l’organe du mouvement sioniste, Die Welt) et figure prometteuse de la jeunesse sioniste étudiante, devint rapidement un opposant farouche de son mentor, reprochant au « Visionnaire de l’État » de n’être « pas suffisamment juif ». Dans le même temps, Buber abandonna définitivement l’idée sioniste pour devenir le chantre de l’État binational, posant les fondements théoriques du programme défendu par une frange non négligeable de la gauche israélienne jusqu’à nos jours.
Dans ce combat politique contre le sionisme politique, il fut soutenu par plusieurs intellectuels juifs d’origine allemande, qui furent à ses côtés les animateurs du mouvement Brith Shalom (« Alliance pour la paix »), première organisation juive pacifiste en Eretz-Israël et lointain ancêtre de Chalom Archav. Parmi ces derniers, citons les noms de l’économiste et sociologue Arthur Ruppin, des philosophes Hans Kohn, Hugo Bergmann et du spécialiste de la Kabbale, Gershom Scholem. Albert Einstein associa également son nom aux prises de position de Brith Shalom, sans en être officiellement membre. Comment ces grands esprits juifs de l’époque, en principe favorables à l’idée sioniste, furent-ils amenés à soutenir des conceptions qui allaient finir par heurter les fondements mêmes du sionisme politique ? Cette question dépasse le cadre restreint de notre article. Disons simplement que les facteurs culturels allemands jouèrent un rôle important à cet égard, et notamment la propension à l’idéalisme et l’influence des concepts inspirés de la philosophie kantienne.
L’impératif catégorique de la coexistence judéo-arabe
Quel était le credo politique de l’Alliance pour la Paix ? Il peut se résumer en une phrase : favoriser à tout prix la coexistence judéo-arabe en Palestine, érigée en principe essentiel (une sorte d’impératif catégorique kantien), quitte à renoncer pour cela à l’objectif fondamental du sionisme, celui d’un État juif, à la place duquel il fallait se contenter d’un simple « foyer culturel juif ». Comme l’a montré, de manière fort convaincante, Yoram Hazony dans son livre essentiel, L’État juif, Sionisme, postsionisme et destins d’Israël (3), l’influence des idées de Brith Shalom s’exerça bien au-delà du petit cercle d’intellectuels juifs allemands qui partageaient ces conceptions utopistes. Gershom Scholem, qui enseigna à l’université hébraïque de 1925 à 1965, était parfaitement conscient de l’influence considérable exercée par le cercle restreint dont il faisait partie, comme en témoigne sa lettre à Walter Benjamin, datée du 1er août 1931 :
« Le petit cercle de Jérusalem, auquel j’appartiens, avait formulé et appuyé l’exigence d’une orientation nette du sionisme, dont la pierre de touche devait être la question arabe… D’autre part, depuis 1929, une campagne extrêmement violente a été lancée contre nous… A la suite de tout ceci, le congrès a voté une résolution, ouvertement dirigée contre nous, sur ‘l’objectif final’ du sionisme (4). Si l’on prenait à la lettre cette résolution, il en résulterait automatiquement que nous ne serions plus des ‘sionistes’ au sens de l’organisation… Il est vrai que, bon gré mal gré, on se décidera à faire la politique extérieure défendue par nous (ce nous représente moins de vingt personnes, des ‘intellectuels déracinés’ comme on dit ici, et qui néanmoins ont exercé une influence considérable) » (5). La « campagne extrêmement violente » dénoncée par Scholem fut en réalité une réponse aux coups de boutoir portés par le Brith Shalom contre l’Organisation sioniste et contre le sionisme politique lui-même, à la suite des pogromes arabes de 1929.
