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histoire du sionisme

La “yerida” idéologique, hier et aujourd’hui

April 13 2026, 07:18am

Posted by Pierre Lurçat

Photo: le bataillon du travail construisant la maison de Ben Yehuda à Talpiot, 1921

Photo: le bataillon du travail construisant la maison de Ben Yehuda à Talpiot, 1921

Dov Alfon, directeur démissionnaire du très anti-israélien quotidien Libération, expliquait récemment au micro de France Inter ne plus vouloir vivre en Israël pour des raisons “politiques”. Pour comprendre son parcours, il faut le replacer dans l’histoire de ces “yordim” de gauche, dont l’idéal s’est heurté aux réalités d’Israël, hier et aujourd’hui. Premier volet. P.L

 

Yored pl. yordim”: l’expression désigne ces Israéliens qui “redescendent” et quittent Israël, pays dans lequel ils sont nés, où vers lequel ils sont “montés”. Autrefois péjorative, l’expression a progressivement perdu sa connotation dévalorisante, avant de tomber en désuétude. L’hébreu actuel parle désormais de “relocation” plutôt que de “yerida”, pour désigner le phénomène de ces Israéliens qui quittent leur pays, de manière provisoire ou définitive, surtout depuis le 7-Octobre.

 

Mais avant même que la guerre la plus longue d’Israël n’amène certains Israéliens à s’interroger sur leur avenir et celui de leurs enfants, on avait assisté à un phénomène, dont l’ampleur avait souvent été artificiellement “gonflée” par des médias hostiles au gouvernement, de “yerida” idéologique. Il s’agissait alors d’Israéliens de gauche et d’extrême-gauche, qui partaient en se déclarant “inquiets” pour la démocratie (menacée selon eux par le projet de réforme judiciaire), et allaient chercher un nouvel “Eldorado” démocratique en Grèce, aux Etats-Unis ou ailleurs…

 

Dans l’histoire moderne d’Israël, la yerida à motivation idéologique a toujours existé, bien avant 1948. Un des cas les plus fameux fut celui d’une partie des membres du Gdoud ha-Avoda (Bataillon du travail) qui firent scission en 1923 et partirent rejoindre la “patrie du socialisme” en URSS, où ils connurent une fin tragique. Cet épisode est relié à mon histoire familiale, car mon grand-père avait brièvement fait partie du Bataillon du travail, avant de partir en France, non pas pour des raisons idéologiques, mais par la suite de la malaria qu’il avait contractée.

 

Le Bataillon du travail, fondé par les anciens dirigeants du mouvement he-Haloutz et du Shomer, s’était donné pour tâche de paver les routes et d’édifier les nouvelles localités juives en Eretz-Israël. Il prit notamment part à la construction du quartier de Rehavia à Jérusalem (voir photo). Sa vocation sioniste se doublait d’une vocation sociale, répondant au chômage endémique au sein du yishouv dans les années 1920, qui laissait de nombreux Olim privés de ressources. La difficulté de trouver du travail dans la Palestine mandataire de l’époque fut également une des raisons de la vague de yerida, outre les motivations idéologiques évoquées plus haut. Ceux qui abandonnèrent l’Etat juif en devenir pour gagner l’URSS avaient sans doute une double motivation : réaliser l’idéal communiste et vivre plus dignement.

 

Le cas de Dov Alfon n’a évidemment pas grand-chose à voir avec ces pionniers idéalistes, qui avaient du mal à choisir entre l’idéal sioniste et l’idéal communiste[1]… Dans son cas, l’hésitation porte plutôt entre son pays natal, la France, et le pays où il a choisi de s’installer, avant de changer d’avis. Sa déclaration fracassante sur France Inter la semaine dernière:Si, pour survivre dans cette région, Israël a besoin d'être aussi cruel que le Hamas ou le Hezbollah, ce projet n'avait pas de sens", atteste d’un aveuglement idéologique qui lui a fait perdre tout sens des réalités. Cette déclaration éclaire le parcours professionnel d’un journaliste qui a quitté Ha’aretz pour rejoindre Libération.

 

Dans la suite de cet article, nous verrons comment Alfon a renoncé à son idéal sioniste et comment il a tissé des liens éditoriaux entre Ha’aretz et Libération, deux organes phares de la pensée idéologisée de gauche dans la France et l’Israël contemporains.

