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Jabotinsky et le rav Kook : la “rencontre” de deux géants, Pierre Lurçat

August 22 2021, 11:51am

Posted by Pierre Lurçat

 

A l’occasion du Yahrzeit du rabbin Avraham Itshak Hacohen Kook, qui a été célébré le 3 Eloul, je publie ici un extrait inédit du nouveau livre de Jabotinsky, Questions autour de la tradition juive, qui paraît ces jours-ci. J’y évoque l’influence décisive qu’a eue sur Jabotinsky la prise de position courageuse du rav Kook dans l’affaire Arlosoroff. P. Lurçat

 

 

L’homme de l’avenir, l’homme entier, auquel aucun sens ne manquera, sera “religieux”. Je ne sais pas quel sera le contenu de sa religion ; cependant il sera porteur du lien vivant entre son âme et l’infini qui l’accompagnera partout où il ira”. (Jabotinsky, De la religion)

 

Le pronostic formulé par Jabotinsky selon lequel “l’homme entier sera religieux”, marque une évolution marquante de sa pensée, depuis celle exprimée trente ans plus tôt dans son article Le sionisme et Eretz Israël. Que s’est-il passé entretemps ? Comment le jeune dirigeant sioniste russe, convaincu que la religion n’est plus aujourd’hui qu’un “cadavre embaumé”, en est-il venu à y voir une dimension importante de la personnalité humaine, aux côtés de la musique et de l’art ? Les raisons de cette évolution radicale sont multiples. Mentionnons tout d’abord le cheminement personnel de Jabotinsky, qui a mûri et a eu le temps d’approfondir sa réflexion sur de multiples domaines. Le leader sioniste endurci qui s’exprime en 1935 n’est évidemment pas le jeune homme fougueux de 25 ans.

 

Le second facteur est celui des rencontres qu’il a faites et des personnes qui l’ont marqué, parmi lesquelles on peut mentionner le rabbin Falk, qui servit comme aumônier militaire dans les rangs des Muletiers de Sion, mais aussi et surtout le grand-rabbin Avraham, qui exerça une influence importante sur l’idée que Jabotinsky se faisait du judaïsme et de la religion. Dans une lettre adressée en juin 1934 à Nathan Milikovsky, qui n’est autre que le grand-père de Benjamin Nétanyahou, Jabotinsky parle en ces termes du rabbin Kook : “Le nom du rabbin K. est devenu en l’espace d’une nuit un symbole sublime dans le cœur des foules. Et moi-même, en toute humilité, si je n’étais pas totalement ignorant des choses de la Tradition, craignant de m’exprimer sur les sujets religieux, je choisirais précisément cet instant pour lancer publiquement un appel dont je rêve depuis l’époque de ma jeunesse : renouveler, de nos jours, le titre de « Cohen Gadol » (Grand-Prêtre)”.



 

 

Le rav Kook : le “Cohen Gadol”

Jabotinsky : un “ange descendu du ciel”



 

De son côté, le rabbin Kook, selon certains témoignages, aurait qualifié Jabotinsky “d’ange de Dieu” . Les deux qualificatifs sont assez forts et inhabituels, tant dans la bouche de Jabotinsky que dans celle du rabbin Kook, pour mériter qu’on y prête attention. Comment ces deux hommes, que tout séparait en apparence et qui ne se sont selon toute évidence jamais rencontrés, en sont-ils venus à se porter une telle estime réciproque ? La réponse à cette question est liée à un événement qui a joué un rôle important non seulement dans l’histoire politique du Yishouv, l’affaire Arlosoroff, mais aussi dans l’évolution des conceptions de Jabotinsky  concernant la place de la religion juive dans le futur État juif, et des rapports entre État et religion en général. 

 

Lorsque le dirigeant sioniste travailliste Haïm Arlosoroff est assassiné sur une plage de Tel-Aviv le 16 juin 1933, la presse et les dirigeants du Yishouv accusent immédiatement – et sans la moindre preuve – le Betar. Trois militants sont arrêtés, sur la base d’un témoignage obscur de la veuve d'Arlosoroff et l’un d’eux, Avraham Stavsky, est condamné à mort. Jabotinsky  est d’emblée convaincu qu’il s’agit d’une fausse accusation et il œuvre sans relâche pour obtenir l’acquittement de Stavsky, qu’il compare dans des articles à Mendel Beilis (Juif ukrainien accusé de crime rituel en 1911). Dans ce combat, Jabotinsky  reçoit le soutien décisif du grand-rabbin de Palestine mandataire, Avraham I. Hacohen Kook. Ce dernier prend courageusement la défense des accusés, s’exposant à la vindicte des journaux et partis de gauche, qui l’insultent et dont certains (comme l’Hashomer Hatzaïr) n'hésitent pas à couvrir le pays d’affiches proclamant “Honte au pays dont les rabbins soutiennent des assassins”!  

 

 

Très impressionné par l’intervention du rabbin Kook, Jabotinsky  écrira plus tard, dans une lettre adressée au rabbin Milikowski, organisateur du comité de défense des accusés, “Vous ne pouvez pas estimer la valeur de cette action… Outre son rôle décisif pour faire triompher la justice dans l’affaire Stavsky, elle aura des conséquences profondes et essentielles sur l’orientation politique et spirituelle du public hébreu en Eretz-Israël et en diaspora. Un exemple : j’ai déjà reçu plusieurs lettres demandant que je propose, lors de notre prochain Congrès mondial, une motion spéciale concernant les rapports entre l’Hatsohar (Organisation sioniste révisionniste) et la tradition religieuse”.

 

Ainsi, de l’aveu même de Jabotinsky, c’est l’intervention du rabbin Milikovsky qui suscita le changement d’orientation de son mouvement, attaché à une laïcité militante, et son évolution vers une attitude plus favorable à la tradition juive. Un an plus tard, en 1935, lors du Congrès fondateur de la Nouvelle Organisation sioniste, Jabotinsky accueille avec sympathie “l’Alliance de Yéchouroun”, courant sioniste-religieux qui vient de s’intégrer au sein du parti révisionniste, malgré la vive opposition de plusieurs membres de la Vieille Garde du parti, au rang desquels figurent Adia Gourevitz (fondateur du mouvement cananéen) et son propre fils, Eri Jabotinsky. 