Loin de modérer leur vision utopiste d’une « coexistence judéo-arabe » au lendemain des sanglants événements de l’été 1929 qui firent 67 morts à Hébron, les principaux porte-parole de l’Alliance pour la paix saisirent en effet l’occasion pour renouveler leurs attaques contre les dirigeants sionistes, coupables à leurs yeux de s’entêter à réclamer un État juif malgré l’opposition violente (et justifiée à leurs yeux) des Arabes… Le plus virulent et le premier à réagir en ce sens fut Martin Buber, qui déclara ainsi, lors d’une réunion de Brith Shalom à Berlin, en octobre 1929 : « Si nous nous étions préparés à vivre en véritable harmonie avec les Arabes, les derniers événements n’auraient pas pu se produire ». Pour parvenir à cette harmonie, Buber appelait les Juifs à « se familiariser avec l’islam » et à « trouver une entente culturelle avec l’arabisme », préalables à la création d’un Etat binational judéo-arabe 6. Ce faisant, Buber et les autres intellectuels pacifistes imputaient aux dirigeants du Yishouv la responsabilité des pogromes qui les avaient frappés, selon un mode de raisonnement qui a depuis lors été repris ad nauseam par la gauche pacifiste juive.
D’après Hazony, les conceptions radicales et minoritaires de Brith Shalom ont réussi à s’imposer dans l’État d’Israël, au point qu’elles ont finalement triomphé, à titre posthume, en assénant au sionisme politique une défaite presque fatale. Sans partager le pessimisme de Hazony, on ne peut que le suivre dans son raisonnement, lorsqu’il écrit : « le coup de force institutionnel le plus spectaculaire réalisé par l’Alliance pour la Paix fut son influence sur l’université hébraïque de Jérusalem, qui exerça une hégémonie culturelle incontestée dans la Palestine juive ». L’université hébraïque avait en effet été conçue et imaginée par les fondateurs du sionisme politique, dont elle devait exprimer la quintessence dans le monde académique. Herzl lui-même avait demandé au représentant de la Sublime Porte, alors maître en Palestine, de créer une université juive. Zvi Hermann Shapira, rabbin et mathématicien, avait défendu l’idée d’une université hébraïque lors du Premier Congrès sioniste, à Bâle en 1897. Avant cela, les Hovevei Tsion (« Amants de Sion ») avaient émis l’idée d’une telle université lors de la Conférence de Katowicz, en 1884.
Le rabbin Avraham Itshak Hacohen Kook, grand-rabbin de la Palestine sous mandat britannique, avait parfaitement saisi l’enjeu et les risques que renfermait la création de l’université hébraïque. Dans son discours prononcé lors de la cérémonie d’inauguration, le 1er avril 1925, il exprima ce double sentiment d’espoir et de crainte. Son propos, souvent déformé à des fins polémiques par des milieux juifs orthodoxes antisionistes, qui considéraient sa participation à la cérémonie de Jérusalem comme une trahison, était en effet marqué par l’appréhension de voir l’université hébraïque participer de la tendance assimilationniste présente au sein du peuple juif depuis les débuts de son histoire. Sur ce point comme sur d’autres, la vision du rav Kook s’avéra prémonitoire. Portée sur les fonts baptismaux par tous les dirigeants du Yishouv et saluée par l’ensemble du peuple juif comme un véritable avènement messianique, l’université hébraïque allait très vite échapper, tel un Golem, aux mains de ses fondateurs, pour devenir un ferment de l’idéologie antisioniste et ultra-pacifiste.
Pierre I. Lurçat
(Extrait de mon livre La trahison des clercs d'Israël, La maison d'édition 2016)
Notes
1 Lire la belle description de la cérémonie d’inauguration faite par Dan Almagor, « Une répétition générale de la cérémonie de déclaration de l'Indépendance ».
2 P.I. Lurçat, « Le péché originel de la gauche israélienne (I) Martin Buber et le sionisme : histoire d’une trahison ».
3 Yoram Hazony, L’État juif, Sionisme, postsionisme et destins d’Israël, traduction de Claire Darmon, éditions de l’éclat 2007.
4 Cette résolution fut exigée par le leader de l’aile droite du mouvement sioniste, Zeev Jabotinsky, qui entendait ainsi protester contre les atermoiements de Weizmann et de l’exécutif sioniste, lesquels refusaient de déclarer ouvertement que le but du sionisme était la création d’un Etat juif. Lorsque le congrès refusa (contrairement à l’affirmation de G. Scholem) de voter cette résolution, Jabotinsky déchira sa carte de délégué, dans un geste théâtral, déclarant : « Ceci n’est pas un congrès sioniste ! ». Voir ma postface à son autobiographie, que j’ai eu le plaisir et l’honneur de traduire en français, Histoire de ma vie, éd. Les Provinciales, p. 221.