 

J’invite mes nouveaux abonnés à souscrire un abonnement payant pour soutenir mon travail ! Les 100 premiers abonnés payants recevront en cadeau de bienvenue mon dernier livre paru, Jusqu’à la victoire ! La plus longue guerre d’Israël  et un autre de mes livres précédents de leur choix.

 

[1] Je renvoie sur ce sujet à la monumentale Histoire intellectuelle et politique du sionisme de G. Bensoussan, Fayard 2002, p. 490. s.

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Aux origines de l'alliance USA-Israël : Le tropisme américain du sionisme révisionniste de Jabotinsky à Netanyahou (I)

March 8 2026, 13:58pm

Posted by Pierre Lurçat

Aux origines de l'alliance USA-Israël : Le tropisme américain du sionisme révisionniste de Jabotinsky à Netanyahou (I)

 

Premier volet: Jabotinsky et le mythe américain de la "Frontière"

 

Si le "tropisme américain" de Benjamin Netanyahou est un sujet connu et souvent abordé, de manière parfois superficielle ou caricaturale, bien moins connu est le fait que le sionisme révisionniste a toujours entretenu des liens étroits avec la politique et avec la culture américaine, depuis l'époque de son fondateur, Vladimir Zeev Jabotinsky. A l'heure où une page de l'histoire d'Israël et du monde est écrite par les efforts conjoints de B. Netanyahou et de Donald Trump, c'est sur cette histoire méconnue que nous voudrions porter notre l'attention.

 

Comme presque tous les pères fondateurs du sionisme politique, Jabotinsky avait lu La case de l'oncle Tom, qu'il qualifiait de livre "qui a le plus directement influé sur l'histoire du monde". Le fameux roman de Stowe était aussi un des rares romans figurant dans la bibliothèque – pourtant très riche – de David Ben Gourion. Quant à Golda Meir, elle évoque l'influence de ce roman dans ses souvenirs de jeunesse.

 

Mais à la différence de Ben Gourion, dont l'univers culturel et politique était plutôt européen, Jabotinsky avait trouvé dans l'histoire américaine des références et des modèles d'identification dès sa jeunesse. Parmi ses héros de jeunesse figurait ainsi Abraham Lincoln, qu'il décrit comme "l'homme d'État le plus droit, le plus noble, le plus honnête au monde". Lincoln, écrivait encore "Jabo", était quelqu'un qui, à l'instar de Garibaldi (un autre de ses héros de jeunesse) et de Victor Hugo, "croyait à la bonté naturelle de l'homme" et qui était prêt à se battre pour ses principes.

 

Mais la liste des présidents américains pour lesquels Jabotinsky éprouvait de l'admiration incluait aussi Theodor Roosevelt, "homme sobre à l'esprit simple" qui était aussi un "fameux chasseur de lions", comme le relate dans un livre (qui fut en son temps un immense bestseller) le colonel Jonathan Patterson, lui aussi chasseur de lions et ami personnel de Jabotinsky et de Bentsion Netanyahou (c’est en son honneur que ce dernier nomma son fils Jonathan, le héros d’Entebbe).

 

Aux yeux du jeune Jabotinsky, Roosevelt incarnait le rêve américain d'aventure et le mythe de la "frontière", tout comme les écrivains favoris de son enfance qu'il évoque dans l'Histoire de ma vie, James Fenimore Cooper et Bret Harte. C'est précisément cet esprit d'aventure, qu'il conserva vivant dans son cœur toute sa vie durant, dont il trouvait la quintessence dans l'esprit pionnier américain.

 

Un pionnier, écrivait “Jabo” en 1935 dans le Morgen Journal de New York, est "une personne qui n'accepte pas les frontières" et qui "désire continuer d'avancer, de rechercher et d'expérimenter la création divine depuis l'autre côté de la frontière". Cet esprit était à ses yeux ce qui caractérise les Etats-Unis d'Amérique. Dans un article en yiddish intitulé "Nous autres Américains" (Mir Amerikaner), Jabo affirmait ainsi que les récits d'aventure sous les mers et dans l'espace de Jules Verne étaient "américains".

 

Son panthéon littéraire contenait aussi les noms d'Edgar Allan Poe (dont il avait traduit Le corbeau en hébreu et en russe) et de Mark Twain. Jabotinsky n'était pourtant pas, comme cette énumération pourrait le faire croire, un admirateur aveugle de la culture américaine, dont il avait – comme beaucoup de Juifs de son époque – compris l'ambivalence et décrit les aspects les plus sombres.

