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yigal amir

1995-2025 : De l’affaire Raviv à l’affaire Sdé Teiman - Vers la fin du Deep State israélien ?

November 5 2025, 09:11am

Posted by Pierre Lurçat

Image tirée du film "Incitement"

Image tirée du film "Incitement"

 

 

1.

 

Le nom d'Avishaï Raviv ne dit pas grand-chose à ceux qui n'étaient pas nés en 1995. A l'époque, dans les semaines qui ont suivi la soirée fatidique du 5 novembre 1995, ce nom (et le surnom qu'il portait au sein des services de sécurité intérieure, « Champagne ») sont devenus synonymes, aux yeux de nombreux Israéliens, de la part d'ombre et de scandale politique qui entourait l'assassinat du Premier ministre Itshak Rabin par Yigal Amir. Comment le Shin Beth avait-il pu laisser les coudées franches à son agent pour mener des actions provocatrices, telles que l'impression du fameux poster de Rabin en uniforme nazi, les appels au meurtre et les innombrables manifestations anti arabes ? Et surtout, comment Raviv avait-il pu être en contact étroit avec Yigal Amir, l'incitant et le poussant à commettre l'irréparable, et tout cela au vu et au su de sa hiérarchie et avec son approbation ?

 

En écoutant hier soir Avishaï Raviv, invité du programme phare de la chaîne 14 « Les patriotes », j'ai surtout été frappé par l'indigence intellectuelle et morale qui se dégageait de ses propos. On ne pouvait se départir de l'impression, en le regardant et en l'écoutant, que Raviv avait été choisi pour être infiltré dans les rangs de l'extrême droite radicale non en raison de qualités spéciales, mais bien plutôt de l'absence chez lui de toute qualité… L’agent provocateur est apparu hier, trente ans après l’assassinat dans lequel il a joué un rôle qui ne sera sans doute jamais totalement élucidé, comme un personnage falot, misérable et inspirant une sorte de dégoût mêlé de pitié.

 

2.

 

Les régimes qui ont recours à ce genre de personnage sont généralement très éloignés du modèle de la démocratie occidentale. Raviv fait penser à un agent de la police secrète dans un roman de Balzac, et il n'aurait pas dépareillé un service de sécurité de l'ex URSS ou de la RDA… Or, c'est là que l'histoire rejoint l'actualité la plus brûlante. L’affaire Raviv a en effet révélé au grand jour la toute-puissance des services de sécurité intérieure (Shin-Beth) et l’existence d’un véritable « Etat dans l’Etat », ce qu’on appelle aujourd’hui le « Deep State » israélien.

Contrairement au mythe tenace du « héros de la paix assassiné par un fanatique juif », Itshak Rabin z.l. incarne plutôt le représentant du sionisme d’antan, victime du Deep State et de l’idéologie post-sioniste à laquelle il n’a jamais vraiment adhéré. A trois reprises, il en a été la victime tragique : la première, lors de l’affaire du « compte en dollars », quand le pouvoir judiciaire émergent l’a contraint à démissionner. La seconde, lorsque les architectes des accords d’Oslo l’ont entraîné contre son gré sur la voie fatale de la « paix » sanglante d’Oslo. Et la troisième, lorsqu’il est tombé sous les balles d’Yigal Amir.

 

 

3.

 

Trente ans plus tard, l’affaire Sdé Teiman et l’arrestation fracassante de la procureure militaire – soupçonnée d’avoir fait fuiter la vidéo fabriquée calomniant les soldats de Tsahal – montrent à la fois le sentiment de toute puissance des membres de ce Deep State, et les débuts de la fin de leur pouvoir illégitime. Aujourd’hui comme il y a trente ans, les serviteurs du Deep State – et parmi eux, des membres haut-placés de l’establishment judiciaire et sécuritaire israélien – se croient à l’abri de toute sanction, exerçant leur pouvoir sans le moindre contrôle et l’utilisant dans des buts politiques ou personnels. Ils ont vécu pendant des décennies au-dessus de toute loi.

 

Le 7-Octobre a fait voler en éclats la « Conceptsia » et les nombreux mensonges sur lesquels elle reposait. Parmi ceux-ci, le mensonge des « Gatekeepers » que j’analyse dans mon dernier livre, et celui du Deep State qui agite en permanence la menace fantasmatique de la « violence des colons » pour mieux dissimuler ses impérities dans la lutte contre le terrorisme arabe. L’affaire Sdé Teiman marque sans doute le début de la fin pour ceux qui pensaient que l’Etat était leur domaine privé et que tout leur était permis. Le point commun entre l'affaire Raviv et l'affaire Sde Teiman est que dans les deux cas, leurs instigateurs ont sacrifié toute morale sur l'autel de leurs conceptions dévoyées et antidémocratiques. Leur erreur fatale sera sans doute d'avoir négligé la force intrinsèque de la vérité.