5 Cité dans G. Scholem, Walter Benjamin, histoire d’une amitié, page 195, c’est moi qui souligne P.I.L.).
“La naissance d’une tradition israélienne” : c’est le titre d’un article passionnant de Yoav Shorek dans le numéro de juin 2018 de la revue Hashiloah, qui paraît à Jérusalem depuis trois ans et dont il est le rédacteur en chef (1). L’auteur y explique notamment comment la volonté d’édifier en Israël une culture entièrement laïque et de créer un “Nouveau juif”, qui caractérisait le projet culturel sioniste pendant plusieurs décennies, a fait place depuis peu à l’élaboration d’une synthèse originale, dans laquelle identité juive et identité israélienne ne sont plus contradictoires, mais complémentaires.
“Il ne s’agit pas seulement”, écrit Shorek, “d’un changement du rapport à l’identité juive, mais aussi d’une transformation du caractère de l’identité civile israélienne”. Selon lui, la réalité israélienne contemporaine s’inscrit en faux contre l’idée du “Nouveau juif”, mais aussi contre la conception sioniste-religieuse, qui voudrait que “le sionisme laïc ait achevé son rôle” (de fondateur de l’Etat) et qu’il appartiendrait désormais aux membres du courant sioniste-religieux (les fameuses “kippot srougot”) de construire “l’étage supérieur, celui de Jérusalem, du Retour à Sion”. En effet, poursuit Shorek, c’est “l’identité israélienne qui devient la tradition partagée par tous - tradition qui n’est ni laïque ni religieuse”.
Cette présentation, résumée ici très succinctement, a le mérite d’offrir une vision un peu plus complexe de la réalité d’Israël aujourd’hui, que l’opposition sommaire et simpliste entre “religieux” et “laïcs”, dont on fait souvent l’aleph et le tav du débat culturel et politique israélien. (2) Pour illustrer le propos de Yoav Shorek, je voudrais évoquer ici la figure d’un des grands écrivains de langue hébraïque, mal connu du public francophone mais très présent dans la vie culturelle israélienne : Shaul Tchernikovsky.
Shaul Tchernikovsky
Shaul Tchernikovsky (1875-1943), décédé il y a tout juste 66 ans, est un des plus grands poètes de la Renaissance nationale hébraïque. Né en Ukraine, il étudie à Odessa où il publie ses premiers poèmes, avant de partir étudier la médecine à Heidelberg, puis à Lausanne. Il exerce quelques années en Russie, et combat dans l’armée russe en tant que médecin. Il émigre en Eretz-Israël en 1931 et y séjourne jusqu’à son décès en 1943. Outre ses poèmes, il a aussi traduit en hébreu plusieurs oeuvres majeures de la littérature mondiale, parmi lesquelles L’Iliade et L’Odyssée d’Homère, mais aussi Sophocle, Shakespeare, Molière, Pouchkine, Goethe, Heine, Byron, Shelley, etc.
Culture populaire et culture savante
Si ses traductions des plus grands classiques de la littérature européenne confèrent à Tchernikovsky une place de choix dans le Panthéon des lettres d’Israël, c’est par ses poèmes qu’il est demeuré présent jusqu’à aujourd’hui dans la vie culturelle. Ceux-ci ont en effet été mis en musique par les plus grands compositeurs de chansons populaires israéliens, parmi lesquels Yoel Angel et Nahum Nardi. Plusieurs des chanteurs les plus connus ont interprété ces chansons, et notamment Naomi Shemer et Shlomo Artsi (3). En cela, Tchernikovsky n’est pas différent de plusieurs autres auteurs classiques de son époque, au premier rang desquels il faut mentionner Haïm Nahman Bialik (et de la génération suivante, comme Léa Goldberg).
