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Mitterrand-Bousquet : Le théâtre du mensonge et de l’oubli de Robert Badinter, Pierre Lurçat

October 9 2025, 12:40pm

Posted by Pierre Lurçat

NB Je republie cet article à l'occasion de la "panthéonisation" de Robert Badinter. Quoi que l'on pense de l'abolition et des autres domaines de son action, l'affaire du Vel d'Hiv relatée ci-dessous restera à mes yeux une tache indélébile sur la statue du grand homme, ce qui ne justifie évidemment pas l'acte imbécile des profanateurs de sa tombe. J'invite mes lecteurs à écouter l'excellente interview de Michel Onfray qui évoque lui aussi le Vel d'Hiv. Merci M. Onfray de votre lucidité et de votre courage! P.L.

 

A l’âge canonique de 93 ans, Robert Badinter fait de nouveau parler de lui ces jours-ci. Infatigable, il vient de publier un recueil de théâtre, incluant une pièce intitulée “Cellule 107”, dans laquelle il imagine un dialogue entre Pierre Laval et René Bousquet, l’organisateur de la rafle du Vel d’Hiv. “Robert Badinter fait parler des fantômes”, écrit l’Express, donnant la parole à l’ancien garde des Sceaux, qui déclare que “le théâtre est une leçon d’humilité”... J’ai vainement cherché dans les nombreux échos médiatiques de “Cellule 107” la trace d’une quelconque humilité, et surtout celle d’un autre fantôme, que Robert Badinter semble avoir enterré dans l’oubli le plus total… Celui de François Mitterrand, qui fut à la fois - à des époques différentes - l’ami de Badinter et celui de Bousquet.

 

J’ai déjà raconté, il y a quelque temps, comment le “cri de colère” de Badinter contre l’antisémitisme m’avait remémoré un autre “cri de colère” de Robert Badinter, auquel j’avais assisté en première ligne. 

 

Le “cri de colère” de Robert Badinter contre les Juifs

 

C’était en juillet 1992. J’étais alors un jeune Juif de 25 ans, et je dirigeais le mouvement des étudiants sionistes Tagar, tout en préparant mon alyah. Ce jour-là, nous étions venus au Vel d’Hiv, lieu de sinistre mémoire, pour interpeller le président de la République, François Mitterrand. Nous avions distribué un tract, en pointant l’ambiguïté de la position de Mitterrand vis-à-vis du régime de Vichy et son refus de reconnaître la responsabilité de l’État français (et, accessoirement, de mettre fin à la tradition de dépôt d’une gerbe sur la tombe du maréchal Pétain, à l’île d’Yeu). A nos yeux, comme à ceux des anciens déportés et survivants de la Shoah qui étaient venus se recueillir en ce lieu symbolique, il était scandaleux que le président de la République puisse venir au Vel d’Hiv dans ces conditions.

 

Quand François Mitterrand est arrivé sur les lieux, il a été accueilli par des huées, des sifflets et des cris : “Mitterrand à Vichy!”. Robert Badinter, le visage contorsionné par un rictus de haine, a alors prononcé un discours d’une extrême violence, tout entier dirigé contre… les militants juifs, qui lui avaient “fait honte”! A la sortie de la manifestation, j’ai été interpellé par deux policiers en civil, et j’ai passé la  nuit au poste, accusé “d’insulte au président de l’État”. Si je relate aujourd’hui ce souvenir, c’est parce qu’il me semble significatif de cette période de l’histoire de France et des Juifs en France, et qu’il est important de ne pas déformer la mémoire de cette période.

 

Au-delà de la personne de Robert Badinter, qui n’importe guère, c’est en effet le bilan d’une époque historique et d’une politique qui sont en jeu. Les années Mitterrand resteront, dans l’histoire des Juifs de France comme dans l’histoire française en général, celles d’une grande confusion morale et politique. Celui qui a su s’entourer de nombreux ministres et amis juifs était resté également fidèle à ses amitiés de jeunesse, tissées à l’époque du régime de Vichy, ayant “conservé sa sympathie à René Bousquet”, comme il l’avoua sans honte à Pierre Péan (1). Or, si le procès de Vichy a depuis longtemps été fait en France, notamment grâce aux efforts incessants des époux Klarsfeld et des FFDJF, mais aussi d’autres militants juifs de la mémoire, il reste à écrire l’histoire d’une période cruciale pour comprendre le déclin de la France (et celui de la communauté juive française).

