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dans la bibliotheque de mon pere

Dans la bibliothèque de mon père (VI) : Vassili Grossman et le secret de l’âme russe. A propos de Vie et Destin

October 20 2025, 07:46am

Posted by Pierre Lurçat

Vassili Grossman correspondant de guerre

Vassili Grossman correspondant de guerre

A la mémoire de mon père

Niftar le 28 Tichri 5773

« Sérioja, qui, toute sa vie, avait vécu dans un milieu d’intellectuels, se rendait compte maintenant que sa grand-mère avait raison quand elle affirmait que les gens simples, les ouvriers étaient des gens bien ».

 

 

Dans la présentation de son dernier livre, De la science à l’ignorance, publié en 2003, mon père explicitait le fil conducteur de sa réflexion comme étant celui de la “science et [du] totalitarisme”. Il y indiquait l’idée la plus dangereuse à ses yeux, à laquelle ont conduit les sciences contemporaines : celle de la négation de l’humain, défendue par des biologistes comme par des physiciens. Et il reliait explicitement cette conception à celle des nazis, en citant un passage du grand livre de Vassili Grossman, Vie et Destin, celui où l’écrivain soviétique décrit l’arrivée des prisonniers juifs à Auschwitz et leurs derniers instants dans les chambres à gaz.

 

            J’ai déjà mentionné dans ces colonnes une phrase de Vie et Destin, qui relie précisément le thème de la science à celui du totalitarisme : “Le siècle d’Einstein et de Planck était aussi le siècle d’Hitler… Il y a une ressemblance hideuse entre les principes du fascisme et les principes de la physique moderne”. En y repensant aujourd’hui, je me dis que ce “fil conducteur” n’était pas seulement celui du dernier livre de mon père, mais également celui de toute la réflexion menée pendant plusieurs décennies de sa vie adulte, depuis qu’il s’était éloigné du communisme (dans des circonstances qu’il faudrait un jour raconter) et qu’il avait entamé progressivement sa réflexion philosophique et sa critique de la science, à laquelle il allait consacrer le restant de sa vie.

 

            Or, ce fil conducteur est justement un élément important dans le grand roman de Vassili Grossman, où il apparait à travers la figure du physicien Strum. Personnage principal du roman, Victor Pavlovitch Strum est sans doute l’alter ego de Grossman lui-même. C’est d’ailleurs un des aspects les plus intéressants du roman, dans lequel Vassili Grossman a mis beaucoup de lui-même, de ses déconvenues et de ses réflexions concernant l’histoire de l’URSS et la nature de son régime politique…

 

A l’époque où mon père me parlait de Vie et destin, je n’avais pas lu le grand roman et ce n’est que bien plus tard, des années après le décès de mon père, que je l’ai découvert. Je n’ai pas de souvenir précis de ce que mon père m’en disait, dans ses lettres ou dans nos conversations de vive voix, et je n’ai pas non plus conservé l’exemplaire du livre annoté de sa main, ni en français, ni en russe. Il ne me reste donc qu’à tenter de comprendre par moi-même, en lisant et en relisant le livre de Vassili Grossman, les raisons multiples pour lesquelles mon père l’affectionnait tellement.

 

Un séjour à Moscou en 1937

 

            Le thème principal tout d’abord : mon père était né en 1927, et était donc adolescent pendant la guerre. Certains des événements décrits dans Vie et destin étaient donc pour lui un élément du grand puzzle de sa propre existence, et pas seulement une page d’histoire, tragique et héroïque… Il avait sans doute gardé des souvenirs – même imprécis et fragmentaires – du siège de Stalingrad, ou des autres épisodes de la “grande guerre patriotique” décrits dans le roman de Grossman. Mais ces événements et les personnages du livre n’éveillaient pas seulement en lui les souvenirs de la période de la guerre, qui avait marqué son adolescence (mon grand-père avait été interné pour faits de résistance). Ils suscitaient aussi de toute évidence d’autres souvenirs plus anciens, datant de son séjour à Moscou dans les années 1930, où il avait accompagné ses parents.