Tous ont en effet en commun d’être à la fois considérés comme des auteurs “classiques”, étudiés au lycée en Israël aujourd’hui (pas suffisamment…) et objets de nombreuses études littéraires savantes, mais aussi d’avoir vu leurs poèmes mis en musique par des chanteurs et d’être ainsi entrés dans la culture “populaire”. Ce faisant, la frontière entre auteurs classiques et contemporains, entre culture populaire et culture “savante”, a été largement abolie, ce qui constitue sans doute un trait original de la culture israélienne. C’est un des aspects que nous abordons, Judith et moi, dans notre nouvelle émission culturelle, diffusée sur Studio Qualita.
Pierre Lurçat
(1) www.hashiloach.org.il
(2) J’ajoute que ce sujet est le thème de mon livre Israël, le rêve inachevé.Quel Etat pour le peuple Juif? Editions de Paris 2018.
(3) Le poème “On dit qu’il existe un pays…” (Omrim yeshna Eretz) dont nous donnons les paroles ci-dessous a été interprété notamment par Naomi Shemer et par Shlomo Artsi.
Robert Badinter fait beaucoup parler de lui ces temps-ci. Il a récemment publié un livre très remarqué sur sa grand-mère, Idiss. Et il vient de lancer un “cri de colère” contre l’antisémitisme. Avec une vitalité peu ordinaire, à 91 ans, M. Badinter découvre - mieux vaut tard que jamais - la réalité de l’antisémitisme en France. Mais ce cri tardif m’a remémoré un autre “cri de colère” de Robert Badinter, auquel j’ai assisté en première ligne.
Le “cri de colère” de Robert Badinter contre les Juifs
C’était en juillet 1992. J’étais alors un jeune Juif de 25 ans, et je dirigeais le mouvement des étudiants sionistes Tagar, tout en préparant mon alyah. Ce jour-là, nous étions venus au Vel d’Hiv, lieu de sinistre mémoire, pour interpeller le président de la République, François Mitterrand. Nous avions distribué un tract, en pointant l’ambiguïté de la position de Mitterrand vis-à-vis du régime de Vichy et son refus de reconnaître la responsabilité de l’Etat français (et, accessoirement, de mettre fin à la tradition de dépôt d’une gerbe sur la tombe du maréchal Pétain, à l’île d’Yeu). A nos yeux, comme à ceux des anciens déportés et survivants de la Shoah qui étaient venus se recueillir en ce lieu symbolique, il était scandaleux que le président de la République puisse venir au Vel d’Hiv dans ces conditions.
Quand François Mitterrand est arrivé sur les lieux, il a été accueilli par des huées, des sifflets et des cris : “Mitterrand à Vichy!”. Robert Badinter, le visage contorsionné par un rictus de haine, a alors prononcé un discours d’une extrême violence, tout entier dirigé contre… les militants juifs, qui lui avaient “fait honte”! A la sortie de la manifestation, j’ai été interpellé par deux policiers en civil, et j’ai passé la nuit au poste, accusé “d’insulte au président de l’Etat”. Si je relate aujourd’hui ce souvenir, ce n’est pas pour rallumer de vieilles polémiques, mais parce qu’il me semble significatif de cette période de l’histoire de France et des Juifs en France, dont il est important de conserver la mémoire.
Au-delà de la personne de Robert Badinter, qui importe guère, c’est en effet le bilan d’une époque historique et d’une politique qui sont en jeu. Les années Mitterrand resteront, dans l’histoire des Juifs de France comme dans l’histoire française en général, celles d’une grande confusion morale et politique. Il est emblématique de cette confusion, que celui qui a su s’entourer de nombreux ministres et amis juifs soit resté également fidèle à ses amitiés de jeunesse, tissées à l’époque du régime de Vichy. Or, le procès de Vichy a depuis longtemps été fait en France, notamment grâce aux efforts incessants des époux Klarsfeld et des FFDJF, mais aussi d’autres militants juifs de la mémoire (1). Mais il reste à écrire l’histoire d’une période cruciale pour comprendre le déclin de la France (et celui de la communauté juive française).