 

Pierre Lurçat

 

* Mon nouveau livre, Jusqu’à la victoire ! La plus longue guerre d’Israël. Editions l’éléphant, est disponible sur AmazonOn peut aussi le trouver à la boutique du centre Begin à Jérusalem.

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Avec ses chroniques et avec ce livre, Pierre Lurçat a véritablement cherché à « penser l’événement » : face à la réalité nouvelle du 7 octobre, mettre en question plusieurs notions héritées qui en entravent la compréhension et empêchent d’y faire face, mettre en place un nouvel appareil intellectuel et spirituel.

                                                          Jacques Dewitte

Une lecture passionnante, qui tient à la fois du journal intime et de la philosophie politique.

Daniel Horowitz

1995-2025 : De l’affaire Raviv à l’affaire Sdé Teiman - Vers la fin du Deep State israélien ?

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1995-2021 : 26 ans après, le mensonge de "l'incitation ayant conduit au meurtre" toujours vivace

November 10 2021, 07:48am

Posted by Pierre Lurçat

Le fameux poster fabriqué par un agent provocateur, Avishai Raviv

Le fameux poster fabriqué par un agent provocateur, Avishai Raviv

 

Le titre hébreu du film “Yamim Noraim” (“Les jours redoutables”, expression désignant traditionnellement la période entre Rosh Hachana et Kippour) ne correspond pas du tout à son titre anglais, sous lequel il a été présenté en avant-première au festival de Toronto : “Incitement”. Cela n’a rien d’exceptionnel dans le monde du cinéma, mais en l’occurrence, cette divergence est significative, car le titre anglais en dit bien plus long sur le contenu du film que celui en hébreu. Incitement est en effet un film politique, présentant sous couvert de thriller psychologique (dont on connaît la fin d’avance), une thèse politique dérangeante et mensongère. La thèse du film peut se résumer par son titre, "Incitation", et par les quelques lignes que le réalisateur a choisi de placer en dernière image du film : on peut y lire que “Yigal Amir a déclaré qu’il n’aurait pas commis son crime sans l’aval de rabbins qui lui ont donné leur autorisation. Malgré cela, aucun rabbin n’a été poursuivi pour l’assassinat de Rabin”. 

 

Cette thèse dérangeante s’articule autour de deux ou trois arguments essentiels, que le film assène à coups de massue, du début jusqu’à la fin. “Yigal Amir a été influencé par des rabbins”, “L’assassinat a été précédé d’une campagne d’incitation, à laquelle a notamment participé le chef de l’opposition de l’époque - et Premier ministre actuel - Benjamin Nétanyahou” (1). “Les motivations d’Yigal Amir étaient autant religieuses que politiques”. Ces trois messages n’ont rien de nouveau. Ils ont été répétés à profusion depuis le 5 novembre 1995, car dès le lendemain du crime, celui-ci a été exploité politiquement par le camp auquel appartenait Itzhak Rabin. La thèse de l’incitation au meurtre par des rabbins a pourtant été infirmée par le tribunal de district de Tel-Aviv dans son jugement, dans des termes non équivoques (2). Elle continue malgré cela d’être soutenue par de nombreux protagonistes, comme l’ancien chef des services secrets intérieurs (Shin-Beth) au moment de l’assassinat, Carmi Gillon, qui continue de clamer qu’Yigal Amir a été “incité par des rabbins”.


 

“Incitation” - Une thèse politique mensongère (image de fiction tirée du film)


 

Comme l’écrit le critique du journal Maariv, Yaron Zilberman mêle sans cesse les images d’archives aux scènes de fiction, créant une confusion artistique qui sert son message politique. La confusion volontairement entretenue entre fiction et documentaire, entre narration et argumentaire politique, est dans l'air du temps. A l'heure de la post- vérité, peu importe de savoir si des rabbins ont effectivement donné un blanc seing à Yigal Amir, comme le prétend le film, alors même que la justice israélienne a dit le contraire… Comme il importe peu de savoir quel a été le rôle véritable d’Avishaï Raviv, l’agent provocateur du Shin Beth - les services secrets intérieurs - qui a véritablement poussé au meurtre un Yigal Amir encore hésitant. (3) 

 

A l'ère où seul compte le narratif, qui se préoccupe encore de vérité historique, ou de vérité tout court?  Le plus grave, en l’occurrence, est sans doute ce qu'on enseigne aux enfants des écoles d'Israël. Croiront-ils eux aussi, comme l'affirme ce film, que le bras de l'assassin de Rabin a été armé par des rabbins qui n'ont jamais été inquiétés, au nom d'une Torah qui inciterait au crime? A cet égard, il y a beaucoup à dire sur la manière dont le film (et au-delà du film, tout un pan de la culture israélienne contemporaine) décrit la tradition juive, ses éléments et ses symboles. Ainsi, dans une scène marquante du film, la veille de l’assassinat, on voit Yigal Amir fasciné et presque envoûté par les lettres d’un rouleau de Torah sur lequel son père, scribe, est en train de travailler. 


