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Dans la bibliothèque de mon père (VI) : Vassili Grossman et le secret de l’âme russe. A propos de Vie et Destin

October 20 2025, 07:46am

Posted by Pierre Lurçat

Vassili Grossman correspondant de guerre

Vassili Grossman correspondant de guerre

A la mémoire de mon père

Niftar le 28 Tichri 5773

« Sérioja, qui, toute sa vie, avait vécu dans un milieu d’intellectuels, se rendait compte maintenant que sa grand-mère avait raison quand elle affirmait que les gens simples, les ouvriers étaient des gens bien ».

 

 

Dans la présentation de son dernier livre, De la science à l’ignorance, publié en 2003, mon père explicitait le fil conducteur de sa réflexion comme étant celui de la “science et [du] totalitarisme”. Il y indiquait l’idée la plus dangereuse à ses yeux, à laquelle ont conduit les sciences contemporaines : celle de la négation de l’humain, défendue par des biologistes comme par des physiciens. Et il reliait explicitement cette conception à celle des nazis, en citant un passage du grand livre de Vassili Grossman, Vie et Destin, celui où l’écrivain soviétique décrit l’arrivée des prisonniers juifs à Auschwitz et leurs derniers instants dans les chambres à gaz.

 

            J’ai déjà mentionné dans ces colonnes une phrase de Vie et Destin, qui relie précisément le thème de la science à celui du totalitarisme : “Le siècle d’Einstein et de Planck était aussi le siècle d’Hitler… Il y a une ressemblance hideuse entre les principes du fascisme et les principes de la physique moderne”. En y repensant aujourd’hui, je me dis que ce “fil conducteur” n’était pas seulement celui du dernier livre de mon père, mais également celui de toute la réflexion menée pendant plusieurs décennies de sa vie adulte, depuis qu’il s’était éloigné du communisme (dans des circonstances qu’il faudrait un jour raconter) et qu’il avait entamé progressivement sa réflexion philosophique et sa critique de la science, à laquelle il allait consacrer le restant de sa vie.

 

            Or, ce fil conducteur est justement un élément important dans le grand roman de Vassili Grossman, où il apparait à travers la figure du physicien Strum. Personnage principal du roman, Victor Pavlovitch Strum est sans doute l’alter ego de Grossman lui-même. C’est d’ailleurs un des aspects les plus intéressants du roman, dans lequel Vassili Grossman a mis beaucoup de lui-même, de ses déconvenues et de ses réflexions concernant l’histoire de l’URSS et la nature de son régime politique…

 

A l’époque où mon père me parlait de Vie et destin, je n’avais pas lu le grand roman et ce n’est que bien plus tard, des années après le décès de mon père, que je l’ai découvert. Je n’ai pas de souvenir précis de ce que mon père m’en disait, dans ses lettres ou dans nos conversations de vive voix, et je n’ai pas non plus conservé l’exemplaire du livre annoté de sa main, ni en français, ni en russe. Il ne me reste donc qu’à tenter de comprendre par moi-même, en lisant et en relisant le livre de Vassili Grossman, les raisons multiples pour lesquelles mon père l’affectionnait tellement.

 

Un séjour à Moscou en 1937

 

            Le thème principal tout d’abord : mon père était né en 1927, et était donc adolescent pendant la guerre. Certains des événements décrits dans Vie et destin étaient donc pour lui un élément du grand puzzle de sa propre existence, et pas seulement une page d’histoire, tragique et héroïque… Il avait sans doute gardé des souvenirs – même imprécis et fragmentaires – du siège de Stalingrad, ou des autres épisodes de la “grande guerre patriotique” décrits dans le roman de Grossman. Mais ces événements et les personnages du livre n’éveillaient pas seulement en lui les souvenirs de la période de la guerre, qui avait marqué son adolescence (mon grand-père avait été interné pour faits de résistance). Ils suscitaient aussi de toute évidence d’autres souvenirs plus anciens, datant de son séjour à Moscou dans les années 1930, où il avait accompagné ses parents.

 

André Lurçat, mon grand-père, avait été invité à Moscou en 1934, en tant qu’architecte sympathisant du parti communiste et son séjour avait duré trois ans, jusqu’en 1937. Pour mon père, ces années moscovites furent une expérience enrichissante, dont il garda le souvenir toute sa vie durant. Il les a relatées dans un texte que j’ai publié dans ces colonnes, où il évoque avec humour et émotion ces trois années pleines de découvertes. Pour l’enfant de la bourgeoisie intellectuelle parisienne, ce séjour moscovite fut l’occasion inespérée de sortir du cocon d’une enfance choyée et d’apprendre bien des choses sur la vie… Même s’il ignorait tout, étant âgé de 7 à 10 ans, du contexte politique plus vaste et ne pouvait soupçonner tout l’arrière-plan tragique de ses aventures d’enfant parisien exilé à Moscou.