Robert Badinter et François Mitterrand
Car beaucoup des éléments essentiels de ce déclin se sont mis en place pendant les années Mitterrand. Ainsi, le “Nouvel antisémitisme”, apparu sur le devant de la scène publique lors de “l’Intifada des banlieues”, au début des années 2000, a été décrit dans deux livres importants : La nouvelle judéophobie, de Pierre-André Taguieff, et Les territoires perdus de la République de Georges Bensoussan. Si l’on prend la peine de relire les témoignages de professeurs réunis par ce dernier, on constatera que les phénomènes qu’ils décrivent sont apparus au début des années 1990, pendant le deuxième mandat de François Mitterrand.
C’est en effet à cette époque - celle de SOS Racisme et de l’idéologie antiraciste triomphante - qu’a émergé cette configuration monstrueuse qu’Alain Finkielkraut devait décrire, bien plus tard, comme un “antiracisme antisémite” (2). Pour comprendre comment la France est devenue ce qu’elle est aujourd’hui, et comment l’antisémitisme a pu ressurgir avec une telle intensité et une telle violence, il faut aussi se rappeler qui était vraiment François Mitterrand, l’ami de René Bousquet, entouré de Juifs et d’anciens vichyssois. Car c’est dans la confusion morale et politique des années Mitterrand qu’est né le Nouvel antisémitisme actuel.
Le “Nouvel antisémitisme”, fruit tardif des années Mitterrand
Et Robert Badinter? Il a crié sa honte face aux militants juifs de la mémoire, mais il n’a jamais eu honte des fréquentations de Mitterrand, de la francisque et de la gerbe déposée chaque année à l’île d’Yeu, sur la tombe du maréchal Pétain. Au contraire, il s’est obstiné jusqu’à tout récemment à nier l’évidence - l’amitié entre Mitterrand et Bousquet - pour sauver le souvenir de sa propre amitié avec François Mitterrand. Il n’est pas le seul dans ce cas : la plupart des “Juifs de cour” qui entouraient Mitterrand ont, à des degrés divers, préféré sauver le souvenir de leur amitié et ne pas se dédire, plutôt que d’affronter leurs erreurs et celles de leur mentor et ami. Je ne citerai pas leurs noms, connus de tous. Mais leur responsabilité est grande, face à l’histoire du judaïsme français et face à son inquiétante situation actuelle. A cet égard, le cri de Robert Badinter contre l’antisémitisme paraît bien tardif et dérisoire.
Pierre Lurçat
(1) Le Betar et le Tagar ont été parties prenantes de nombreux combats menés par les époux Klarsfeld avec les FFDJF. Sur ce point, je renvoie à mon livre (inédit) L’étoile et le poing. Activisme politique et auto-défense juive en France depuis 1967.
(2) L'expression est en fait due à Pierre-André Taguieff, qui l'avait employée publiquement dès 1982. Voir Annie Kriegel,Israël est-il coupable ?, Paris, Robert Laffont, 1982.
Mitterrand (à droite) et le maréchal Pétain, octobre 1942
Dans ce pays détruit, bateau fantôme livré à toutes les rancoeurs et à toutes les haines inassouvies , Un revenant surgit soudain : Badinter, ami de Mitterrand
Il avait l'âme délicate, l'idée d'un homme coupé en deux le révulsait. Pour son confort moral, il supprima la peine de mort
Le déchaînement des violences et des crimes ne l'affecta pas, l'impunité des récidivistes pas davantage, sa clémence pour les assassins allait de pair avec sa froideur pour les victimes: son coeur n'allait pas vers les victimes, mais vers les assassins
Tant pis pour tous ceux qui ont perdu leur vie dans des conditions souvent atroces: les monstres relâchés sont ivres de leur impunité
On n'entendait plus parler de lui, depuis si longtemps, qu'on ne savait même pas si il était encore vivant mort ou vivant qui pouvait bien le sortir de son néant?
Un cri soudain le réveille et le surprend "mort aux juifs"! ce cri résonne à présent dans les rues et dans les cités de la France des héritiers de Mitterrand et de Vichy
Fils de déporté, il en est soudain bouleversé On n'est pas, impunément, ami des anciens de Vichy.