 

Une vision caricaturale du judaïsme


 

D’autres scènes montrent des rabbins de manière caricaturale. On hésite pour savoir si l’auteur du film est simplement ignorant, ou s’il déteste vraiment (comme d’autres artistes israéliens) notre Tradition et ses représentants. Une question centrale posée par le film - de manière réductrice et très orientée - est celle de savoir si le “Din rodef” (l’obligation de tuer un Juif pour l’empêcher de perpétrer un meurtre qu’il s’apprête à commettre), soi-disant appliqué à Rabin par certains rabbins - “justifiait” son exécution au regard de la loi juive. Toute personne un tant soit peu versée dans l’histoire juive sait que les peines de mort mentionnées dans la Torah ne sont quasiment jamais appliquées. Le film repose largement sur cette ambiguïté, qu’il ne contribue pas à lever, préférant l’exploiter au service de sa thèse politique.

 

Et malgré tout cela, le film de Zilberman n’est pas dénué de qualités. Il tient en haleine, et la performance de certains des acteurs est remarquable. Notamment celle de l’acteur principal, Yehuda Nahari Halevi, d’origine yéménite comme Amir. Il réussit à incarner son personnage de manière forte et crédible, en dépit de la manière assez caricaturale dont sont dépeintes ses relations avec son entourage (son père, personnage assez falot, qui tente de le dissuader, tandis que sa mère ne cesse de vanter son intelligence, et les jeunes filles qu’il courtise). Yigal Amir n’est pas du tout décrit comme un monstre, mais bien comme un être humain et il est rendu presque sympathique (!), tellement le réalisateur est obnubilé par le désir de montrer qu'il a été incité et manipulé par des rabbins.


 

Yehuda Nahari Halevi : impressionnant de vérité
 

Le réalisateur Yaron Zilberman a de toute évidence été séduit par ce sujet fort et complexe. Il a visiblement été déchiré entre l’attrait du sujet, la possibilité de faire un thriller psychologique captivant, ce à quoi il n’est parvenu que partiellement, et la volonté de faire passer un message politique, éculé et largement mensonger, mais toujours efficace. Hélas, c’est cette deuxième possibilité qu’il a choisie. Le résultat est un film d’autant plus dangereux qu’il est séduisant, par le message simpliste qu’il véhicule et par sa capacité de nuisance politique.

Pierre Lurçat

Notes :

 

(1) Comme l’a montré le journaliste du quotidien Ha’aretz, Anshel Pfeffer, dans sa récente biographie de Nétanyahou, ce dernier n’a jamais “incité” à l’assassinat d’Itshak Rabin, directement ou indirectement. Ce sont, comme l’écrit Pfeiffer (peu suspect de sympathies pour la droite israélienne, et lui-même membre de la corporation journalistique) “les médias israéliens qui ont inventé le narratif de ‘l’incitation qui aurait conduit au meurtre de Rabin’. Et qui ont dépeint Nétanyahou comme ‘le principal responsable de cette incitation’. 

 

(2) En réponse à l’affirmation d’Yigal Amir qui avait lui-même fait état de rabbins qu’il aurait consulté sur le sujet, le juge Edmond Lévy président du tribunal de Tel-Aviv a écrit dans le jugement : “Ma conclusion est que la démarche qu’il a pu effectuer auprès d’un quelconque rabbin, directement ou indirectement, pour s’assurer que la victime avait le statut de “Din rodef”, n’était destinée qu’à obtenir un aval a posteriori à l’action que l’accusé avait déjà décidé de réaliser. D’où la conclusion supplémentaire, que la tentative de donner à l’assassinat de Rabin une justification halachique est déplacée et constitue un abus cynique et grossier de la hala’ha [loi juive] à des fins étrangères au judaïsme”. Jugement du tribunal de Tel-Aviv, 498/95, Etat d’Israël contre Yigal Amir,

Jugement (en hébreu) : http://www.nevo.co.il/Psika_word/mechozi/M-PE-2-003-L.doc

 

(3) C’est Raviv, on ne le rappellera jamais assez, qui avait ainsi imprimé le fameux poster de Rabin en uniforme SS, utilisé jusqu’à aujourd’hui comme argument contre le public sioniste-religieux, auquel Amir avait été assimilé.

 

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