 

André Lurçat, mon grand-père, avait été invité à Moscou en 1934, en tant qu’architecte sympathisant du parti communiste et son séjour avait duré trois ans, jusqu’en 1937. Pour mon père, ces années moscovites furent une expérience enrichissante, dont il garda le souvenir toute sa vie durant. Il les a relatées dans un texte que j’ai publié dans ces colonnes, où il évoque avec humour et émotion ces trois années pleines de découvertes. Pour l’enfant de la bourgeoisie intellectuelle parisienne, ce séjour moscovite fut l’occasion inespérée de sortir du cocon d’une enfance choyée et d’apprendre bien des choses sur la vie… Même s’il ignorait tout, étant âgé de 7 à 10 ans, du contexte politique plus vaste et ne pouvait soupçonner tout l’arrière-plan tragique de ses aventures d’enfant parisien exilé à Moscou.

 

L’envers du décor soviétique et la bêtise des intellectuels

 

            Ce n’est que bien plus tard, ayant entretemps épousé ma mère et découvert à la fois les horreurs du communisme et “l’aspect juif” des fréquentations de ses parents à Moscou, que mon père entrevit pleinement l’envers du décor de ce séjour en Union soviétique. Lorsqu’il lut les Entretiens avec Anna Akhmatova de Lydia Tchoukovskaïa, mon père découvrit ainsi que l’auteur du livre sur les rayons X pour lequel il s’était passionné lors de son séjour à Moscou était un physicien juif, Matvei Bronstein, qui sera fusillé en 1937 (l’année où mon père rentra à Paris).  “Merci, Mitia Bronstein, d’avoir écrit ces livres généreux. Merci, Lydia Tchoukovskaïa, d’avoir préparé le manuscrit avec tant de compétence, d’avoir (j’imagine) corrigé les épreuves avec tant de soin : il me semble bien qu’il n’y a aucune faute. Et veuillez nous pardonner notre bêtise, vous deux et tant d’autres”.

 

            Dans ces lignes écrites par mon père à plusieurs décennies de distance (sans doute dans les années 1970), je trouve une des clés de son attachement pour Vassili Grossman : celle de la “bêtise” des intellectuels qui furent un temps séduits par le communisme, comme lui, avant d’en comprendre toute l’horreur et les crimes. Il ne fait aucun doute à mes yeux que mon père s’identifia dans une certaine mesure au personnage de Strum, physicien communiste qui prend progressivement conscience de l’horreur du régime soviétique (et qui est, comme je l’ai dit, l’alter ego de Grossman lui-même).

 

            Mais il serait réducteur d’expliquer l’affection particulière que mon père vouait à Vie et destin par ces seuls aspects politiques, aussi importants soient-ils. Car le roman de Vassili Grossman est d’une telle richesse qu’il l’avait de toute évidence séduit pour d’autres raisons également. La langue tout d’abord : mon père l’avait lu en russe (ainsi qu’en français) et c’était un des rares livres – aux côtés de recueils de poésie et d’ouvrages de physique – qu’il lisait dans cette langue apprise dans l’enfance. Je ne reprendrai pas à mon compte le poncif qui veut que la traduction n’égale jamais l’original, car je sais bien que certains traducteurs sont aussi doués que les écrivains qu’ils traduisent (voir dans ces colonnes l’exemple de Madeleine Neige, traductrice de David Shahar). Mais j’imagine le plaisir tout particulier que mon père trouvait, alors qu’il était un adulte déjà avancé dans la vie, à retrouver sous la plume de Grossman la langue russe qu’il avait chérie étant enfant.

 

Le petit peuple russe et la beauté de la vie militaire

 

            Un autre élément, qui découle de celui-ci, fut sans doute la redécouverte de cette “âme russe” à laquelle mon père avait goûté étant enfant à Moscou, et aussi de ce petit peuple qui est un des “héros” du livre de Grossman. “Sérioja, qui, toute sa vie, avait vécu dans un milieu d’intellectuels, se rendait compte maintenant que sa grand-mère avait raison quand elle affirmait que les gens simples, les ouvriers étaient des gens bien”. Ces phrases tirées de Vie et destin parlaient sans doute à mon père, qui avait grandi dans une famille d’intellectuels et d’artistes, avait étudié à l’école normale supérieure et fait toute sa carrière professionnelle au CNRS, mais dont un des meilleurs amis de jeunesse était un paysan viticulteur, à qui il rendait visite régulièrement en ramenant à chaque visite des pots de miel de plusieurs kilos.

