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peinture

Marek Yanai , peintre de la Jérusalem d’en-bas, Pierre Lurçat

April 14 2022, 06:54am

Posted by Pierre Lurçat

 

Comme l’écrit Pnina Gefen dans un long article consacré au peintre Marek Yanai, à l’occasion de l’exposition rétrospective de ses œuvres qui se tient actuellement à Jérusalem, “contrairement au regard traditionnel sur la ville qui se focalise sur l’esthétique, comme dans les tableaux de Gutman, de Rubin ou de Ticho - Yanai offre une place d’honneur également aux facettes délaissées, et même moins belles, de la Jérusalem d’en bas. Il ne dissimule pas les ballons d’eau chaude, de gaz ou les gouttières rouillées, et mêle dans sa peinture la Jérusalem splendide et touristique à la Jérusalem des quartiers pauvres et moins visités”.

 

Vue sur la Knesset, aquarelle

 

En réalité, Yanai va précisément trouver une forme de beauté dans des lieux inattendus de la ville sainte, comme par exemple dans les “shikounim” (HLM) ou dans une carrière du quartier de Gilo. La très belle exposition qui lui est consacrée actuellement  au Bet Avi Chai s'ouvre par une citation du poète Yehuda Amihai, qui parle de Jérusalem : “Je voudrais vivre dans la Jérusalem du milieu, sans tourner ma tête vers le haut, sans que mes pieds ne s’égratignent sur la terre”. Comme Amihai, le peintre, né en Allemagne dans un camp de personnes déplacées et monté en Israël dans les années 1950, dépeint une Jérusalem qui est à la fois terrestre et céleste.

 

Carrière à Gilo, aquarelle

 

Sa manière de peindre Jérusalem (à laquelle il a consacré toute son œuvre depuis un demi-siècle) fait penser aux livres de David Shahar. Comme ce dernier, Yanai parvient à voir derrière les choses et les événements les plus anodins le côté poétique de l’existence, pleine de mystère et de charme. Il n’est pas, de toute évidence, un peintre “religieux” et ses sujets sont entièrement profanes. Pourtant la Jérusalem qu’il peint, comme celle de Shahar, est traversée par un regard attentif à l’au-delà des choses, à la poésie de la vie et à la beauté immanente qui nous est offerte à chaque moment.

 

 

En tant que professeur à l’école Betsalel, Yanai porte un regard acerbe sur l’art contemporain. “Dans le domaine de l’art plastique, n’importe quelle célébrité qui barbouille quelque chose est présentée comme un ‘artiste’. C’est un problème dans le monde entier, mais encore plus en Israël”.



 

Petit déjeuner à Talbiyeh

 

Ses natures mortes ne sont jamais vraiment mortes, et la seule présence d’un chat suffit à donner vie à un intérieur vide de toute présence humaine. Même lorsque les objets qu'il peint sont figés, les fenêtres sont ouvertes sur la ville qui est bien vivante…  Les paysages lumineux sur lesquels s’ouvrent les fenêtres des natures mortes de Yanai sont comme une promesse d’évasion, promesse d’un au-delà de la nature, promesse de résurrection et d’éternité. Pessah cacher vé-Saméah!

Pierre Lurçat

Le site de Marek Yanai : https://marekyanai.com/

 

Un regard attentif au mystère et à la poésie

Marek Yanai dans son atelier, photo Noam Rivkin Fenton Flash 90

 

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Rencontres israéliennes : Michel Koginsky, le peintre de Méa Sharim

July 5 2020, 07:41am

Posted by Pierre Lurçat

 

Chaque homme a plusieurs facettes, comme une pierre précieuse dont tout l’éclat se révèle en la faisant miroiter à la lumière. De Michel Koginsky, rencontré à la synagogue de la rue Hildesheimer et devenu un ami, je connaissais celles du médecin, de l’élève de Manitou - auquel il a consacré un beau livre, paru il y a une vingtaine d’années sous le titre Un hébreu d’origine juive - et du père de famille. Ce n’est que tout récemment que j’ai découvert ses talents de peintre. Lors d’une visite chez lui, il m’avait montré un de ses tableaux et m’avait promis de me montrer son atelier, à une autre occasion. Entretemps est arrivé le Corona qui a chamboulé les projets de tous. “L’homme propose, et Dieu dispose”, dit le proverbe.