 

Dans son discours prononcé devant le Congrès de la N.O.S., Jabotinsky  déclare : “Bien entendu, la religion est l’affaire privée de chacun… Dans ce domaine doit régner la liberté absolue, héritée de l’ancien libéralisme sacré… Mais ce n’est pas une question privée de savoir si le Mont Sinaï, les prophètes sont des fondements spirituels ou une momie dans une vitrine de musée, comme le corps embaumé de Pharaon…” Et il poursuit : “C’est une question essentielle et supérieure pour un État et pour notre nation, de veiller à ce que le feu sacré perpétuel ne s’éteigne pas… pour que soit préservée, au milieu du tumulte des innombrables influences qui entraînent la jeunesse de nos jours, et qui la trompent parfois et l’empoisonnent, cette influence qui est une des plus pures – l’esprit de Dieu ; pour qu’un espace subsiste pour ses partisans et une tribune pour ses promoteurs”...

 

Pierre Lurçat

 

Jabotinsky, Questions autour de la tradition juive, précédé de “État et religion dans la pensée du Roch Betar”. La Bibliothèque sioniste 2021. En vente sur Amazon.

 

Le deuxième volume de la BIBLIOTHEQUE SIONISTE VIENT DE PARAITRE:

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מה היה אומר ז'בוטינסקי על מדינת ישראל היום?

July 12 2021, 07:25am

Posted by Pierre Lurçat

Pour mes lecteurs hébraïsants, je reproduis cet article paru ce matin dans Makor Rishon.

 

אילו היה ז'בוטינסקי חוזר לחיים ומתהלך בינינו כיום, הוא כנראה היה מתפלא מעצם קיומה של מדינת ישראל ונרגש מהישגיה הרבים בכל התחומים, ובמיוחד בתחומי הכלכלה, הרפואה והביטחון. כידוע, ז'בוטינסקי היה חסיד נלהב של היוזמה הפרטית והוא סלד מהגישה הכלכלית-ריכוזית ומהבוז שרחשו הוגים ציוניים רבים בני זמנו לסוחרים ולבעלי הון יהודים. לכן אפשר להניח שהיה שמח לראות שמדינת ישראל, בשנת ה- 73 לקיומה, הפכה למעצמה בתחום ההיי-טק ופיתחה כלכלה חופשית, אשר אינה דומה כלל לזו שהכיר בתקופת היישוב.

למרות כל אלו, ז'בוטינסקי היה רואה בעין פחות יפה את פניה האחרות של מדינתנו. תחילה בתחום הכלכלה והחברה, שהיה קרוב לליבו. משה בלע, בספרו "עולמו של ז'בוטינסקי", כותב ש"לא הניחו שאלות תיקון החברה לנפשו הרגישה של ז'בוטינסקי''. סביר להניח כי הוא היה מתרגז מהעובדה שמדינת ישראל אכן הפכה להיות "START-UP NATION", אך ויתרה במידה רבה על חזון השוויון והצדק של נביאי ישראל, חזון אשר הוא היה שותף לו. קיומם של אלפים רבים החיים מתחת לקו העוני לא היה נותן לו מנוחה. כזכור, הוא נלחם בעוני וראה בכך פגיעה בכבודו של האדם הנברא בצלם אלוקים (כלשונו).

לא כולם זוכרים היום שז'בוטיסקי חיבר "פרקים בפילוסופיה הסוציאלית של התנ"ך'', שם פיתח גישה מאוד חדשנית ונועזת לפתרון בעיית העוני ברוח התורה בכלל, וברוח רעיון היובל בפרט. כפי שכתב:  "אני מאמין… שהחברה תעמיד לרשותו של כל אחד מאתנו את המינימום החומרי היסודי, ממש כמו שכבר כיום מעמידה היא לרשותו של כל אחד מאתנו את המינימום הרוחני – את בית הספר היסודי הכללי. רעב וקור וחוסר קורת-גג ייעלמו כליל." והוא המשיך בתיאור "עולם אשר בו תהא המלה "רעב" מצלצלת כאגדה מימים קדומים, עולם אשר בו יפוגו תשע מידות מן המרירות הטראגית, המציינת היום את ההבדל בין עני לעשיר''.

צילום: בית"ר העולמית
צילום: בית"ר העולמית

כמובן, תיאור זה אשר נראה היום כל כך רחוק מהמציאות הישראלית אינו מבוסס על תורת מרקס ואינו מכוון לכלכלה סוציאליסטית, שז'בוטינסקי סלד ממנה. הוא מבוסס כל כולו על התנ"ך ועל רעיונות השבת, הפאה והיובל, אותם ז'בוטינסקי רצה לחדש ולהפוך לבסיס השיטה הכלכלית והחברתית של מדינת ישראל אשר תקום. כפי שעוד כתב : "בוא יבוא מרקס חדש ויכתוב שלושה כרכים על האידיאל שלה, ואפשר, לא "הקאפיטאל" יהיה שמה, אלא "היובל"

דבר נוסף שכנראה היה מרגיז אותו מאוד כיום הוא רמת הביטחון האישי בישראל, ועצם העובדה שיהודים מותקפים ונרצחים רק בשל היותם יהודים. ז'בוטינסקי, שהפך לציוני אחרי הפוגרומים בקישינב, היה מתעצב ומתקומם כנגד המראות הקשים של הפרעות שחווינו לפני כחודש בעכו, בלוד ובמקומות אחרים בארץ. אני אף מתאר לעצמי שהוא היה מוכן לשבת בכלא (כפי שקרה לו בתקופת המנדט הבריטי), העיקר לא להישאר אדיש לגורל אחיו במדינת היהודים.

 

ז'בוטינסקי גם היה מתקומם כנגד קיומן של מפלגות ערביות שחרטו על דגלן את המאבק נגד עצם קיומה של מדינת ישראל כמדינה יהודית. שהרי תמיכתו בזכויות שוות לאזרחים יהודים וערבים היה מותנה בקבלת עיקרון שלטון הרוב. ז'בוטינסקי לא  רק היה מצטער לראות איך חלק מערביי ישראל מתנהגים כמיעוט חתרני בתוך כנסת ישראל, אך יותר מכך היה מצטער לראות איך היהודים אינם מתנהגים כרוב גאה ובטוח בצדקת דרכו ובזכויותיו.

