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Les sifflets du Vel d'Hiv : l'action militante au cœur de la vie politique française

July 16 2025, 10:29am

Posted by Pierre Lurçat

Le “cri de colère” de Robert Badinter contre les Juifs

Le “cri de colère” de Robert Badinter contre les Juifs

A l'occasion des commémorations de la Rafle du Vel' d'Hiv, je publie cet extrait de mon livre L'étoile et le poing, récemment publié. P.L.

 

De toutes les actions du Tagar, la plus médiatique et celle qui a eu les répercussions les plus marquantes est incontestablement l’affaire du Vel d’Hiv. Ayant été un des principaux acteurs de cet épisode, je le relate ici, une fois n’est pas coutume, à la première personne. Tout avait commencé par la décision de la cour d’appel de Paris, le 13 avril 1992, d’acquitter Paul Touvier, ancien chef de la Milice à Lyon, inculpé depuis 1989 de crimes contre l’Humanité. Cette décision soulève une indignation considérable, au sein de la communauté juive et au-delà.

Le directeur de la rédaction du journal Le Monde, Bruno Frappat, écrit dans un édito intitulé

« Affront » : « S’il s’est trouvé des enseignants pour mettre en doute l’existence des chambres à gaz, s’il s’est trouvé des tribuns politiques pour faire du génocide un sujet de plaisanterie pour fin de banquets, s’il circule en 1992 des publications ouvertement nazies, faut-il s’étonner qu’il se soit trouvé des juges – trois – pour disculper et Touvier, et Vichy ? »

 

C’est dans ce contexte que se déroule la cérémonie traditionnelle du 16 juillet devant l’emplacement de l’ancien vélodrome d’hiver, le « Vel d’Hiv ». A cette époque, je suis à la tête du Tagar, le mouvement des étudiants sionistes, et je suis de près le dossier de la Collaboration et des crimes de Vichy. Ayant appris que le président de la République devait assister à la cérémonie du 16 juillet, nous avons préparé un tract, sous le titre « La gerbe de M. Mitterrand », dans lequel nous posons les questions suivantes :

 

« Pourquoi M. Mitterrand refuse-t-il toujours de reconnaître officiellement les crimes commis par l’État français de Vichy contre les Juifs ? Pourquoi reste-t-il sourd à la demande des anciens déportés, résistants et de tous ceux qui luttent pour la mémoire ? Pourquoi veut-il à tout prix empêcher la justice de faire le procès de Vichy et de la Collaboration, au nom d’une fausse conception de la ‘paix civile’ ? Pourquoi M. Mitterrand protège-t-il René Bousquet, ancien chef de la police de Vichy et responsable direct de l’organisation des rafles antijuives ? Pourquoi M. Mitterrand ne s’est-il jamais expliqué sur son passé sous l’Occupation et sur son activité au service du régime de Vichy pendant un an ? »

Une commémoration mouvementée

Nous avons aussi, sur l’initiative d’Eliaou, décidé de nous munir de sifflets pour perturber le déroulement de la cérémonie. Le jour J, j’arrive en avance à proximité du Vel d’Hiv où je retrouve Eliaou, qui distribue les sifflets aux militants du Tagar. Nous commençons à distribuer le tract aux membres de l’assistance, nombreuse.

 

Dans son livre très éclairant[1], consacré aux rapports entre Mitterrand et Vichy, le journaliste George-Marc Benamou fait le récit de cet épisode. « On n’avait jamais vu autant de monde à cette cérémonie du 16 juillet… On distinguait, dans cette foule hétérogène, la centaine d’intellectuels

 

du très actif ‘Comité Vel d’Hiv 42’, qui faisait parler de lui depuis qu’il avait demandé à

Mitterrand, – sans l’obtenir –, la ‘reconnaissance officielle des persécutions et des crimes de Vichy contre les Juifs’ ; les jeunes juifs du Bétar avec pancartes et drapeaux, très agités ce jour-là ; la vieille gauche juive, les amis des Aubrac, et puis la foule des déportés, des enfants de déportés et des anonymes. Il y avait de l’électricité dans l’air ».

 

Au moment où le président de la République fait son apparition, boulevard de Grenelle, entouré de ses gardes du corps, nous déclenchons les sifflets et je lance le slogan : « Mitterrand, à Vichy ! ». Notre intervention suscite quelques réactions hostiles dans l’assistance, et d’autres favorables, au sein du public très mélangé venu assister à la cérémonie.

 

Mais c’est le Garde des Sceaux, Robert Badinter, qui va amplifier la polémique, par sa réaction émotive et son accès de colère. Prenant la parole immédiatement après les sifflets qui ont perturbé la cérémonie, il s’écrie, le visage tordu par un rictus de haine : « Vous m’avez fait honte ! Vous m’avez fait honte en pensant à ce qui s’est passé là… Il y a des moments où il est dit dans la Parole, les morts vous écoutent ! Je ne demande que le silence que les morts appellent ! » Les images de Badinter tançant la foule vont faire le tour du monde et deviendront célèbres : elles seront régulièrement diffusées dans des émissions sur le thème de Vichy, bien des années plus tard.