 

Robert Badinter et François Mitterrand 

 

Beaucoup des éléments essentiels de ce déclin se sont mis en place pendant les années Mitterrand. Ainsi, le “Nouvel antisémitisme”, apparu sur le devant de la scène publique lors de “l’Intifada des banlieues”, au début des années 2000, a été décrit dans deux livres importants : La nouvelle judéophobie, de Pierre-André Taguieff, et Les territoires perdus de la République de Georges Bensoussan. Si l’on prend la peine de relire les témoignages de professeurs réunis par ce dernier, on constatera que les phénomènes qu’ils décrivent sont apparus au début des années 1990, pendant le deuxième mandat de François Mitterrand. C’est en effet à cette époque - celle de SOS Racisme et de l’idéologie antiraciste triomphante - qu’a émergé cette configuration monstrueuse qu’Alain Finkielkraut devait décrire, bien plus tard, comme un “antiracisme antisémite”. 

 

Pour comprendre comment la France est devenue ce qu’elle est aujourd’hui, pour comprendre l’assassinat de Sarah Halimi et l’attitude de la justice française à son égard (justice dont Badinter prétend aujourd’hui qu’elle est “incorruptible”...), pour comprendre comment l’antisémitisme a pu ressurgir avec une telle intensité et une telle violence, il faut aussi se rappeler qui était vraiment François Mitterrand, l’ami fidèle de René Bousquet, qui s’est entouré de Juifs et d’anciens vichyssois. Car c’est dans la confusion morale et politique des années Mitterrand qu’est né le Nouvel antisémitisme actuel.



 

Le “Nouvel antisémitisme”, fruit tardif des années Mitterrand

 

Et Robert Badinter? Il a crié sa honte face aux militants juifs de la mémoire, mais il n’a jamais eu honte des fréquentations de Mitterrand, de la francisque et de la gerbe déposée chaque année à l’île d’Yeu, sur la tombe du maréchal Pétain. Au contraire, il s’est obstiné jusqu’à tout récemment à nier l’évidence  - l’amitié entre Mitterrand et Bousquet - pour sauver le souvenir de sa propre amitié avec François Mitterrand (2). Il n’est pas le seul dans ce cas : la plupart des “Juifs de cour” qui entouraient Mitterrand ont, à des degrés divers, préféré sauver le souvenir de leur amitié et ne pas se dédire, plutôt que d’affronter leurs erreurs et celles de leur mentor et ami. Je ne citerai pas leurs noms, connus de tous. Mais leur responsabilité est grande, face à l’histoire du judaïsme français et face à son inquiétante situation actuelle. 

 

 

Dans un petit livre tiré d’une émission de télévision intitulé Mitterrand à Vichy, Serge Moati donne ainsi la parole à Pierre Moscovici, qui rappelle l’ostracisme dont il a été victime au Parti socialiste, après avoir dit son écoeurement en apprenant les révélations du passé vichyssois de Mitterrand. Robert Badinter, de son côté, fait la promotion de son nouveau livre, en évitant soigneusement de mentionner le nom de son ancien mentor, celui qui fut “l’ami” des Juifs de Cour tout en gardant intacte jusqu’à son dernier jour son amitié à René Bousquet, l’ordonnateur de la grande Rafle du Vel d’Hiv. L’ancien garde des Sceaux cultive ainsi un oubli bien utile, en prétendant faire “oeuvre de mémoire”... La mémoire de M. Badinter est, en l’occurrence, très sélective.

Pierre Lurçat

 

(1) Auteur du livre qui déclencha le scandale, Une jeunesse française, paru chez Fayard en 1994.

(2) Voir “François Mitterrand n’entretenait pas de relation avec Bousquet à Vichy”, interview donnée au journal Le Monde 11.5.2011 https://www.lemonde.fr/idees/article/2011/05/05/robert-badinter-il-n-entretenait-pas-de-relations-avec-bousquet-a-vichy_1517403_3232.html




 

Mitterrand (à droite) et le maréchal Pétain, octobre 1942

 

 

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Les sifflets du Vel d'Hiv : l'action militante au cœur de la vie politique française

July 16 2025, 10:29am

Posted by Pierre Lurçat

Le “cri de colère” de Robert Badinter contre les Juifs

Le “cri de colère” de Robert Badinter contre les Juifs

A l'occasion des commémorations de la Rafle du Vel' d'Hiv, je publie cet extrait de mon livre L'étoile et le poing, récemment publié. P.L.