ולבסוף, הוא היה נרגז וכואב לראות איך רעיון "קיר הברזל" שלו – אשר עליו מבוססת תורת ההגנה של צה"ל כולה – התהפך עם המצאת "כיפת ברזל". אכן, כיפת הברזל מנוגדת בעליל לעיקרון קיר הברזל, בכך שהיא שוללת מאיתנו את הזכות ואת החובה המוסרית לתקוף את אויבנו ולמנוע מהם את עצם הרצון לתקוף אותנו, כמו שהסביר ז'בוטינסקי במאמרו המפורסם לפני כמאה שנה.

https://www.makorrishon.co.il/opinion/372575/

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Les conceptions économiques et sociales de Jabotinsky

July 8 2021, 12:44pm

Posted by Olivier Ypsilantis

Les conceptions économiques et sociales de Jabotinsky

Je publie cet article d'Olivier Ypsilantis à l'occasion de l'anniversaire du décès de Jabotinsky, qui est marqué aujourd'hui en Israël. J'ai évoqué ce sujet avant-hier dans une conférence donnée en souvenir de Jacques Kupfer, disponible ici. Que le souvenir de ces deux grands Juifs soit béni. P.I.L

 

J’ai devant moi un petit livre, trois textes de Vladimir Zeev Jabotinsky publiés pour la première fois en français par Pierre Lurçat, traducteur de Jabotinsky. Ce livre s’enrichit d’une présentation et de notes, également de Pierre Lurçat. Titre : « La rédemption sociale », sous-titre : « Éléments de philosophie sociale de la Bible hébraïque ». Ce livre qui s’annonce comme le premier tome de la « Bibliothèque sioniste » est dédié à Jacques Kupfer (1946-2021), un sioniste très actif, décédé le 10 janvier. Je me permets de mettre en lien cet hommage à Jacques Kupfer (zal) mis en ligne par l’Organisation sioniste mondiale en France :

https://osmfrance.fr/hommage-a-jacques-kupfer-zal/

Ce livre publié par Pierre Lurçat est précieux, et il s’agit d’une « première » considérant que la pensée économique et sociale de Jabotinsky n’est exposée de manière exhaustive et systématique dans aucun écrit. Les écrits de Jabotinsly sur cette question restent épars. Remercions Pierre Lurçat de les avoir rassemblés et proposés à un public francophone.

Ce livre fait moins de soixante pages. Il a été publié suivant le même procédé que « Seuls dans l’Arche ? Israël, laboratoire du monde ». Ces trois textes ont été écrits dans les années 1930, peu après la Great Depression. Leurs titres sont dans l’ordre : « La rédemption sociale », « Éléments de philosophie sociale de la Bible hébraïque » (texte articulé en deux parties : a. « Celui qui lutte avec Dieu » ; b. « La protection sociale ») et « L’idée du Yovel ».

Jabotinsky est souvent mal connu, envisagé comme un va-t’en-guerre et un sympathisant du fascisme, un cœur dur. Il est vrai que cet esprit exigeant et rigoureux m’a jamais donné dans la démagogie, ce que lui reprochent probablement nombre de ses détracteurs, des démagogues qui ne savent pas que la démagogie trouble le regard et, en conséquence, le jugement.

Jabotinsky a été tellement occupé par le sionisme et l’édification de l’État juif qu’il n’a pu consacrer plus de temps aux questions économiques et sociales ; elles sont pourtant au cœur de ses préoccupations. Mais tout d’abord, comment circonscrire la place de la Bible (Tanakh) dans la pensée sioniste moderne ?

 

Vladimir Zeev Jabotinsky (1880-1940)

 

Jabotinsky s’est indéfectiblement envisagé comme un continuateur de Theodor Herzl au sionisme duquel il a ajouté une dimension militaire. Mais l’un et l’autre ont étudié la Tanakh et l’ont prise très au sérieux. Loin de lire la Torah comme un récit mythique, ces deux grands sionistes l’ont envisagée comme le livre de l’Histoire nationale juive. La Tanakh irrigue donc la pensée politique de Jabotinsky mais aussi, et plus encore, sa pensée économique et sociale.

Jabotinsky a été imprégné de socialisme dans sa jeunesse, notamment au cours de ses années romaines, à l’université puis en tant que journaliste chargé de couvrir l’actualité parlementaire au Palazzo Montecitorio. A ce propos, je recommande la lecture de l’autobiographie de Jabotinsky, traduite et présentée par Pierre Lurçat sous le titre « Histoire de ma vie » :

http://www.lesprovinciales.fr/livre/histoire-de-vie/

Cette sympathie à l’égard du socialisme va être « détruite de fond en comble par l’expérience rouge en Russie », un pays où il avait été marqué par la misère des Juifs.

Pour Jabotinsky, tous les hommes naissent et demeurent égaux. Il juge que le concept (marxiste) de classe est égoïste ; par ailleurs, ses réflexions politiques, économiques et sociales achèvent de l’éloigner du marxisme, des réflexions fondées sur la lecture de la Tanakh. Le socle de ces réflexions : la notion de Tikkoun Olam (réparation du monde). J’y reviendrai. Le Tikkoun Olam tel qu’il l’envisage pose l’impératif du combat contre la pauvreté. A cet effet, Jabotinsky élabore le programme des « cinq Mem » que nous verrons dans la présentation de « La rédemption sociale », un article en partie inspiré de Joseph Popper-Lynkeus (1838-1921), auteur de « L’obligation alimentaire générale » qui pose que l’État doit libérer tout citoyen de ces besoins fondamentaux que sont : l’alimentation, l’habillement et le logement. Jabotinsky y ajoute l’éducation et la santé.

La philosophie sociale biblique de Jabotinsky a deux volets : 1) La « protection sociale », avec le shabbat comme origine de toute la législation sociale moderne. 2) La « rédemption sociale » et le Yovel.

Jabotinsky estime que les socialistes veulent changer toute la structure économique de la société plutôt que de se concentrer sur l’essentiel, soit la suppression de la pauvreté – ce que prône la Bible, la Bible qui par ailleurs n’entend pas supprimer la concurrence, moteur de l’économie. Les socialistes veulent supprimer toute différence. La Bible veut « rétablir de manière périodique un minimum d’égalité et de justice sociale, en “remettant les compteurs à zéro” » : il s’agit pour ceux qui sont en compétition de se reposer avant de reprendre la lutte.

Cette notion de Yovel (Jubilé) peut sembler irréaliste, elle ne l’est pas tant si l’on considère que le projet sioniste n’a pas d’équivalent dans l’histoire de l’humanité, un projet qui paraissait fumeux jusqu’à 1948 et la refondation de l’État d’Israël. Le Yovel ne s’inscrit pas dans un programme économique, il est tension vers un idéal, tout comme l’est la prophétie d’Isaïe selon laquelle « les épées seront transformées en soc de charrue ». Et il y a bien un lien entre ces deux tensions : Jabotinsky explique dans son programme de « protection sociale » que les obligations de l’État (que nous venons d’énumérer) envers ses citoyens seraient déjà effectives si les dépenses d’armement n’étaient pas ce qu’elles sont. C’est donc méconnaître Jabotinsky que de faire du Roch Betar un va-t’en-guerre et un admirateur du fascisme. Jabotinsky fut un authentique pacifiste et un disciple des prophètes d’Israël.