 

            Dans Vie et destin, ces gens simples dont la grand-mère de Sérioja loue les qualités morales sont des ouvriers et simples soldats. A travers la description qu’en donne Grossman transparaît un autre thème important, auquel mon père avait sans doute été sensible : celui de la camaraderie masculine, qui est un aspect important de la vie militaire. Mon père l’évoquait parfois lorsqu’il me parlait de son service militaire dans les Transmissions, en France et en Allemagne. Pour en donner une idée, tirée de la plume d’un auteur bien différent, je citerai ces lignes de Vladimir Jabotinsky : “En vérité, seule la guerre est laide. La vie militaire, en tant que telle, possède de nombreux très beaux aspects, pour lesquels on éprouve généralement de la nostalgie, sans être hélas capables de les réaliser entièrement. Il y a tout d’abord, la camaraderie des soldats, la simplicité spartiate, l’égalité entre les riches et les pauvres[1].

 

            Cette beauté de la vie militaire, qui contraste avec la laideur de la guerre, apparaît à de nombreux endroits du roman de Grossman, tout comme l’égalité entre riches et pauvres mentionnée par Jabotinsky. Mon père, qui avait connu la camaraderie des soldats, la simplicité spartiate de la vie militaire et l’égalité entre riches et pauvres (thème auquel il n’était pas moins sensible que Jabotinsky), avait sans nul doute retrouvé dans la lecture de Vie et destin ces éléments de la vie soviétique qu’il avait connue à Moscou, étant enfant. Ainsi, la lecture du grand roman de Vassili Grossman lui permit de retrouver à la fois – de manière paradoxale – la beauté de cette âme russe qui subsistait dans l’Union soviétique où il avait vécu pendant la pire période du stalinisme triomphant, et la séduction mensongère du communisme auquel il avait adhéré bien plus tard, avant d’en comprendre les dangers et les crimes.

Pierre Lurçat

 

 

Dans la bibliothèque de mon père (V): José Ortega y Gasset et la question de la liberté - VudeJerusalem.over-blog.com

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[1] Extrait de “Militarisme”, article publié originellement en yiddish dans le Haynt, Varsovie, 25 janvier 1929. Traduction depuis la version en hébreu publiée par Y. Nedava.

François Lurçat z.l. (1927-2012)

François Lurçat z.l. (1927-2012)

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Dans la bibliothèque de mon père (V): José Ortega y Gasset et la question de la liberté

October 30 2024, 08:16am

Posted by Pierre Lurçat

José Ortega y Gasset

José Ortega y Gasset

 

En mémoire de mon père, François Lurçat

Niftar le 28 Tichri 5773

Le diagnostic d’une existence humaine - d’un homme, d’un peuple, d’une époque - doit commencer par la prise en considération du système de ses convictions, et pour cela, il faut déterminer avant tout sa croyance fondamentale, décisive, celle qui porte et vivifie toutes les autres”.

O. y Gasset, L’histoire comme système

 

 

            La lecture des grands philosophes pourrait être divisée en deux catégories : ceux chez qui nous trouvons des réponses à des questions ponctuelles, sortes de “pépites” qui nous enchantent et enrichissent notre vie à différents moments de notre parcours, et ceux chez qui nous faisons des découvertes qui deviennent de véritables guides, éclairant une grande partie du chemin de notre existence. Emmanuel Lévinas fut pour mon père un de ces derniers, tout comme Edmund Husserl. Mais c’est d’un philosophe de la première catégorie que je veux parler ici, José Ortega y Gasset. Né à Madrid en 1883, il est considéré comme un des grands intellectuels européens de la première moitié du vingtième siècle, même si son œuvre reste encore trop peu connue en France.