 

De toutes les actions du Tagar, la plus médiatique et celle qui a eu les répercussions les plus marquantes est incontestablement l’affaire du Vel d’Hiv. Ayant été un des principaux acteurs de cet épisode, je le relate ici, une fois n’est pas coutume, à la première personne. Tout avait commencé par la décision de la cour d’appel de Paris, le 13 avril 1992, d’acquitter Paul Touvier, ancien chef de la Milice à Lyon, inculpé depuis 1989 de crimes contre l’Humanité. Cette décision soulève une indignation considérable, au sein de la communauté juive et au-delà.

Le directeur de la rédaction du journal Le Monde, Bruno Frappat, écrit dans un édito intitulé

« Affront » : « S’il s’est trouvé des enseignants pour mettre en doute l’existence des chambres à gaz, s’il s’est trouvé des tribuns politiques pour faire du génocide un sujet de plaisanterie pour fin de banquets, s’il circule en 1992 des publications ouvertement nazies, faut-il s’étonner qu’il se soit trouvé des juges – trois – pour disculper et Touvier, et Vichy ? »

 

C’est dans ce contexte que se déroule la cérémonie traditionnelle du 16 juillet devant l’emplacement de l’ancien vélodrome d’hiver, le « Vel d’Hiv ». A cette époque, je suis à la tête du Tagar, le mouvement des étudiants sionistes, et je suis de près le dossier de la Collaboration et des crimes de Vichy. Ayant appris que le président de la République devait assister à la cérémonie du 16 juillet, nous avons préparé un tract, sous le titre « La gerbe de M. Mitterrand », dans lequel nous posons les questions suivantes :

 

« Pourquoi M. Mitterrand refuse-t-il toujours de reconnaître officiellement les crimes commis par l’État français de Vichy contre les Juifs ? Pourquoi reste-t-il sourd à la demande des anciens déportés, résistants et de tous ceux qui luttent pour la mémoire ? Pourquoi veut-il à tout prix empêcher la justice de faire le procès de Vichy et de la Collaboration, au nom d’une fausse conception de la ‘paix civile’ ? Pourquoi M. Mitterrand protège-t-il René Bousquet, ancien chef de la police de Vichy et responsable direct de l’organisation des rafles antijuives ? Pourquoi M. Mitterrand ne s’est-il jamais expliqué sur son passé sous l’Occupation et sur son activité au service du régime de Vichy pendant un an ? »

Une commémoration mouvementée

Nous avons aussi, sur l’initiative d’Eliaou, décidé de nous munir de sifflets pour perturber le déroulement de la cérémonie. Le jour J, j’arrive en avance à proximité du Vel d’Hiv où je retrouve Eliaou, qui distribue les sifflets aux militants du Tagar. Nous commençons à distribuer le tract aux membres de l’assistance, nombreuse.

 

Dans son livre très éclairant[1], consacré aux rapports entre Mitterrand et Vichy, le journaliste George-Marc Benamou fait le récit de cet épisode. « On n’avait jamais vu autant de monde à cette cérémonie du 16 juillet… On distinguait, dans cette foule hétérogène, la centaine d’intellectuels

 

du très actif ‘Comité Vel d’Hiv 42’, qui faisait parler de lui depuis qu’il avait demandé à

Mitterrand, – sans l’obtenir –, la ‘reconnaissance officielle des persécutions et des crimes de Vichy contre les Juifs’ ; les jeunes juifs du Bétar avec pancartes et drapeaux, très agités ce jour-là ; la vieille gauche juive, les amis des Aubrac, et puis la foule des déportés, des enfants de déportés et des anonymes. Il y avait de l’électricité dans l’air ».

 

Au moment où le président de la République fait son apparition, boulevard de Grenelle, entouré de ses gardes du corps, nous déclenchons les sifflets et je lance le slogan : « Mitterrand, à Vichy ! ». Notre intervention suscite quelques réactions hostiles dans l’assistance, et d’autres favorables, au sein du public très mélangé venu assister à la cérémonie.