Mais qu’en est-il d’Israël aujourd’hui ? Le pays est passé d’une économie socialiste à une économie ultra-libérale, avec inégalités croissantes et pauvreté qui touche une part importante de la population. A la lumière de ses réflexions économiques, on peut dire que Jabotinsky aurait refusé le socialisme dirigiste et centralisateur du parti travailliste (de la période pré-étatique au changement de majorité en 1977) mais aussi le capitalisme libéral (des années 1990 à aujourd’hui).

La pensée économique de Jabotinsky reste inachevée. Ne pourrait-on pas néanmoins s’en inspirer pour réformer l’économie du pays en évitant le socialisme dirigiste autant que le capitalisme libéral ?

Jabotinsky place l’individu au-dessus de tout et se dit « libéral bourgeois convaincu ». « Tout individu est roi » pourrait être sa devise, la devise du Roch Betar. Il pose que la misère doit être combattue, éradiquée. Il se dit partisan d’un État minimal mais aussi d’un État engagé dans la « protection sociale ». Il convient de considérer la complexité de sa pensée sans chercher à l’annexer au camp libéral ou social-démocrate. Jabotinsky est bien l’homme d’une « troisième voie » économique : interventionnisme étatique afin d’assurer les besoins fondamentaux des individus ; retrait de l’État afin de préserver et stimuler l’initiative individuelle et l’esprit d’entreprise. Ces deux principes sont-ils radicalement antagonistes ?

Israël a su faire la paix avec une partie du monde arabe en suivant les principes du « Mur de fer » (ou « Muraille de fer »), texte fondamental de Jabotinsky que je remets en lien tant il me semble important :

http://www.monbalagan.com/29-israel/sources-israel/1477-1923-zeev-jabotinsky-la-muraille-de-fer.html

Ne pourrait-on pas trouver dans les propositions économiques de Jabotinsky une voie vers une société plus empreinte de justice sociale, sans pour autant porter préjudice au dynamisme de l’économie israélienne, cette « Start-Up Nation » ?

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

https://zakhor-online.com/?p=20150

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De l’affaire Arlosoroff à aujourd’hui : Cette gauche israélienne et juive qui confond l’ennemi et l’adversaire

June 17 2021, 10:10am

Posted by Pierre Lurçat

 

Le camp de la paix a toujours un “mauvais Israël” contre lequel s’affirmer, une exclusion d’autrui à travers laquelle il s’identifie lui-même. Son identité est fondamentalement une identité du ressentiment.

Shmuel Trigano

 

Il est encore trop tôt pour faire le bilan de l’ère Nétanyahou et pour “enterrer” - comme l’ont déjà fait plusieurs éditorialistes et observateurs - celui qui, de l’avis de ses partisans comme de certains de ses détracteurs, est déjà entré dans l’Histoire comme un des grands dirigeants d’Israël à l’époque moderne. Mais, au lendemain de la formation du gouvernement le plus bizarre et le plus hétéroclite qu’Israël ait jamais connu, on peut tirer quelques leçons de cette campagne électorale et de son résultat. Le phénomène qui nous intéresse ici, au-delà même de la haine, qui a visé depuis plusieurs années Binyamin Nétanyahou, totalement irrationnelle et injustifiée (mais n’est-ce pas le propre de toute haine?), est celui de la confusion qu’une certaine gauche israélienne entretient délibérément entre ses adversaires et ses ennemis. 

 

Ce phénomène n’est pas nouveau. On pourrait même dire qu’il est inscrit dans l’ADN d’une fraction non négligeable de la gauche israélienne et juive, celle qui trouve ses racines historiques et politiques pas tant dans le sionisme travailliste des pères fondateurs, que dans la Troisième Internationale et dans le bolchévisme le plus pur et dur (au sens propre, comme le reconnaissait jadis Ben Gourion, en n’hésitant pas à se qualifier lui-même de “bolchévique”, au début des annés 1920) (1). C’est cette confusion dangereuse et lourde de conséquences dont nous voyons aujourd’hui les fruits amers. 

 

Comme l’écrivait Shmuel Trigano il y a vingt ans, “Le camp de la paix a toujours un “mauvais Israël” contre lequel s’affirmer, une exclusion d’autrui à travers laquelle il s’identifie lui-même” (2). On ne saurait mieux décrire l’identité du nouveau gouvernement des “anti-Bibi”, qu’aucun ciment idéologique ou politique ne réunit, sinon leur détestation abyssale envers Nétanyahou. La coalition des “anti-Bibi” a préféré faire alliance avec les islamistes des Frères musulmans, pour chasser du pouvoir son adversaire, c’est-à-dire qu’elle a fait alliance avec ses ennemis pour triompher de son adversaire.

 

Manifestation anti-Bibi

 

Cette politique de l’exclusion et du ressentiment, nous l’avons vue à l’œuvre, tout au long de l’histoire du sionisme politique, à chaque fois que les tenants du sionisme socialiste ont prétendu exclure leurs adversaires, tantôt du marché du travail dans le Yishouv des années 1920 et 1930 (en exigeant des travailleurs la carte de la Histadrout), tantôt de l’alyah (en privant les jeunes du Betar de certificats d’immigration). Elle a également visé l’apport du sionisme de droite à la fondation de l’État d’Israël, exclusion qui ne concerne pas seulement l’historiographie du sionisme (3), mais aussi les manuels d’histoire utilisés dans les lycées israéliens.

 

Depuis l’assassinat d’Arlosoroff (le 16 juin 1933) et jusqu’à nos jours,  cette fraction de la gauche sioniste s’est servie de la violence et des accusations de violence à des fins politiques - pour asseoir et maintenir son hégémonie (l’affaire Arlosoroff est survenue alors que le mouvement sioniste révisionniste était à son apogée) et elle a accusé ses adversaires, en recourant à la “reductio ad hitlerum” (bien avant que l’expression ne soit forgée par Leo Strauss au début des années 1950). La reductio a hitlerum, dont sont aujourd’hui victimes Israël et ses défenseurs sur la scène publique, est ainsi dans une large mesure une invention de cette gauche juive - sioniste et non sioniste -  à l’époque de Zeev Jabotinsky, que David Ben Gourion avait surnommé “Vladimir Hitler”.