 

            J’ignore à quelle période de sa vie mon père fit sa découverte. Sans doute fut-ce lorsqu’il lut son livre le plus connu, La révolte des masses, auquel il fait plusieurs fois référence dans ses propres ouvrages. Dans La révolte des masses, mon père avait trouvé une critique visant à la fois la massification et la spécialisation qu’il dénonçait lui-même dans le domaine de la science. Ce livre – considéré comme le “grand livre” d’Ortega y Gasset – fut le seul à être traduit en France presque lors de sa parution en Espagne, en 1937. Mais sa lecture du philosophe madrilène ne s’arrêta pas là. Dans la bibliothèque de mon père figuraient également ses livres Le spectateur, Ecrits en faveur de l’amour, et les deux premiers tomes des Œuvres complètes.

 

            Sur tous les sujets vers lesquels mon père tourna sa pensée, il trouva chez Ortega y Gasset des aliments pour nourrir sa réflexion. Sans doute y avait-il chez Ortega un aspect éclectique et audacieux, qui correspondait bien à la forme d’esprit de mon père, physicien-philosophe qui n’avait jamais cessé de s’interroger sur tous les domaines de la vie. J’en donnerai ici quelques exemples, qui ne peuvent évidemment prétendre résumer l’œuvre multiple et variée du philosophe.

 

L’amour en voie de disparition ?

 

            Dans son livre Pour une histoire de l’amour, Ortega a cette affirmation étonnante et très actuelle : “L’amour est en baisse. Il commence à n’être plus de saison”. Un siècle avant la triste époque des réseaux sociaux et de la solitude universelle, le philosophe avait compris qu’un des aspects essentiels de la crise de l’Occident – thème de réflexion auquel il est revenu à de nombreuses reprises – était celui de la disparition de l’amour. Pour l’analyser, Ortega décrit l’amour comme un “genre littéraire”, c’est-à-dire comme une création littéraire historiquement marquée. “Je pense, écrit-il, que l’amour est tout le contraire d’une force élémentaire”.

 

Son analyse du phénomène amoureux prend à la fois le contrepied de l’idée d’une “force élémentaire, prenant naissance dans le sein obscur de l’animalité humaine”, et aussi celui de la théorie stendhalienne de la “cristallisation”, à laquelle Ortega reproche d’avoir confondu l’état amoureux (l’enamoramiento) et l’amour véritable. Comme l’a finement observé le préfacier des Ecrits en faveur de l’amour[1], Frédéric Lannaud, la théorie de Stendhal est l’héritière de la pensée spinoziste “qui stipule qu’une chose n’est bonne et belle que parce qu’on la désire”, idée reprise dans la doctrine freudienne, selon laquelle “l’amour n’est rien d’autre que le désir mystifié par l’imagination”. A cette théorie réductrice et démocratique - demeurée très actuelle - d’un amour mystifiant, Ortega oppose sa une vision aristocratique de l’amour : “s’énamourer est un merveilleux talent que certaines créatures possèdent, comme le don de faire des vers, comme l’esprit de sacrifice, comme le courage personnel…”

 

Relisant le petit livre Ecrits sur l’amour, annoté de la main de mon père, j’y trouve quelques perles qui ont pu l’enchanter chez le philosophe madrilène, dont certaines se trouvent aussi chez un autre auteur, le poète mexicain Octavio Paz, dont mon père fut un fervent lecteur. Comme Ortega, ce dernier oppose le sentiment amoureux qui “appartient à tous les temps et à tous les lieux” à l’idée de l’amour, qui dépend des sociétés et des époques. Mon père trouva chez Octavio Paz l’idée que la négation de l’amour (ou sa réduction à un instinct, ce qui revenait au même à ses yeux) procédait d’une négation plus vaste de la personne humaine, thème essentiel de sa réflexion. Sur ce point comme sur d’autres, Paz et Ortega sont étonnamment proches. Ainsi, lorsque le premier écrit que “le sentiment amoureux est une exception au-dedans de cette grande exception que constitue l’érotisme par rapport à la sexualité”, on retrouve la conception aristocratique de l’amour propre à Ortega.