 

Michel Koginsky dans son atelier, photo P. Lurçat


 

Profitant d’une visite pas loin de Méa Shéarim, je me suis rendu au cabinet de Michel Koginsky pour donner enfin suite à ce projet. Le talent d’un artiste ne se mesure ni à sa notoriété, ni à la taille de son atelier. Celui de Koginsky n’est pas plus grand que la pièce de son cabinet médical où il reçoit les enfants de Méa Shéarim. (Ces jours-ci, il ne les y reçoit plus guère, me confie-t-il à mon arrivée, car il préfère interroger leurs parents à travers les barreaux de la porte d’entrée, Corona oblige). Mais le talent, lui, est indéniable. Les portraits qu’il peint attirent l’oeil, le retiennent et le captivent. Il y a quelque chose d’indicible et de puissant dans la manière dont il peint, avec la même force qui le caractérise - la vigueur de sa poigne de main et la ténacité qui lui a permis de gravir l’Everest - périple qui lui a inspiré plusieurs tableaux non figuratifs. 


 


 

La force tranquille de Koginsky s’exprime dans sa manière de peindre, à grands traits fermes et décidés. Les couleurs sont vives et riches. Il n’a pas peur de la matière colorée qu’il dépose sur la toile sans parcimonie, avec la même générosité qu’on retrouve dans son sourire et son hospitalité. Je retrouve dans plusieurs de ses toiles les qualités de l’homme que je connais et apprécie. D’autres tableaux sont plus mystérieux, comme certaines toiles abstraites ou des portraits presque défigurés, exprimant parfois une expression de douleur ou d’incompréhension. Certains de ses portraits font penser à un vieux Juif croisé dans une rue de Jérusalem. Un petit bonhomme en bleu coiffé d’un chapeau ressemble à Isaac Bashevis Singer, tandis qu’un beau jeune homme m’évoque le visage d’un héros du Lehi ou de l’Irgoun.

 

Un petit bonhomme en bleu qui ressemble à Bashevis Singer

 

Comment est-il devenu peintre? “D’un seul coup, un beau jour” me répond-il sans hésiter. L’inspiration est arrivée toute seule, mais la technique, elle a été acquise par l’étude et la pratique. C’est ainsi que Koginsky occupe ses heures perdues, au coeur de Méa Shéarim, entre deux bambins à soigner, déposant sur une toile la couleur de son acrylique et de sa peinture à l’huile. Je lui demande si ses patients - pour la plupart des Juifs orthodoxes - savent qu’il peint ici même, et il me dit avoir préféré ne pas l’ébruiter. Un peintre à Méa Shéarim, ce n’est pas très habituel, et on ne sait pas comment réagiraient les habitants du quartier. En écoutant Michel Koginsky, je pense à Asher Lev, le beau personnage de Chaïm Potok inspiré par un autre peintre, Marc Chagall, et à ses crucifixions qui firent scandale. Chez Koginsky, point de tableaux scandaleux,mais simplement l’expression d’un talent et sa vision d’un monde extérieur et du monde intérieur qui l’habite et qu’il a su exprimer sur ses toiles. 

Pierre Lurçat

Le site de Michel Koginsky : 

https://www.michelkoginsky.com/

 

 

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Marc Chagall et les Juifs (I) - Avec Chagall, de Paris à Jérusalem

April 21 2019, 13:02pm

Posted by Pierre Lurçat

Mon récent post "Quand Chagall peignant Notre-Dame" a suscité quelques réactions d'étonnement, qui m'amènent à mettre en ligne cet article que j'avais consacré au grand peintre juif à l'occasion d'une exposition parisienne. J'y aborde le sujet complexe de la relation que Chagall entretenait avec son judaïsme, sur lequel je reviendrai. Moadim le-Simha!


Exposition_Chagall.jpgLe ‘hasard’ a voulu que je visite récemment deux expositions consacrées à l’œuvre de Marc Chagall : la très belle exposition « Chagall entre guerre et paix », qui se tient au musée du Luxembourg, à Paris (jusqu’au 21 juillet 2013) ; et l’exposition permanente des tapisseries de Chagall à la Knesset, à Jérusalem. Deux visages différents de l’artiste et de son œuvre y apparaissent.

Marc Chagall (Vitebsk 1895 – Saint-Paul de Vence 1985) est un des artistes juifs les plus connus aujourd’hui, au point que la plupart des artistes juifs contemporains s’en inspirent, délibérément ou non. Beaucoup de ses œuvres sont familières à tout un chacun, même à celui qui ne les connaît que par les reproductions.

Les nombreuses œuvres exposées au musée du Luxembourg (une centaine), sont disposées selon l’ordre chronologique, ce qui permet de suivre l’évolution de l’inspiration de Chagall, de la période de formation en Russie à ses années parisiennes (1910-1914), puis son retour en Russie et ses pérégrinations jusqu’à la guerre, et après. Les œuvres des années 1930 et 1940 occupent une place importante dans l’exposition.

On ne peut manquer d’être frappé par la présence quasi-constante de Jésus dans ses tableaux évoquant la Shoah et les pogromes en Russie, et notamment dans les fameuses Crucifixions. Je connaissais certes le thème de la Crucifixion chez Chagall, en particulier grâce à Chaïm Potok, qui s’est inspiré de la vie de Chagall pour créer son merveilleux personnage d’Asher Lev.