 

Mais c’est le Garde des Sceaux, Robert Badinter, qui va amplifier la polémique, par sa réaction émotive et son accès de colère. Prenant la parole immédiatement après les sifflets qui ont perturbé la cérémonie, il s’écrie, le visage tordu par un rictus de haine : « Vous m’avez fait honte ! Vous m’avez fait honte en pensant à ce qui s’est passé là… Il y a des moments où il est dit dans la Parole, les morts vous écoutent ! Je ne demande que le silence que les morts appellent ! » Les images de Badinter tançant la foule vont faire le tour du monde et deviendront célèbres : elles seront régulièrement diffusées dans des émissions sur le thème de Vichy, bien des années plus tard.

 

Interpellé pour « insulte au président de l’État »

 

En regagnant le métro après la cérémonie, je suis soudain coincé par trois inspecteurs en civils, qui m’empoignent et me menottent sous le regard médusé de quelques passants. Mon rôle de ‘meneur’ dans l’échauffourée ne leur a pas échappé, et ils m’annoncent que je suis interpellé pour « insultes au président de la République » et qu’ils m’ont entendu crier « Mitterrand imbécile ! »

Partagé entre la colère et l’amusement, je suis conduit au commissariat central du 14e arrondissement, où je passe la nuit. Conscient de la réussite de notre action, je me souviens avoir annoncé aux policiers qui prennent ma déposition que cette affaire ira loin et qu’ils vont entendre parler de moi dans les journaux… Je ne crois pas si bien dire : le surlendemain, un journaliste de France-Soir m’appelle au local du Tagar et vient m’interviewer. Son article, publié le 18 juillet en Une du quotidien, est plutôt sympathique :

 

« Allure d’étudiant consciencieux, le président du Tagar a rempli sa mission : créer l’élan de protestation qui, jeudi soir, a sérieusement perturbé la cérémonie du Vel d’Hiv ». Dans les bureaux aux volets fermés du Tagar, boulevard de Strasbourg, le téléphone ne cesse plus de sonner ».

 

L’obsession juive de François Mitterrand

 

Dans son livre précité, Georges-Marc Benamou relate la manière obsessionnelle dont le président de la République, François Mitterrand, évoque devant lui son conflit avec une partie de la communauté juive organisée, au cours des derniers jours de son deuxième septennat, en mai

 

1995. Les causes de ce conflit sont multiples : l’affaire Bousquet, la fameuse « gerbe », la commémoration du Vel d’Hiv… Le point commun entre toutes ces questions est le retour de Vichy et la question sensible de la responsabilité française dans les crimes du régime du Vichy. Derrière cette question historique affleure, de manière plus ou moins visible, celle de l’attitude de Mitterrand à l’égard de Vichy, qui donnera lieu à plusieurs livres, et notamment celui de Pierre Péan, Une jeunesse française : François Mitterrand, 1934-1947[2].

 

Benamou rapporte plusieurs de ses conversations avec Mitterrand, tenues pendant cette période, qui tournent souvent autour des rapports du président avec les Juifs. « Comme les Juifs savaient que j’étais leur ami, alors ils se sont permis avec moi ce qu’ils ne se seraient pas permis avec mes prédécesseurs – qui n’étaient pas leurs amis… Ont-ils osé demander cela à De  Gaulle…? Est-ce qu’ils ont osé le harceler, afin d’obtenir de lui ces excuses de la France ? Oh non… »

 

Au beau milieu d’une allée, il s’arrêté et me souffla, en me regardant un peu confus, avec une précaution trop marquée – craignait-il que je le prenne pour un antisémite : ‘Les responsables juifs ont perdu leurs nerfs dans cette affaire… » Il avait pris un tel air de mystère... »

 

L'obsession "juive" – évoquée par Georges-Marc Benamou – de François Mitterrand, dans les dernières années de son second septennat, tient largement au sentiment qu'il avait d'avoir été "trahi" par ceux qui l'avaient jadis encensé. L'affaire des Sifflets du Vel d'Hiv est à cet égard symptomatique de la dégradation des relations entre le Président – parfois considéré comme le plus philosémite de la Cinquième République – et la communauté juive organisée. En plaçant sous le feu des projecteurs le passé trouble de Mitterrand à Vichy, le Tagar a largement écorné l'image avantageuse que ce dernier avait réussi à construire, avec l'aide de certains de ses proches conseillers.

 

[1] BENAMOU 2001.

[2] PEAN 1994.