 

Eloge de la liberté humaine

 

            Un autre sujet, connexe à celui de l’amour, sur lequel Ortega y Gasset avait nourri la réflexion de mon père, était celui de la liberté humaine. Les lignes suivantes, tirées de sa conférence La mission du bibliothécaire[2], illustrent l’attachement du philosophe espagnol à la notion de libre-arbitre, tellement décriée et oubliée à notre époque. “La pierre ne peut pas sortir du champ gravitationnel, mais l’homme peut très bien ne pas faire ce qu’il doit faire… Une pierre, qui serait à-demi intelligente, dirait peut-être en l’observant : “Quelle chance d’être un homme! Quant à moi, je n’ai d’autre choix que d’appliquer inexorablement la loi”.

 

            Avec son humour caractéristique, Ortega décrit le “privilège effrayant” de la liberté humaine et du libre-arbitre propre de l’homme. Ce faisant, il retrouve un concept essentiel de la pensée hébraïque, laquelle est présente en filigrane à de nombreux endroits de son œuvre. Dans un cours donné à Lisbonne en 1944 (la date n’est évidemment pas fortuite), le philosophe écrit ainsi : “Dans les mêmes années exactement apparaît en Grèce la première ébauche de l’intellectuel avec Hésiode et se lève en terre hébreue le premier prophète, Amos. Les prophètes furent les intellectuels d’Israël”. Ortega décrit l’étymologie du mot Nabi (prophète) et compare les conceptions juive et grecque de la vérité. “Pour l’Israélite, la vérité vient de Dieu – c’est la parole de Dieu – pour le Grec la vérité est la raison des choses, c’est l’être même des choses”. Dans ces lignes et ailleurs encore, le philosophe catholique espagnol fait preuve d’une rare pénétration à l’égard de l’esprit juif.

 

Ainsi, il explique que “Emounah est le mot signifiant vérité en hébreu”. Effectivement, le mot hébreu, souvent traduit par “foi” ou par “croyance”, désigne bien le mode hébraïque de connaissance du monde, propre à la vision anthropocentrique de l’univers tellement différente du cosmo-centrisme auquel la pensée scientifique occidentale nous a habitués. La pensée d’Ortega y Gasset permet donc de saisir la différence fondamentale entre pensée grecque et pensée juive, entre esprit grec et esprit juif. Ortega, à l’encontre de bien des philosophes contemporains, ne considère pas le judaïsme authentique – ou plutôt l’hébraïsme – comme partie négligeable de l’histoire de la pensée, mais bien comme un pilier essentiel de notre civilisation, qui repose à la fois sur Athènes et sur Jérusalem.

 

En guise de conclusion…

 

 Une idée essentielle – et très actuelle – d’Ortega y Gasset est que chaque homme se définit par son “système de croyances”, ou encore que, comme il l’explique dans la citation placée en exergue de ces lignes : “Le diagnostic d’une existence humaine – d’un homme, d’un peuple, d’une époque – doit commencer par la prise en considération du système de ses convictions, et pour cela, il faut déterminer avant tout sa croyance fondamentale, décisive, celle qui porte et vivifie toutes les autres”. Si je devais appliquer cette maxime en définissant quelle était la croyance fondamentale de mon père, je dirais sans hésiter : mon père croyait en la liberté. Cela n’avait rien d’évident dans un siècle dominé par de nombreuses formes de déterminisme – qu’il soit scientifique, marxiste ou psychanalytique – mais cela l’était pour lui.

 

Achevant la lecture du deuxième tome des Œuvres complètes d’Ortega y Gasset publiées chez Klincksieck, sous le titre Aurore de la raison historique, je trouve dans les toutes dernières lignes cette phrase étonnante : “L’homme a besoin d’une révélation nouvelle… Que l’annonce en soit faite, malgré toutes les apparences contraires”. Lisant ces mots à Jérusalem, alors que la guerre dans laquelle est plongé Israël depuis un an fait rage sur tous les fronts, je me dis que le philosophe madrilène avait saisi l’aspect essentiel de l’apport d’Israël au monde contemporain. Oui, notre monde a besoin d’une révélation nouvelle, et celle-ci viendra, une fois de plus, de Jérusalem.