 

650chagall-ddc27.gif

 

14499_crucifixion.jpgMais rien ne vaut la rencontre en grandeur nature avec l’œuvre peinte : on reste ébahi devant tant d’audace et de force créatrice. (Je comprends au passage le scandale qu’ont pu susciter ces tableaux de Chagall, car ils sont tellement puissants ! Et j’en ai retrouvé un faible et dérisoire écho dans les réactions indignées lorsque j’ai publié sur ma page Facebook quelques-unes des Crucifixions).

Dans son magnifique livre autobiographique (Ma vie, paru chez Stock en 1972), Chagall évoque sa relation avec le fondateur du christianisme, dans le beau récit qu’il fait de sa rencontre avec le Rebbe Rashab (le rabbi Chalom Dov Beer Schnéerson de Loubavitch) :

« A la campagne, où nous passions l’été, habitait aussi le grand rabbin Schnéersohn. Les habitants de tous les environs venaient le consulter. Chacun avec ses peines.

Les uns voulaient éviter le service militaire et venaient lui demander conseil. Les autres, chagrins de n’avoir point d’enfants, imploraient sa bénédiction. Certains, embarrassés d’un passage du Talmud, sollicitaient des explications…

Mais certainement, sur les listes de ses visiteurs, ne s’était jamais inscrit un artiste… Enfin, mon tour venu, la porte s’ouvre devant moi et, poussé par cette fourmilière d’hommes, je me trouve dans un vaste salon vert.

Au fond, une longue table encombrée de notes, de feuillets, de requêtes… Le rabbi seul est assis. Une bougie flamboie. Il parcourt la note.

 

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Le "Rashab" : Rabbi Chalom Dov Ber Schneerson

 

« Ainsi, tu voudrais aller à Pétrograd, mon fils ? Tu trouves que vous y serez bien ? Soit, mon fils, je te bénis. Vas-y.

- Mai, Rabbi, dis-je, j’aimerais mieux rester à Vitebsk. Là, vous savez, habitent mes parents et ceux de ma femme…

- Eh bien, mon fils, puisque tu préfères Vitebsk, je te bénis, vas-y ».

J’aurais voulu m’entretenir plus longtemps avec lui. Tant de questions me brûlaient la langue. Je voulais lui parler de l’art en général, et du mien en particulier. Peut-être m’insufflerait-il un peu d’esprit divin. Sait-on ?

Et lui demander si le peuple Juif est bien l’élu de Dieu, comme il est écrit dans la Bible. Et savoir, en outre, ce qu’il pensait du Christ, dont la blonde figure depuis longtemps me troublait ».

Heureusement pour lui (et pour nous), Chagall n’a pas demandé au Rebbe ce qu’il pensait de son art… Car qui sait quelle aurait été sa réponse, et si elle n’aurait pas entraîné une perte irrémédiable pour l’art !

chagall a la knesset.jpgQuelques semaines avant cette visite au musée du Luxembourg, j’avais (re)découvert un autre visage de Chagall, moins tourmenté et plus facile d’accès : celui que présentent ses immenses tapisseries exposées dans la Knesset, à Jérusalem, que j’ai visitée récemment avec une excellente guide qui n’était autre que ma fille Sarah.

Aux personnes mal informées, qui croient que Chagall aurait rejeté le judaïsme ou aurait pratiqué une quelconque forme de syncrétisme, je conseille d’aller voir ses tapisseries à Jérusalem. Il n’est pas anodin que ce soit précisément à lui, l’artiste juif qui n’avait jamais projeté (à ma connaissance) de s’installer dans notre patrie retrouvée, que le jeune Etat d’Israël ait demandé d’orner de son œuvre le Parlement, centre vivant de la démocratie juive renaissante.

On ne saurait résumer en quelques lignes le riche contenu de ces tapisseries ; mais une chose est certaine : Chagall, mieux que tout autre artiste juif au vingtième siècle, a su illustrer le destin de notre peuple à l’époque qui va de la Shoah à la Renaissance (« mi Shoah li-téqouma »). Il est mort le 28 mars 1985, à l'âge de 97 ans.

(…) Mon peuple, c’est pour toi que j’ai chanté
Qui sait si ce chant te plaît
Une voix sort de mes poumons
Toute chagrin et fatigue
C’est d’après toi que je peins
Fleurs, forêts, gens et maisons
Comme un barbare je colore ta face
Nuit et jour je te bénis (6)

 

chagall-620x270.jpg

 

* Par l’intermédiaire du président de la Knesset, Kadish Louz. Il est notoire que la demande officielle ne précisait pas que l’œuvre devait avoir un sujet juif ou lié à l’Etat d’Israël, et que c’est l’artiste lui-même qui choisit de faire une œuvre profondément juive et sioniste (précisions apportées par Sarah Nisani).

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