 

L’envers du décor soviétique et la bêtise des intellectuels

 

            Ce n’est que bien plus tard, ayant entretemps épousé ma mère et découvert à la fois les horreurs du communisme et “l’aspect juif” des fréquentations de ses parents à Moscou, que mon père entrevit pleinement l’envers du décor de ce séjour en Union soviétique. Lorsqu’il lut les Entretiens avec Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa, mon père découvrit ainsi que l’auteur du livre sur les rayons X pour lequel il s’était passionné lors de son séjour à Moscou était un physicien juif, Matvei Bronstein, qui sera fusillé en 1937 (l’année où mon père rentra à Paris).  “Merci, Mitia Bronstein, d’avoir écrit ces livres généreux. Merci, Lydia Tchoukovskaïa, d’avoir préparé le manuscrit avec tant de compétence, d’avoir (j’imagine) corrigé les épreuves avec tant de soin : il me semble bien qu’il n’y a aucune faute. Et veuillez nous pardonner notre bêtise, vous deux et tant d’autres”.

 

            Dans ces lignes écrites par mon père à plusieurs décennies de distance (sans doute dans les années 1970), je trouve une des clés de son attachement pour Vassili Grossman : celle de la “bêtise” des intellectuels qui furent un temps séduits par le communisme, comme lui, avant d’en comprendre toute l’horreur et les crimes. Il ne fait aucun doute à mes yeux que mon père s’identifia dans une certaine mesure au personnage de Strum, physicien communiste qui prend progressivement conscience de l’horreur du régime soviétique (et qui est, comme je l’ai dit, l’alter ego de Grossman lui-même).

 

            Mais il serait réducteur d’expliquer l’affection particulière que mon père vouait à Vie et destin par ces seuls aspects politiques, aussi importants soient-ils. Car le roman de Vassili Grossman est d’une telle richesse qu’il l’avait de toute évidence séduit pour d’autres raisons également. La langue tout d’abord : mon père l’avait lu en russe (ainsi qu’en français) et c’était un des rares livres – aux côtés de recueils de poésie et d’ouvrages de physique – qu’il lisait dans cette langue apprise dans l’enfance. Je ne reprendrai pas à mon compte le poncif qui veut que la traduction n’égale jamais l’original, car je sais bien que certains traducteurs sont aussi doués que les écrivains qu’ils traduisent (voir dans ces colonnes l’exemple de Madeleine Neige, traductrice de David Shahar). Mais j’imagine le plaisir tout particulier que mon père trouvait, alors qu’il était un adulte déjà avancé dans la vie, à retrouver sous la plume de Grossman la langue russe qu’il avait chérie étant enfant.

 

Le petit peuple russe et la beauté de la vie militaire

 

            Un autre élément, qui découle de celui-ci, fut sans doute la redécouverte de cette “âme russe” à laquelle mon père avait goûté étant enfant à Moscou, et aussi de ce petit peuple qui est un des “héros” du livre de Grossman. “Sérioja, qui, toute sa vie, avait vécu dans un milieu d’intellectuels, se rendait compte maintenant que sa grand-mère avait raison quand elle affirmait que les gens simples, les ouvriers étaient des gens bien”. Ces phrases tirées de Vie et destin parlaient sans doute à mon père, qui avait grandi dans une famille d’intellectuels et d’artistes, avait étudié à l’école normale supérieure et fait toute sa carrière professionnelle au CNRS, mais dont un des meilleurs amis de jeunesse était un paysan viticulteur, à qui il rendait visite régulièrement en ramenant à chaque visite des pots de miel de plusieurs kilos.

 

            Dans Vie et destin, ces gens simples dont la grand-mère de Sérioja loue les qualités morales sont des ouvriers et simples soldats. A travers la description qu’en donne Grossman transparaît un autre thème important, auquel mon père avait sans doute été sensible : celui de la camaraderie masculine, qui est un aspect important de la vie militaire. Mon père l’évoquait parfois lorsqu’il me parlait de son service militaire dans les Transmissions, en France et en Allemagne. Pour en donner une idée, tirée de la plume d’un auteur bien différent, je citerai ces lignes de Vladimir Jabotinsky : “En vérité, seule la guerre est laide. La vie militaire, en tant que telle, possède de nombreux très beaux aspects, pour lesquels on éprouve généralement de la nostalgie, sans être hélas capables de les réaliser entièrement. Il y a tout d’abord, la camaraderie des soldats, la simplicité spartiate, l’égalité entre les riches et les pauvres[1].

 

            Cette beauté de la vie militaire, qui contraste avec la laideur de la guerre, apparaît à de nombreux endroits du roman de Grossman, tout comme l’égalité entre riches et pauvres mentionnée par Jabotinsky. Mon père, qui avait connu la camaraderie des soldats, la simplicité spartiate de la vie militaire et l’égalité entre riches et pauvres (thème auquel il n’était pas moins sensible que Jabotinsky), avait sans nul doute retrouvé dans la lecture de Vie et destin ces éléments de la vie soviétique qu’il avait connue à Moscou, étant enfant. Ainsi, la lecture du grand roman de Vassili Grossman lui permit de retrouver à la fois – de manière paradoxale – la beauté de cette âme russe qui subsistait dans l’Union soviétique où il avait vécu pendant la pire période du stalinisme triomphant, et la séduction mensongère du communisme auquel il avait adhéré bien plus tard, avant d’en comprendre les dangers et les crimes.

Pierre Lurçat

 

 

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[1] Extrait de “Militarisme”, article publié originellement en yiddish dans le Haynt, Varsovie, 25 janvier 1929. Traduction depuis la version en hébreu publiée par Y. Nedava.

François Lurçat z.l. (1927-2012)

François Lurçat z.l. (1927-2012)

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