 

Jabotinsky

 

Un exemple frappant, et presque ridicule, de cette confusion entre l’adversaire politique et l’ennemi nous a été donné dimanche dernier par la chanteuse Avinoam Nini, bien connue pour ses opinions radicales, qui a comparé Nétanyahou et… Haman, lors de la manifestation festive organisée par la gauche israélienne au lendemain de l’annonce du départ de B. Nétanyahou. Cette comparaison est d’autant plus choquante que Nétanyahou est sans doute le Premier ministre israélien qui a le plus œuvré pour protéger l’Etat juif contre les Haman modernes véritables que sont les dirigeants iraniens. Cet épisode révélateur montre précisément comment cette frange de la gauche à laquelle appartient la chanteuse confond Haman et Esther, réservant sa haine à ses adversaires politiques, tout en se montrant pleine d’indulgence envers nos ennemis. Il n’y a là, hélas, rien de nouveau sous le soleil.

Pierre Lurçat

NB Article paru sur le site Menora.info

1. Voir notamment l’article de Y. Nedava, “Ben Gourion et Jabotinsky”, dans Between two visions [hébreu] Rafael Hacohen éd. Jérusalem.

2. S. Trigano, L’ébranlement d’Israël, Seuil 2002. 

3. En hébreu, et aussi en français, Cf. mon article “Redonner à Jabotinsky son visage et sa place dans l'histoire du sionisme”, http://vudejerusalem.over-blog.com/2021/04/redonner-a-jabotinsky-son-visage-et-sa-place-dans-l-histoire-du-sionisme-pierre-lurcat.html

 

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La rédemption sociale : Éléments de philosophie sociale de la Bible hébraïque, par Vladimir Zeev Jabotinsky

June 13 2021, 12:44pm

Posted by Jean Pierre Allali

La rédemption sociale : Éléments de philosophie sociale de la Bible hébraïque, par Vladimir Zeev Jabotinsky

NB le livre La rédemption sociale de Jabotinsky est en vente à la librairie du Foyer de Tel-Aviv et chez Vice-Versa à Jérusalem. Ainsi que sur Amazon.

Pour le commun des mortels, le nom de Jabotinsky renvoie à la droite israélienne la plus dure. Et pourtant ! En lisant ce petit livre plein d’enseignements, on ne peut pas éviter de se dire : « Mais, finalement, Jabo, c’était un socialo ! ».

Né à Odessa en 1880, celui qui sera le fondateur du Bétar et de la Légion Juive, est mort à New York en 1940. Tel Moïse, il n’aura pas foulé la terre de l’État juif indépendant qu’il appelait de ses vœux.

On découvre que c’est lors de ses années de jeunesse passées à Rome que Jabotinsky va être exposé aux conceptions socialistes par le biais de son professeur, Antonio Labriola et du criminologue  Enrico Ferri. Il continuera de côtoyer les idées socialistes alors que, journaliste, il était chargé de couvrir les séances parlementaires de la Chambre des Députés au Palais Montecitorio de Rome. Dans son « Histoire de ma vie », il raconte : « À la tête de la gauche se trouvait le groupe parlementaire socialiste auquel je me joignis en pensée même si je n’y suis jamais entré de manière officielle… ».

Dans la pratique, Jabotinsky, est finalement déçu par « le contenu égoïste du concept de classe » et c’est dans la Torah qu’il trouvera le fondement de toute sa philosophie économique et sociale. Pour lui, la rédemption sociale de l’humanité qu’il espère avec, notamment la disparition de la pauvreté, repose sur le « Tikoun Olam », (Réparation du Monde). Un programme basé sur les « Cinq Mem ». Sans oublier le principe du « Yovel », le jubilé, « une tentative visant à instaurer un principe contraignant de révolutions sociales périodiques ». Les « Cinq Mem », ce sont « Mazon », « Maon », « Malbouch », « Moreh » er « Marpeh », c’est-à-dire : la nourriture, le logement, l’habillement, la possibilité d’éduquer ses enfants et celle de se soigner en cas de maladie..

Autre principe biblique rappelé par Jabotinsky, celui du « Péa ». « Quand vous moissonnerez la récolte de votre pays, tu laisseras la moisson inachevée au bout de ton champ » (Lévitique, 19-9).

Sans oublier l’essentiel : le principe juif du shabbat qui, tout compte fait, est à l’origine de la législation sociale moderne.

Très en avance sur son époque et véritablement prémonitoire, Jabotinsky envisage une ère où le robot remplacera l’homme pour une grande partie des tâches quotidiennes, entraînant une baisse drastique des heures de travail hebdomadaires.

Dès lors, « La crise de notre époque n’est pas tant, en réalité, une crise du « capitalisme », qu’elle n’est avant tout une crise du prolétariat. La machine rend l’ouvrier de plus en plus inutile… ».

Bref, se demande Jabotinsky : « Qu’est-ce qui est préférable ? Prévenir la misère ou bien la réparer ? »

Un petit livre. Mais quel souffle ! Remarquable !

Jean-Pierre Allali

(*) Éditions de la Bibliothèque Sioniste. Présentation, traduction et notes de Pierre Lurçat. 64 pages.

http://www.crif.org/fr/content/lectures-de-jean-pierre-allali-la-r%C3%A9demption-sociale-%C3%A9l%C3%A9ments-de-philosophie-sociale-de-la

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CONFÉRENCE EN LIGNE - JEUDI 3 JUIN 19H00 - L’Etat juif selon Jabotinsky

June 3 2021, 07:59am

Posted by Pierre Lurçat

Après le succès de la première conférence de Pierre Lurçat sur Zeev Jabotinsky, l’OSM  l'invite à nouveau pour mieux vous faire connaître cet important dirigeant sioniste.

The Israeli Right: From Jabotinsky to Netanyahu - The Tikvah Fund

73 ans après la proclamation de l’État d’Israël, la question des liens entre État et religion et entre Juifs laïcs et religieux continue d'interpeller le public israélien. 

 

Jabotinsky, outre ses idées sur la politique et l'économie, a aussi élaboré une réflexion approfondie sur sa vision du futur État juif, et sur la place que la tradition juive devait y occuper. Sur ce sujet crucial, comme sur d’autres, sa réflexion est plus actuelle que jamais.

 

Rendez-vous jeudi 3 juin à 19h (FR) -  

 

INSCRIPTIONS http://bit.ly/Jabontinsky_et_la_religion

 



 

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Penser la guerre de Gaza (I) :  sortir de l'illusion technologique et retrouver les valeurs de Tsahal, Pierre Lurçat

May 23 2021, 07:37am

Posted by Pierre Lurçat

 

Le dernier round des hostilités à Gaza s’est terminé comme les précédents, en queue de poisson. La “victoire” tactique et ponctuelle de l’élimination de plusieurs chefs du Hamas et du Djihad islamique est largement effacée et rendue dérisoire par la défaite stratégique à long terme, que constitue la transformation de la moitié du territoire d’Israël et de sa population en vaste champ de bataille, offert aux missiles tirés de Gaza, sans riposte effective, sinon la protection du Dôme d’acier. Dans cette série d’articles, nous voudrions esquisser une réflexion approfondie pour penser la guerre à Gaza, en la resituant dans le contexte de l’évolution de la doctrine militaire israélienne et des valeurs qui la sous-tendent.