Pierre Lurçat

 

 

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[1] F. Lannaud, “D’une interprétation possible de la perspective érotique de J. Ortega y Gasset”, in Ecrits en faveur de l’amour, éditions Distance, Biarritz 1987.

[2] Publiée chez Allia, 2021.

François Lurçat (1927-2012)

François Lurçat (1927-2012)

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Dans la bibliothèque de mon père (III) : Emmanuel Lévinas et le bilan du vingtième siècle

October 23 2022, 06:14am

Posted by Pierre Lurçat

François Lurçat z.l. (1927-2012)

François Lurçat z.l. (1927-2012)

 

לזכר אבי

 

Le siècle d’Einstein et de Planck était aussi le siècle d’Hitler… Il y a une ressemblance hideuse entre les principes du fascisme et les principes de la physique moderne

Vassili Grossman, Vie et Destin

 

La philosophie occupait une place de choix dans la bibliothèque de mon père, aux côtés de la poésie et de la physique, entre autres, car comme je l’ai relaté, “rien de ce qui est humain ne lui était étranger”. Parmi les multiples auteurs, anciens (Platon, Aristote) ou modernes (Léo Strauss, Husserl ou Nietzsche, sur lesquels je reviendrai), un auteur en particulier lui était cher : Emmanuel Levinas. Mon père avait commencé à le lire et à l’étudier bien avant la “mode Lévinassienne”, car aucune de ses lectures n’était motivée par une quelconque mode intellectuelle, phénomène qu'il ignorait totalement. Il l'avait découvert au début des années 1980, apparemment à l'occasion d'une série d'entretiens avec Philippe Nemo diffusés sur France Culture (et publiés ultérieurement sous le titre Éthique et infini[1]).

 

Lecteur assidu et pointilleux d’Emmanuel Levinas, il y avait notamment cherché des réponses à certaines des questions qui avaient nourri sa réflexion pendant plusieurs décennies. Si je devais tenter de résumer la question essentielle à laquelle Levinas l’avait aidé à répondre, je choisirais cette phrase tirée de Noms propres, qu’il aimait à citer : “Ne permettent-ils pas de présumer, derrière les propos en perdition, la fin d’une certaine intelligibilité, mais l’aube d’une autre ?’” Dans cette question cruciale, mon père avait sans doute été plus sensible à cette fin d’une intelligibilité – qu’il avait vécue dans sa propre existence de physicien et de professeur – qu’à “l’aube d’une autre”, qu’il avait été chercher ailleurs. Une autre citation, tirée du livre Les imprévus de l’histoire, permettra de préciser cette question : “ce sentiment qui commence à pénétrer la science moderne, gênée par des “crises” et des “paradoxes”, angoissée de voir que le sens même de ses jugements – si certains cependant – lui échappe…”

 

C’est en effet son expérience d’enseignant et de chercheur qui l’avait amené à se détourner de la recherche scientifique pour entamer une deuxième carrière, à l’approche de sa retraite de physicien : celle de philosophe des sciences. La critique radicale de la “social-science” et de l’idéologie scientiste qu’il mena – en collaboration avec ma mère, Liliane Lurçat – puisait à des sources multiples, parmi lesquelles figurait en bonne place la source hébraïque. Mais celle-ci, qu’il avait goûtée notamment en lisant le “Levinas juif” – celui des Lectures talmudiques et de Difficile Liberté – n’épuisait pas sa soif de connaissances insatiable.