Les sifflets du Vel d'Hiv : l'action militante au cœur de la vie politique française

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Bousquet-Mitterrand : la mémoire sélective de Robert Badinter

November 29 2022, 08:15am

Posted by Pierre Lurçat

Bousquet-Mitterrand : la mémoire sélective de Robert Badinter

NB La version originale de cet article est parue dans Causeur.

 

Robert Badinter est infatigable. A l’âge canonique de quatre-vingt-quatorze ans, l’ancien Garde des Sceaux de François Mitterrand publie un nouveau livre, intitulé Le procès Bousquet. Haute Cour de Justice 20-23 juin 1949. Selon son auteur, ce livre constitué des comptes-rendus sténographiques du procès de l’ancien directeur de la Police de Vichy pose la question suivante : « Au-delà de l’intérêt historique que présente ce déni de justice, demeure une question essentielle : comment la Haute Cour a-t-elle pu acquitter René Bousquet et lui délivrer un véritable brevet de Résistance ? » 

 

Badinter avait déjà publié l’an dernier une pièce de théâtre, « Cellule 107 » dans laquelle il imaginait la rencontre entre Bousquet et Laval, à la veille de l’exécution de ce dernier à la prison de Fresnes. Pourquoi cet intérêt soudain pour la figure de Bousquet, de la part de Robert Badinter ? Une réponse possible nous est donnée par l’intéressé lui-même, dans une interview avec l’historien Laurent Joly. Lorsque ce dernier lui demande pourquoi Bousquet n’a jamais été jugé pour ses crimes, Robert Badinter répond que l’ancien fonctionnaire de Vichy était atteint de la maladie d’Alzheimer, ce qui aurait invalidé selon lui tout nouveau procès. « Vous imaginez Bousquet sénile dans le box, répondre de crimes commis cinquante ans plus tôt ? » demande Badinter.

 

En vérité, la raison principale pour laquelle René Bousquet n’a jamais été jugé tient sans doute à de toutes autres raisons, à savoir les relations étroites qu’il entretenait depuis la guerre dans différents milieux haut-placés, et notamment avec François Mitterrand. Il faut réécouter l’interview que ce dernier avait accordée à Jean-Pierre Elkabach en 1994, pour mesurer le gouffre qui sépare le discours de Badinter de celui de son ancien mentor. Mitterrand avait alors choisi de répondre aux questions d’Elkabach, en direct de l’Elysée, après la parution du livre de Pierre Péan, Une jeunesse française, pour tenter de répondre aux accusations concernant ses fréquentations pendant la période de Vichy.

 

Quand Elkabach interroge Mitterrand sur l’aveuglement de tous ceux qui ont fréquenté Bousquet après la guerre, et lui fait remarquer que « moralement, vous ne pouvez pas l’acquitter », le Président de la République a cette réponse étonnante : « Aveugles sur quoi ? Mais de quoi me parlez-vous ? Ils sont en face d’un homme qui a été acquitté par la Haute Cour de Justice ! » Mitterrand s’en tient donc à la version bien commode d’un Bousquet innocenté et « bien sous tous rapports », dont personne ne pouvait alors soupçonner les crimes. Ce qui n’empêche pas son ministre de la Justice de l’époque de dénoncer aujourd’hui la « parodie de justice » et le « scandale judiciaire » du procès de 1949.

 

Robert Badinter, qui a gardé toute sa tête, semble pourtant avoir la mémoire sélective quand il est question de François Mitterrand. Face à l’historien Laurent Joly, il se lance ainsi dans une diatribe dirigée contre… les manifestants qui avaient hué François Mitterrand, lors de la commémoration du Vel d’Hiv, en juillet 1993[1]. « C’était honteux ! » s’exclame Badinter, en repensant trente ans plus tard à sa fameuse colère d’alors, dont les images avaient fait le « buzz ». « Il y a un moment où la politique doit cesser », explique encore l’ancien proche de Mitterrand, ajoutant « cet incident monté de toutes pièces m’a fait horreur ». Badinter, contrairement à plusieurs des amis juifs du Président (Jacques Attali ou George-Marc Benamou notamment) n’a en effet jamais changé d’attitude envers François Mitterrand. Comme celui-ci à l’égard de Bousquet, il est fidèle en amitié. Le livre qu’il vient de publier est sans doute une pièce importante à verser au dossier de l’affaire Bousquet. Mais il ne nous apprendra rien des relations entre Bousquet et Mitterrand ni de l’admiration que Badinter voue encore à ce dernier.