 

Dans leur livre sur la guerre d’Indépendance, publié en 1960 (1), Jon et David Kimhi ont cette remarque éclairante, au sujet de l’issue de la guerre de 1948. “A bien des égards, les combats eux-mêmes n’ont joué qu’un rôle secondaire dans la guerre de Palestine. Ce qui a été le plus important, c’est l’affrontement des volontés”. Cette phrase semble faire écho à un verset bien connu du prophète Zachariah : “Ni par la force, ni par la puissance, mais bien par mon esprit”. Pendant des décennies, les dirigeants de l’armée et de l’Etat d’Israël avaient bien conscience que le principal élément de la force de Tsahal, face à des ennemis plus nombreux et souvent mieux armés, était l’esprit combatif, la motivation et la conscience de ses soldats qu’ils étaient obligés de vaincre. “Eyn brera!”


 

Le drapeau israélien hissé à Eilat

 

Paradoxalement, cette force intérieure a décru, au fur et à mesure que se développait la puissance technologique de Tsahal (2). Nous sommes arrivés aujourd’hui à un stade où les prouesses technologiques pallient difficilement l'effritement de la volonté de vaincre, et ne sont parfois plus un élément de la force de Tsahal, mais bien plutôt un élément de sa faiblesse… Un des premiers à avoir compris ce paradoxe est un chercheur du Centre d’études moyen-orientales de l’université d’Ariel, Eyal Levin, dont les travaux portent sur la “résilience nationale” (‘hossen léoumi) : “Le système Dôme d’acier n’exprime pas notre résilience nationale, mais au contraire notre faiblesse”, disait-il en substance, au lendemain de l’opération “Colonne de nuée” (Amoud Anan) de novembre 2012. Ce constat de faiblesse est toujours aussi valable, neuf ans plus tard, après d’innombrables rounds d’hostilités à la frontière de Gaza.

 

Le système de défense antimissiles “Kippat Barzel”, comme nous l’écrivions dans ces colonnes (3), ressemble à un immense parapluie troué, qui constitue une arme défensive très insuffisante et comporte des effets pervers, en dispensant Tsahal d’une contre-attaque authentique, comme l’a montré l’amère expérience des dernières années. Plus la prouesse technologique qu’il constitue est réussie (empêcher les missiles de l’ennemi d’atteindre le sol israélien), plus son effet pervers s’accroît : priver Israël d’une indispensable offensive préventive, pour interdire à l’ennemi d’essayer même de l’attaquer. A cet égard, Kippat Barzel est en réalité la négation du Kir Habarzel - la muraille d’acier - concept développé par Jabotinsky dans son fameux article de 1923, qui est au fondement de la doctrine stratégique de Tsahal (4). 

 

La muraille d’acier signifie en effet qu’il faut dissuader l’ennemi de nous attaquer, et pas seulement se défendre contre ses attaques incessantes. Selon cette conception,  la paix et la sécurité ne viendront pas en élaborant des systèmes de défense de plus en plus perfectionnés, pour intercepter les missiles du Hamas, du Hezbollah et de l’Iran. Elles ne viendront qu’en ripostant avec toute la force nécessaire et en attaquant les ennemis qui nous menacent, portant la guerre sur leur territoire - comme l’a fait Tsahal lors des guerres victorieuses de 1948, 1956, 1967 et 1973, jusqu’à ce qu’ils demandent grâce et renoncent à leurs intentions belliqueuses.

 

Une défaite morale et psychologique


Mais il faut aller plus loin encore. La réussite technologique (toute relative) de Kippat Barzel n’est pas seulement une défaite sur le plan militaire et psychologique, en empêchant Tsahal de riposter et en portant ainsi un coup fatal à notre capacité de dissuasion. Elle incarne aussi l’inversion et l’oubli des valeurs sur lesquelles reposait jadis la force de Tsahal. Un des exemples les plus frappants de cet oubli des valeurs fondatrices de l’armée de Défense d’Israël nous est donné par le cas tragique du soldat Hadar Goldin, capturé et tué par le Hamas le dernier jour de l’opération Tsouk Eytan à Gaza, et dont la dépouille est toujours détenue par le Hamas, sept ans plus tard.

 

Hadar Goldin z.l.

 

Comme l’a déclaré le père de Hadar, le Dr Simha Goldin, en août 2019 : “Hadar a été abandonné à trois reprises par la lâcheté de nos dirigeants. La première fois, sur le champ de bataille, lorsqu’ils ont empêché son officier de pénétrer dans l’hôpital du Hamas où il était apparemment détenu et blessé. La deuxième fois, à la fin de l’opération Tsouk Eytan, lorsque les dirigeants israéliens ont négocié (un cessez-le-feu) au Caire avec le Hamas, sans exiger la restitution des deux soldats Oron Shaul et Hadar Goldin. Et la troisième fois, pendant les cinq dernières années…” Simha Goldin a aussi déclaré, lors du congrès annuel du mouvement Im Tirtsu, que pour la première fois dans l’histoire de Tsahal, un soldat avait été déclaré “tombé au combat” en pleine guerre, alors qu’il était disparu et que son sort n’était pas encore connu avec certitude. 

 

Ce précédent dangereux a été fixé en contradiction avec la tradition remontant aux débuts de Tsahal, de ne jamais abandonner un soldat sur le champ de bataille et de ne pas le considérer comme mort, tant que sa dépouille n’avait pas été récupérée. L’exemple tragique de Hadar Goldin devrait susciter un vaste mouvement de réflexion et une prise de conscience au sein de la population israélienne, et surtout de sa jeunesse, dont la motivation pour servir dans les rangs de Tsahal n’a pas faibli. Car ce sont les valeurs fondatrices de Tsahal qui ont permis, jusqu’à ce jour, que des jeunes Israéliens s’engagent dans les rangs des unités combattantes. Si l’esprit de fraternité combattante (Reout) - immortalisé par les paroles du Chir HaReout, rédigé par Haïm Gouri durant la guerre d’Indépendance - devait s’estomper, comment pourra-t-on demain appeler des jeunes soldats à risquer leur vie pour leur pays? 