 

À aucun moment en effet il n’avait cherché de raccourci, ni en tant que physicien réfléchissant sur la science, ni en tant que lecteur. Ainsi, muni de son outil de lecture préféré, le crayon à papier, il avait lu et relu les ouvrages de Levinas, y compris les plus ardus – et notamment Totalité et Infini ou Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, dont les belles éditions chez Martinus Nijhoff étaient couvertes de notes au crayon, portées lors de ses lectures successives (car il ne lisait pas les livres qu’une seule fois)[2]. Les dernières pages intérieures des livres qu'il aimait particulièrement étaient ainsi souvent emplies de notations, qui comportaient à la fois un “index” des sujets et auteurs abordés, la mention des thèmes qui intéressaient le plus mon père et ceux qu’il se promettait de creuser plus avant.

 

Parfois aussi, les notes intérieures aux livres prenaient la forme d’exclamations empreintes d’humour, ou parfois de colère (comme ce “Tu n’aimes pas les Juifs, Hannah !” que j’ai retrouvé dans un exemplaire des Origines du totalitarisme). Lecteur passionné, il avait cherché avec Levinas les moyens de mener à bien une critique du scientisme, qui allait bien plus loin que celle qu’on trouve parfois chez certains scientifiques (ce qui explique sans doute le désarroi et la déception avec lequel il évoquait ses collègues physiciens, tellement timorés dans leur critique de la science et apparemment incapables de parler avec lui des sujets qui lui tenaient à cœur). Mais ce n’était pas la seule question à laquelle la lecture de Levinas l’avait aidé à répondre.

 

Levinas et le bilan du siècle

 

            La deuxième grande question, après celle de la critique de la science (pour laquelle la lecture de Levinas l’avait conduit à lire Husserl, qui fut une autre lecture capitale pour lui), fut celle du “bilan” du vingtième siècle. Bilan dans lequel le passif était de toute évidence l'aspect qui l’interrogeait : celui de la Shoah, du communisme auquel il avait adhéré dans sa jeunesse et du projet totalitaire qui avait survécu à la chute du Mur de Berlin. Dans un passage de son livre La science suicidaire, intitulé “Levinas et le bilan du siècle”, mon père écrivait ainsi :

 

            “Être radical, disait Marx, c’est prendre les choses par la racine. Levinas est plus radical que cela : il met en question la recherche même de la racine, cette vénérable tradition de la pensée européenne qui consiste à toujours vouloir remonter à l’origine… Reconnaître vraiment que l’histoire ne commence pas avec le penseur qui la pense, c’est renoncer aussi à faire de la philosophie un royaume protégé… Pour Levinas, les désastres du siècle ont aussi provoqué des effondrements philosophiques. Le projet révolutionnaire a abouti au totalitarisme ; la science, née pour embrasser le monde, le livre à la désintégration”.

 

Cette question de la responsabilité de la science – et plus généralement de l’Occident – dans les catastrophes du vingtième siècle occupa une grande partie de ses réflexions. Il trouva un écho de cette préoccupation chez un écrivain russe qui lui était particulièrement cher, Vassili Grossman. Ce dernier aborde en effet ce thème précis, à travers le personnage du physicien juif Strum. Celui-ci s’interroge, après la mort de sa mère, sur son identité juive et sur la ressemblance entre la vision de l’homme du fascisme et celle de la science moderne. “La physique moderne parle d’une plus ou moins grande probabilité des phénomènes dans tel ou tel ensemble d’individus physiques. Le fascisme ne se fonde-t-il pas, dans sa terrifiante mécanique, sur les lois d’une politique quantique, sur une théorie des probabilités politiques ?[3]

 

Chez Levinas, mon père trouva une manière nuancée d’aborder la question de l’héritage de l’Occident, qui évitait le double écueil de la supériorité morale (aujourd’hui bien disparue, il est vrai) d’une part, et de l’auto-dénigrement d’autre part. Comme il l’explique dans un passage intitulé de manière éloquente “Accepter l’héritage : actif et passif” : “Approche nouvelle de vieilles questions, que Levinas développe de manière strictement philosophique, mais dont il a trouvé l’inspiration dans la tradition juive – l’autre source de la culture européenne. (“L’Europe, c’est la Bible et les Grecs”, rappelle-t-il souvent.) Approche qui permet aussi, me semble-t-il, de poser de façon nouvelle la question de notre héritage. Car la fausse alternative où s’est enfermée notre pensée massifiée – dénigrer la culture européenne, ou mépriser les autres – est liée à un individualisme extrême, et en partie à une conception purement juridique de la responsabilité”.