Pierre Lurçat

 

______________________________________________________

Je donnerai une série de conférences en France sur Le Mur de fer de Jabotinsky, à Paris, Lyon, Strasbourg et Marseille dans le cadre de l’Organisation Sioniste Mondiale :

 

Jeudi 1er décembre à Paris, au centre Fleg

Lundi 5 décembre à Strasbourg, renseignements à iif.sxb@gmail.com

Mardi 6 décembre à Lyon au CIV Malherbe

Mercredi 7 décembre à Marseille au centre Fleg

Jeudi 8 décembre à Paris, au KKL

 

 

 

 

[1] J’ajoute que je me trouvais moi-même en première ligne parmi les manifestants.

 

Le “cri de colère” de Robert Badinter contre les Juifs

Le “cri de colère” de Robert Badinter contre les Juifs

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Vel d'Hiv : le jour où Robert Badinter a eu “honte” d’être juif, Pierre Lurçat

July 17 2019, 16:29pm

Posted by Pierre Lurçat

Robert Badinter fait beaucoup parler de lui ces temps-ci. Il a récemment publié un livre très remarqué sur sa grand-mère, Idiss. Et il vient de lancer un “cri de colère” contre l’antisémitisme. Avec une vitalité peu ordinaire, à 91 ans, M. Badinter découvre - mieux vaut tard que jamais - la réalité de l’antisémitisme en France. Mais ce cri tardif m’a remémoré un autre “cri de colère” de Robert Badinter, auquel j’ai assisté en première ligne.

 

Le “cri de colère” de Robert Badinter contre les Juifs

 

C’était en juillet 1992. J’étais alors un jeune Juif de 25 ans, et je dirigeais le mouvement des étudiants sionistes Tagar, tout en préparant mon alyah. Ce jour-là, nous étions venus au Vel d’Hiv, lieu de sinistre mémoire, pour interpeller le président de la République, François Mitterrand. Nous avions distribué un tract, en pointant l’ambiguïté de la position de Mitterrand vis-à-vis du régime de Vichy et son refus de reconnaître la responsabilité de l’Etat français (et, accessoirement, de mettre fin à la tradition de dépôt d’une gerbe sur la tombe du maréchal Pétain, à l’île d’Yeu). A nos yeux, comme à ceux des anciens déportés et survivants de la Shoah qui étaient venus se recueillir en ce lieu symbolique, il était scandaleux que le président de la République puisse venir au Vel d’Hiv dans ces conditions.

 

Quand François Mitterrand est arrivé sur les lieux, il a été accueilli par des huées, des sifflets et des cris : “Mitterrand à Vichy!”. Robert Badinter, le visage contorsionné par un rictus de haine, a alors prononcé un discours d’une extrême violence, tout entier dirigé contre… les militants juifs, qui lui avaient “fait honte”! A la sortie de la manifestation, j’ai été interpellé par deux policiers en civil, et j’ai passé la  nuit au poste, accusé “d’insulte au président de l’Etat”. Si je relate aujourd’hui ce souvenir, ce n’est pas pour rallumer de vieilles polémiques, mais parce qu’il me semble significatif de cette période de l’histoire de France et des Juifs en France, dont il est important de conserver la mémoire.

 

Au-delà de la personne de Robert Badinter, qui importe guère, c’est en effet le bilan d’une époque historique et d’une politique qui sont en jeu. Les années Mitterrand resteront, dans l’histoire des Juifs de France comme dans l’histoire française en général, celles d’une grande confusion morale et politique. Il est emblématique de cette confusion, que celui qui a su s’entourer de nombreux ministres et amis juifs soit resté également fidèle à ses amitiés de jeunesse, tissées à l’époque du régime de Vichy. Or, le procès de Vichy a depuis longtemps été fait en France, notamment grâce aux efforts incessants des époux Klarsfeld et des FFDJF, mais aussi d’autres militants juifs de la mémoire (1). Mais il reste à écrire l’histoire d’une période cruciale pour comprendre le déclin de la France (et celui de la communauté juive française).