 

Simha Goldin devant le Lion de Tel Haï

 

Hadar Goldin portait un nom plein de signification. “Hadar” signifie “splendeur” et il fait référence au Chir Betar, l’hymne du mouvement de jeunesse sioniste créé par Zeev Jabotinsky, qui fut aussi le fondateur de la Légion juive, ancêtre de Tsahal. Puissent les mots du Chir Betar inspirer les dirigeants qui se considèrent comme les héritiers de Jabotinsky. “Hébreu, dans la misère même tu es Prince, Dans la lumière ou l’obscurité. Souviens toi de cette couronne”. Qu’ils se souviennent, eux aussi, du Keter. Qu’ils se souviennent du Hadar et du Tagar. Et qu’ils n’oublient pas non plus les paroles du Chir HaReout, rédigé par Haïm Gouri, de “l’amour consacré dans le sang” des soldats tombés dans les guerres d’Israël.

Pierre Lurçat

 

NB Je commente la fin de l'opération "Gardiens des murailles" au micro de Daniel Haïk sur Radio Qualita

https://www.youtube.com/watch?v=qlBysShmoYE&t=7s

 

Dans la suite de cet article, nous verrons comment la guerre asymétrique contre Gaza a fait perdre de vue la notion de guerre juste et quelles en sont les conséquences.

(1) La première guerre d’Israël, Arthaud 1969.

(2) Sur l’évolution de l’ethos de Tsahal et de la société israélienne en général, voir Oz Almog, Farewell to Srulik - Changing Values Among the Israeli Elite (Zmora Bitan and Haifa University Press, 2004).

(3) http://vudejerusalem.over-blog.com/2018/11/israel-gaza-accepter-la-pax-islamica-du-hamas-par-pierre-lurcat.html?fbclid=IwAR3BG1p7wyMDw5sdwIW_YODWeVPCCzVbVP1f0sdXKLpMSXYDkeRAopTARAU

(4) Sur la “muraille d’acier” et l’héritage politique et militaire de Jabotinsky, je renvoie à ma postface à son autobiographie, que j’ai eu le plaisir de traduire en français.


 

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“Hébreu, Auto-défense, Alyah!” Adresse aux Juifs restant encore en France

April 23 2021, 15:52pm

Posted by Pierre Lurçat

 

 

La décision rendue par la Cour de cassation a suscité de très nombreuses analyses pertinentes, de la part d’observateurs avisés, et pas tous Juifs (Cf l’éditorial courageux de F.O Giesbert) Même le grand rabbin de France, que certains soupçonnaient de tiédeur, et le président du CRIF, qui a retrouvé pour l’occasion un peu du “Hadar” de sa jeunesse dans les rangs du Betar, semblent avoir trouvé les mots justes… Mais cette profusion de mots ne fait que ressortir l’absence flagrante d’actes et de décisions opérationnelles. Les lignes qui suivent prétendent aborder la situation des Juifs de France sous un angle différent, l’angle sioniste et celui de l’action.

 

Trop de réflexion et pas assez d’action

 

Changer la loi française? C’est ce que proposent le président Macron et d’autres, parmi lesquels Robert Badinter, infatigable, qui s’abstient pourtant de toute critique contre la Cour de cassation (1) C’est sans doute utile, mais cela ne fera pas changer l’ennemi, ni la situation objective de la France actuelle (“l’antisémitisme des choses”, comme disait Jabotinsky). Alors c’est à nous, c’est à vous de changer. Cessez enfin de regarder la France avec les yeux de Chimène et d’attendre, comme une femme battue, qu’elle retrouve pour nous un amour qu’elle a depuis longtemps perdu, si tant est que cet amour ait jamais existé… Cessez de croire que la “République” va connaître un sursaut de lucidité et se souvenir de ses enfants Juifs. 

 

 

Prenez acte, une fois pour toutes, du divorce consommé entre la France et les Juifs, que des esprits lucides - comme Shmuel Trigano - avaient déjà annoncé en 1981 (au lendemain de l’attentat de Copernic, attribué à tort à une fantomatique “extrême-droite” (2). Prenez acte, enfin (mieux vaut tard que jamais) du caractère inéluctable du constat, fait il y a plus de 120 ans par un journaliste Juif, assistant à la dégradation du Capitaine Dreyfus. Herzl, le “Visionnaire de l’Etat” avait entrevu, dès cette époque, ce que certains de vous refusent encore d’admettre aujourd'hui : qu’il n’y a aucun avenir pour les Juifs en Europe.

 

Prenez acte du fait que la défense des Juifs ne peut être confiée aux autorités françaises, qui ont d’autres chats à fouetter et qui peinent déjà à défendre les “Français innocents” (selon le lapsus révélateur de Raymond Barre). Car on peut supposer que la décision de la Cour de cassation aurait été identique, si la victime s’était appelée Martine Dupont, et que l’assassin ait été de la même religion que Kobili Traoré (religion dont le nom est devenu le grand tabou de la vie politique française, comme l’a démontré Georges Bensoussan, qui en a personnellement fait l’expérience). Plus encore que l’identité de la victime, c’est celle de l’assassin qui explique son impunité consacrée par la plus haute instance judiciaire française.

 

Votre salut ne viendra d’aucune pétition, d’aucun appel à la “solidarité républicaine”, d’aucune LICRA - irrémédiablement compromise avec les ennemis des Juifs (3) -, d’aucune Amitié judéo-chrétienne ou judéo-musulmane. Votre salut ne viendra que de Sion, et de vous ! C’est pourquoi il faut saluer l’initiative originale et lucide de Me William Goldnadel, qui porte plainte non pas devant la Cour européenne des Droits de l’Homme (a-t-on jamais vu celle-ci défendre les Juifs?) mais devant les tribunaux israéliens. En tant que juriste israélien, je ne suis pas certain que cela sera suivi d’effet, mais il y a là une piste à explorer et à utiliser, désormais, chaque fois qu’un Juif sera persécuté en France, parce que Juif. 

 

Le message politique adressé à la France est limpide: “Si vous ne faites rien pour protéger les Juifs, l’Etat juif le fera”. C’est la même logique qui doit s’appliquer en matière de sécurité quotidienne. De même que, depuis des décennies, la communauté juive organisée a mis en place un cadre de protection supervisé par des responsables en Israël, il est temps de proclamer haut et fort ce que chacun sait et d’assumer ouvertement la tâche de défense des Juifs, avec le même mot d’ordre qu’avaient lancé Simon Doubnov, H.N Bialik et d’autres au lendemain du pogrome de Kichinev : Autodéfense!