 

Dans son fameux article “Homo homini lupus”, Jabotinsky pouvait ainsi écrire que aucun pays du monde civilisé, pas même la Russie ou la Roumanie, n'avait pratiqué "la forme d'inégalité que l'Amérique démocratique" a imposé à sa population noire. Les violences raciales aux Etats Unis lui inspiraient un dégoût tel qu'il qualifia les scènes de lynch après le match de boxe Johnson - Jeffries en 1910 de "pires que les pogroms de Kichinev"!

 

Le regard que Jabotinsky portait sur l'Amérique et sa culture politique avant même d'y effectuer son premier voyage était ainsi plus complexe que son enthousiasme d'adolescent pour les écrivains de la "Frontière". C'est ainsi qu'il aborda le continent américain en 1921, pour effectuer sa première mission de collecte au profit du Keren Hayesod. (à suivre...)

 

Pierre Lurçat

 

NB Je présenterai mon dernier livre, Jusqu’à la victoire ! La plus longue guerre d’Israël et évoquerai l’actualité brûlante dimanche 15 mars à 19h00 chez Alex et Brigitte Bliah, à Jérusalem (adresse et inscription auprès de Brigitte 050-22 40 861).

Aux origines de l'alliance USA-Israël : Le tropisme américain du sionisme révisionniste de Jabotinsky à Netanyahou (I)

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Les trois erreurs d'Israël face au Hamas et au Djihad islamique à Gaza, Pierre Lurçat

May 17 2023, 08:06am

Posted by Pierre Lurçat

Les trois erreurs d'Israël face au Hamas et au Djihad islamique à Gaza, Pierre Lurçat

J'étais hier au micro de Richard Darmon sur Studio Qualita pour évoquer les "trois erreurs d'Israël face à Gaza". Réécouter ici :

https://youtu.be/5SuHoFqXTqA

 

 

 

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L’État de l’exil - Israël, les Juifs, l’Europe de Danny Trom, par Pierre Lurçat

May 11 2023, 15:53pm

Posted by Pierre Lurçat

L’État de l’exil - Israël, les Juifs, l’Europe de Danny Trom, par Pierre Lurçat

L’État de l’exil - Israël, les Juifs, l’Europe de Danny Trom

 

Alors que l’État juif célèbre son soixante-quinzième anniversaire, l’essai que Danny Trom consacre à Israël et au sionisme paraît à point nommé.

(Article paru initialement sur le site de la Revue des Deux Mondes)

Sous le titre L’État de l’exil – Israël, les Juifs, l’Europe, le directeur de recherche au CNRS livre une réflexion passionnante sur la question de l’identité de l’État hébreu, qui depuis 1948 et bien avant encore alimente le débat à l’intérieur d’Israël et au sein du peuple Juif.

« Qu’est-ce que l’État d’Israël ? » En mai 1950, la question a été posée lors d'une séance de la Knesset – le parlement israélien. La réponse fût lapidaire et stupéfiante : « On ne sait pas... » Israël est en effet un des rares pays au monde qui, soixante-quinze ans après sa fondation, continue de s'interroger sur son identité. Les raisons de ce questionnement permanent sont multiples. Danny Trom l’aborde sous l'angle politique et constitutionnel, en le reliant au projet du fondateur du sionisme politique, Theodor Herzl. Relisant les écrits de celui qui est surnommé le « Visionnaire de l'État », Trom fait une analyse minutieuse et très fouillée du projet herzlien. Il montre que celui-ci ne repose pas tant sur l'idée du Contrat social rousseauiste, que sur celle du negotiorum gestor, concept du droit romain utilisé par Herzl pour justifier sa mission.

 

Comme ce dernier l’explique dans son ouvrage programmatique, L’État des Juifs, « lorsque le bien d’une personne incapable d’agir est en danger, chacun est en droit d’intervenir pour le sauvegarder. C’est là le gestor, le gérant de l’affaire d’autrui… Son mandat lui est délivré par une nécessité supérieure »[1]. Cet exposé succinct du concept du droit romain permet de comprendre comment Herzl conçoit son rôle : il est le gestor du peuple Juif, dont l’existence même est en danger. Herzl, comme d’autres dirigeants sionistes, était en effet très soucieux de la souffrance juive et avait eu la prescience de la Shoah.