 

Robert Badinter et François Mitterrand

 

Car beaucoup des éléments essentiels de ce déclin se sont mis en place pendant les années Mitterrand. Ainsi, le “Nouvel antisémitisme”, apparu sur le devant de la scène publique lors de “l’Intifada des banlieues”, au début des années 2000, a été décrit dans deux livres importants : La nouvelle judéophobie, de Pierre-André Taguieff, et Les territoires perdus de la République de Georges Bensoussan. Si l’on prend la peine de relire les témoignages de professeurs réunis par ce dernier, on constatera que les phénomènes qu’ils décrivent sont apparus au début des années 1990, pendant le deuxième mandat de François Mitterrand.

 

C’est en effet à cette époque - celle de SOS Racisme et de l’idéologie antiraciste triomphante - qu’a émergé cette configuration monstrueuse qu’Alain Finkielkraut devait décrire, bien plus tard, comme un “antiracisme antisémite” (2). Pour comprendre comment la France est devenue ce qu’elle est aujourd’hui, et comment l’antisémitisme a pu ressurgir avec une telle intensité et une telle violence, il faut aussi se rappeler qui était vraiment François Mitterrand, l’ami de René Bousquet, entouré de Juifs et d’anciens vichyssois. Car c’est dans la confusion morale et politique des années Mitterrand qu’est né le Nouvel antisémitisme actuel.


 

Le “Nouvel antisémitisme”, fruit tardif des années Mitterrand

 

Et Robert Badinter? Il a crié sa honte face aux militants juifs de la mémoire, mais il n’a jamais eu honte des fréquentations de Mitterrand, de la francisque et de la gerbe déposée chaque année à l’île d’Yeu, sur la tombe du maréchal Pétain. Au contraire, il s’est obstiné jusqu’à tout récemment à nier l’évidence  - l’amitié entre Mitterrand et Bousquet - pour sauver le souvenir de sa propre amitié avec François Mitterrand. Il n’est pas le seul dans ce cas : la plupart des “Juifs de cour” qui entouraient Mitterrand ont, à des degrés divers, préféré sauver le souvenir de leur amitié et ne pas se dédire, plutôt que d’affronter leurs erreurs et celles de leur mentor et ami. Je ne citerai pas leurs noms, connus de tous. Mais leur responsabilité est grande, face à l’histoire du judaïsme français et face à son inquiétante situation actuelle. A cet égard, le cri de Robert Badinter contre l’antisémitisme paraît bien tardif et dérisoire.

Pierre Lurçat

 

(1) Le Betar et le Tagar ont été parties prenantes de nombreux combats menés par les époux Klarsfeld avec les FFDJF. Sur ce point, je renvoie à mon livre (inédit) L’étoile et le poing. Activisme politique et auto-défense juive en France depuis 1967.

(2) L'expression est en fait due à Pierre-André Taguieff, qui l'avait employée publiquement dès 1982. Voir Annie Kriegel, Israël est-il coupable ?, Paris, Robert Laffont, 1982. 

 

Mitterrand (à droite) et le maréchal Pétain, octobre 1942

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J'ajoute sur ce dossier le texte de ma mère, Liliane Lurçat, écrit en 2014.

 

Dans ce pays détruit, bateau fantôme livré à toutes les rancoeurs
et à toutes  les haines inassouvies ,
Un revenant surgit soudain : Badinter, ami de Mitterrand


Il avait l'âme délicate, l'idée d'un homme coupé en deux le révulsait.
Pour son confort moral, il supprima la peine de mort

Le déchaînement des violences  et des crimes ne l'affecta pas,
l'impunité  des récidivistes pas davantage, sa clémence
pour les assassins  allait de pair avec sa froideur pour les victimes:
son coeur n'allait pas vers les victimes, mais vers les assassins

Tant pis pour tous ceux qui ont perdu leur vie dans des conditions
souvent atroces: les monstres relâchés sont ivres  de leur impunité

On n'entendait plus parler de lui, depuis si longtemps, 
qu'on ne savait même pas si il était encore vivant
mort ou vivant qui pouvait bien le sortir de son néant?

Un cri soudain le réveille et le surprend 
"mort aux juifs"!
ce cri résonne à présent  dans les rues  et dans  les cités
de la France des héritiers de Mitterrand et de Vichy

Fils de déporté, il en est soudain bouleversé
On n'est pas, impunément, ami des anciens de Vichy.

 

liliane lurçat,robert badinter,mitterrand

 

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