 

Interpellé pour « insulte au président de l’État »

 

En regagnant le métro après la cérémonie, je suis soudain coincé par trois inspecteurs en civils, qui m’empoignent et me menottent sous le regard médusé de quelques passants. Mon rôle de ‘meneur’ dans l’échauffourée ne leur a pas échappé, et ils m’annoncent que je suis interpellé pour « insultes au président de la République » et qu’ils m’ont entendu crier « Mitterrand imbécile ! »

Partagé entre la colère et l’amusement, je suis conduit au commissariat central du 14e arrondissement, où je passe la nuit. Conscient de la réussite de notre action, je me souviens avoir annoncé aux policiers qui prennent ma déposition que cette affaire ira loin et qu’ils vont entendre parler de moi dans les journaux… Je ne crois pas si bien dire : le surlendemain, un journaliste de France-Soir m’appelle au local du Tagar et vient m’interviewer. Son article, publié le 18 juillet en Une du quotidien, est plutôt sympathique :

 

« Allure d’étudiant consciencieux, le président du Tagar a rempli sa mission : créer l’élan de protestation qui, jeudi soir, a sérieusement perturbé la cérémonie du Vel d’Hiv ». Dans les bureaux aux volets fermés du Tagar, boulevard de Strasbourg, le téléphone ne cesse plus de sonner ».

 

L’obsession juive de François Mitterrand

 

Dans son livre précité, Georges-Marc Benamou relate la manière obsessionnelle dont le président de la République, François Mitterrand, évoque devant lui son conflit avec une partie de la communauté juive organisée, au cours des derniers jours de son deuxième septennat, en mai

 

1995. Les causes de ce conflit sont multiples : l’affaire Bousquet, la fameuse « gerbe », la commémoration du Vel d’Hiv… Le point commun entre toutes ces questions est le retour de Vichy et la question sensible de la responsabilité française dans les crimes du régime du Vichy. Derrière cette question historique affleure, de manière plus ou moins visible, celle de l’attitude de Mitterrand à l’égard de Vichy, qui donnera lieu à plusieurs livres, et notamment celui de Pierre Péan, Une jeunesse française : François Mitterrand, 1934-1947[2].

 

Benamou rapporte plusieurs de ses conversations avec Mitterrand, tenues pendant cette période, qui tournent souvent autour des rapports du président avec les Juifs. « Comme les Juifs savaient que j’étais leur ami, alors ils se sont permis avec moi ce qu’ils ne se seraient pas permis avec mes prédécesseurs – qui n’étaient pas leurs amis… Ont-ils osé demander cela à De  Gaulle…? Est-ce qu’ils ont osé le harceler, afin d’obtenir de lui ces excuses de la France ? Oh non… »

 

Au beau milieu d’une allée, il s’arrêté et me souffla, en me regardant un peu confus, avec une précaution trop marquée – craignait-il que je le prenne pour un antisémite : ‘Les responsables juifs ont perdu leurs nerfs dans cette affaire… » Il avait pris un tel air de mystère... »

 

L'obsession "juive" – évoquée par Georges-Marc Benamou – de François Mitterrand, dans les dernières années de son second septennat, tient largement au sentiment qu'il avait d'avoir été "trahi" par ceux qui l'avaient jadis encensé. L'affaire des Sifflets du Vel d'Hiv est à cet égard symptomatique de la dégradation des relations entre le Président – parfois considéré comme le plus philosémite de la Cinquième République – et la communauté juive organisée. En plaçant sous le feu des projecteurs le passé trouble de Mitterrand à Vichy, le Tagar a largement écorné l'image avantageuse que ce dernier avait réussi à construire, avec l'aide de certains de ses proches conseillers.

 

[1] BENAMOU 2001.

[2] PEAN 1994.

Les sifflets du Vel d'Hiv : l'action militante au cœur de la vie politique française
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A
J'ai toujours pensé - et tout indique que j'ai raison - que le livre de Péan était en réalité un livre de courtisan en service commandé destiné, au moment où Mitterrand était rattrapé par son passé, à réaliser d'urgence une opération de "damage control" et à minimiser le rôle de Mitterrand dans la Collaboration. Ce livre, en ce qui me concerne, ne vaut rien. Beaucoup plus accablants sont les ouvrages de François Gerber (Mitterrand, entre Cagoule et Francisque), de Pierre de Vernejoul (Oublier? - Jamais!), de Michel Cailliau, de Francis Masset, de Jean-Edern Hallier (L’Honneur perdu de François Mitterrand), etc. Quant au "choc de la révélation" de Moati, on a le droit d'en rire. Ce bouquin, si ma mémoire ne me trahit pas, remonte à 2008 ou 2009. Quelle hypocrisie sans nom que ces vierges effarouchées à retardement, alors que tout le monde savait depuis toujours, et que, dans les rédactions, et à Saint-Germain, tout le monde avait lu L'Honneur perdu de François Mitterrand depuis... 1983!! Quant à GM Benamou, j'aime encore mieux ne pas commenter.
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