Une des questions principales que soulève Danny Trom est celle de savoir si « avec la naissance du Judenstaat (l'État des Juifs), le gestor s'éteint ? » Ou en d'autres termes, si la fondation de l'État d'Israël met fin au droit de regard des Juifs de la diaspora sur le destin de l'État qui prétend les représenter ? Cette question prend un visage très actuel et parfois polémique, alors que de nombreux intellectuels juifs se disent aujourd'hui inquiets pour l'avenir d'Israël, y compris l’auteur du livre.

 

Le débat constitutionnel israélien

 

Danny Trom apporte un regard neuf sur le sionisme politique et sur les idées de son fondateur. Les chapitres deux à six, intitulés respectivement « L'État de toute urgence », « L'État dispensable », « L’État de détresse », « L'État du droit international » et « L'État-abri pour tous », inscrivent le projet sioniste dans un contexte politique européen, qui demeure toujours pertinent à ses yeux, cent-vingt ans après la parution du manifeste de Théodore Herzl. Mais c'est sans doute le premier chapitre du livre, « La procrastination constitutionnelle », qui est le plus éclairant pour comprendre l'actualité brûlante.

Le sociologue rappelle l'anecdote fameuse racontée par Jacob Taubes, jeune philosophe berlinois séjournant à l'université hébraïque de Jérusalem, qui se rend en pleine guerre d'Indépendance à la bibliothèque, pour emprunter La Théorie de la constitution de Carl Schmitt. Le bibliothécaire lui apprend à son grand étonnement que le livre a déjà été emprunté par le ministre de la Justice, Pinchas Rosen, qui en avait besoin pour tenter de rédiger un projet de Constitution… Trois quarts de siècle plus tard, Israël n'en a toujours pas et cette absence génère des problèmes que le projet de réforme de la justice de Benyamin Netanyahou, pour le moment reporté, tente de résoudre.

 

Danny Trom revient sur les principales raisons qui ont également conduit à l’ajournement du projet constitutionnel entamé en 1948 et remis aux calendes grecques par David Ben Gourion. Celui-ci pensait que le plus urgent était de consolider l'État nouvellement créé et non que « les Juifs à travers le monde se querellent sur une constitution… » Cet avertissement s'est depuis avéré prémonitoire, alors que les Israéliens et les Juifs de la diaspora se querellent aujourd’hui sur la question toujours brûlante de l’identité d’Israël.

 

Une des lacunes du livre est cependant de s'en tenir à la vision classique d'un Herzl juif assimilé, découvrant la solution sioniste à l'occasion de l'affaire Dreyfus. En réalité, le journaliste avait hérité de son grand-père l'idée que les Juifs reviendraient un jour dans leur patrie ancestrale, comme l'a bien montré Georges Weisz dans Herzl, nouvelle lecture[2]. Herzl avait ainsi expliqué que « le sionisme est le Retour à la judéité, avant même d’être le retour au pays des Juifs ».

Mais cette réserve ne retire rien à l'intérêt de l’ouvrage de Danny Trom, dont l’écriture académique s’illumine parfois d’heureuses métaphores, comme dans le passage suivant : « Apparu sous le signe de l’état d’urgence, l’État pour les Juifs fut nommé dans la précipitation “État d’Israël”, à la manière dont se décide dans la panique le nom de l’enfant d’une mère qui aurait dénié sa grossesse jusqu’au jour de l’accouchement… L’État porte congénitalement la marque de cette surprise : on ne le vit pas arriver et lorsqu’il apparut, on le célébra tel un miracle… » Près de cent-trente ans après la rédaction de L’État des Juifs par Herzl, ce miracle ne cesse pas d’étonner, de diviser ou de réjouir.

 

Pierre Lurçat

 

Danny Trom, L’État de l’exil - Israël, les Juifs, l’Europe, PUF 2023, 280 pages.

 

[1] Herzl, L’État des Juifs, trad. Claude Klein, La Découverte/ Poche 2003, p. 86.

[2] G. Weisz, Theodor Herzl, Une nouvelle lecture. L’Harmattan 2006.

L’État de l’exil - Israël, les Juifs, l’Europe de Danny Trom, par Pierre Lurçat

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