 

Le Levinas juif et le Levinas philosophe

 

            Lecteur passionné de Levinas, mon père avait apprécié tout autant celui des Lectures talmudiques que celui de Totalité et Infini. À première vue, ces deux parties de son œuvre étaient distinctes, séparées tant du point de vue du style de l’écriture que du public visé, et jusqu’aux éditeurs, les éditions de Minuit ayant publié son œuvre d’exégèse des textes juifs, tandis que ses textes proprement philosophiques étaient publiés ailleurs. Levinas lui-même avait semblé encourager une telle dichotomie, répondant à la question de Philippe Nemo, qui lui demandait si on pouvait “interpréter [son] œuvre ultérieure comme une tentative pour accorder l’essentiel de la théologie biblique avec la tradition philosophique et son langage” dans les termes suivants : “Je n’ai jamais visé explicitement à ‘accorder’ ou à ‘concilier’ les deux traditions[4].

 

Ailleurs, il était encore plus explicite : “Je sépare très nettement ces deux sortes de travaux : j’ai même deux éditeurs, l’un qui publie mes textes dits confessionnels, l’autre qui publie mes textes dits purement philosophiques. Je sépare les deux ordres[5]. A y regarder de plus près pourtant, la séparation entre le Levinas exégète et le philosophe n’était pas si absolue. La dichotomie apparente s’effaçait en effet dans le rapport d’antériorité qu’il instaurait entre la tradition philosophique occidentale et la tradition juive : “ À aucun moment la tradition philosophique occidentale ne perdait à mes yeux son droit au dernier mot ; tout doit, en effet, être exprimé dans sa langue ; mais peut-être n’est-elle pas le lieu du premier sens des êtres, le lieu où le sensé commence[6]. À cet égard, sans jamais renoncer à la langue philosophique, Levinas avait sans doute tenté de faire entrer dans le vocabulaire philosophique le nom de Dieu. Peut-être même avait-il tenté de faire entendre, dans le paysage philosophique du vingtième siècle qu’il avait bien connu, la parole d’un Dieu qui n’était pas seulement le “Dieu des philosophes”, mais aussi celle du “Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob”, pour reprendre l’expression de Pascal.

 

Vers la même époque où il s’était plongé dans la lecture de Levinas, mon père avait aussi entamé sa lecture des grands textes juifs. Animé par la même soif de comprendre qui l’avait conduit à explorer pendant trois décennies le monde des particules élémentaires, il avait lu le Pentateuque, dans la traduction de Munk avec ses commentaires et dans celle de Chouraqui, le Nefesh ha-Hayim et d’autres textes classiques publiés aux éditions Verdier, parmi lesquels les Aggadot du Talmud de Babylone. Esprit rationnel et scientifique, il avait aussi connu sa crise mystique, qui avait failli l’emmener aux portes de l’église (ma mère, comme dans une histoire juive, avait dû lui rappeler que notre famille n’avait qu’une religion, la seule religion, qu’on ne pratiquait pas : le judaïsme)... A suivre.

 

 

[1] E. Lévinas, Ethique et Infini, dialogues avec Ph. Nemo, Fayard/France Culture 1982.

[2] Je pourrais dire, si la comparaison n’était pas devenue aujourd’hui banale et employée si souvent à mauvais escient, que mon père lisait Lévinas comme on lit une page de Talmud…

[3] V. Grossman, Vie et destin, L’âge d’homme / Le livre de poche 1980.

[4] E. Lévinas, Ethique et Infini, op. cit. p.19.

[5] François Poirié, Emmanuel Lévinas qui êtes-vous ? La manufacture 1987, p. 111.

[6] Ethique et Infini, op. cit. p.20.

Raïssa et Emmanuel Levinas avec leur fils Michaël au début des années 60

Raïssa et Emmanuel Levinas avec leur fils Michaël au début des années 60

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