 

OJE : Soutenir ceux qui nous défendent

 

Il est temps de soutenir les quelques organisations juives qui assument la mission sacrée de défendre et de protéger les Juifs de France. Au lieu de donner de l’argent à des institutions qui ne font que promouvoir une soi-disant “culture juive” souvent hostile à Israël, ou qui organisent des “galas au profit des organisateurs de galas”, soutenez plutôt le BNVCA, l’OJE, la LDJ… Que ceux qui se consacrent bénévolement à défendre leurs frères Juifs soient aidés et donnés en exemple, au lieu d’être vilipendés ou de susciter des moues dégoûtées de la part des “Juifs de salons” et autres “Juifs professionnels” (ceux qui font profession d’oeuvrer à des causes juives). 

 

Hébreu, Alyah, auto-défense!

 

Mais cela n’est que l’aspect le plus urgent de la situation d’urgence dans laquelle les Juifs de France se sont (trop vite) habitués à vivre depuis deux décennies. L’autre aspect, pas moins important, consiste à préparer l’avenir. L’auteur de ces lignes, qui a fait son alyah il y a près de trente ans, sait bien que les Juifs qui ont choisi de rester en France ne vont pas tous partir du jour au lendemain. Le sionisme bien pensé ne consiste pas à accueillir des Juifs en Israël et à se désintéresser des autres. Une grand-mère juive apeurée, qui m’écrivait il y a quelques jours que son petit-fils était agressé et menacé à Boulogne (pas dans le 93!), répondait, à ma question concernant son avenir, qu’il n’était pas encore prêt  à monter en Israël... 

“Juifs, apprenez l’hébreu!’” Jabotinsky jeune

 

Pour ce jeune Juif et pour des milliers d’autres, il est urgent de relancer l’appel lancé par le Rosh Betar il y a près de cent ans : “Apprenez l’hébreu!” Que chaque jeune Juif de France apprenne l’hébreu pour préparer sa future alyah, même si celle-ci n’est encore qu’un lointain projet. Que toutes les écoles juives de France fassent de l’hébreu une matière obligatoire et fondamentale, non pas pour glaner quelques points au baccalauréat, mais pour préparer activement l’avenir de la jeunesse juive de France en Israël. “Hébreu, Alyah, Auto-défense” : ces trois mots doivent devenir le slogan des Juifs de France et de ceux qui prétendent parler en leur nom. Le temps de la réflexion et des colloques sur l’antisémitisme est passé. Il est temps d’agir.

Pierre Lurçat

 

1. Voir son intervention sur Akadem. R. Badinter, ami de François Mitterrand, l’ami irrepenti de René Bousquet, cherche peut-être ainsi à faire oublier sa responsabilité personnelle dans l’état actuel de la société et de la justice française, étant entré de son vivant au “Panthéon” pour avoir aboli la peine de mort (pour les assassins, par pour leurs victimes...).

2. Voir son livre largement prémonitoire, La République et les Juifs, paru en 1982. 

3. Je renvoie à mon article coécrit avec Ph. Karsenty, dans Causeur.

https://www.causeur.fr/georges-bensoussan-licra-antiracisme-ccif-142476



 

 

Rassemblement ce dimanche 25 avril à 14h sur le parvis des Droits de l’Homme, place du Trocadéro pour protester contre la décision de la Cour de Cassation concernant l’assassinat de Sarah Halimi.

 

Des rassemblements sont prévus dans d'autres villes :

🇫🇷 MARSEILLE - Place de la Préfecture à 14h

🇫🇷 LYON - Rue du Palais de Justice à 16h

🇫🇷 NICE - Place du Palais de Justice à 17h

🇫🇷 STRASBOURG - Parvis Jean Kahn à 14h

🇫🇷 BORDEAUX - Parvis des Droits de l'Homme à 14h

🇫🇷 LILLE - Place de la République à 14h

🇫🇷 DEAUVILLE - Esplanade du Port (face à la gare) à 14h

🇮🇱 TEL AVIV - Ambassade de France à 15h

🇮🇱 JÉRUSALEM - Gan HaAtzmaut à 15h

🇮🇱 EILAT - Hom Rachrach à 15h

🇺🇸 LOS ANGELES - Consulat français à 10h

🇺🇸 NEW YORK - Consulat général de France à 11h

🇺🇸 MIAMI - Solidarity Walk Macy's Aventura Parking Lot à 11h

🇬🇧 LONDRES - Ambassade de France à 13h

🇮🇹 ROME - Piazza Farnese à 15h

 
 
 

 

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Redonner à Jabotinsky son visage et sa place dans l'histoire du sionisme, Pierre Lurçat

April 19 2021, 12:45pm


 

L'histoire est écrite par les vainqueurs”. Cet adage s'applique à la politique intérieure comme aux relations internationales. Dans l'histoire moderne d'Israël et du mouvement sioniste, la place des mouvements d'opposition au sionisme travailliste (de droite ou religieux) a longtemps été minimisée, voire totalement occultée. Même quand elle est reconnue, l'image de leurs dirigeants et de leurs penseurs est souvent déformée, à dessein ou non. C'est ce constat qui m'a amené à entreprendre la traduction de Jabotinsky en français, entamée il y a une dizaine d'années par celle de son autobiographie (1) et poursuivie maintenant par celle de ses textes exposant sa pensée sociale et économique, parus sous le titre La rédemption sociale (2).



 

Une figure martiale et radicale: (affiche du Keren Hayesod)

 

Jabotinsky est, trop souvent encore, présenté de manière caricaturale et sans donner la mesure de toute la richesse de sa pensée, y compris en Israël. Cela est d'autant plus vrai de l'historiographie en français, forcément beaucoup plus restreinte et fragmentaire. Ainsi le livre de Marius Shattner, Histoire de la droite israélienne, au demeurant bien documenté, présente de Jabotinsky une figure martiale et radicale, très éloignée de sa personnalité authentique. Le fondateur de la Légion juive n'a jamais adoré l'uniforme et les marches militaires, il était au contraire, comme je le montre dans La rédemption sociale, un pacifiste authentique dans l'esprit des prophètes d'Israël. 

 

Même Georges Bensoussan, dans sa monumentale Histoire intellectuelle et politique du sionisme - sans doute l’exposé le plus complet et le plus nuancé sur le sujet en français, qui fait figure d'ouvrage de référence - peut écrire que Jabotinsky a été “influencé par les idéologies autoritaires qui se sont emparées du pouvoir, du Portugal à l’Italie” (p.862) et que la dimension sociale est le "point aveugle de sa pensée". Tout en reconnaissant que la pensée de Jabotinsky “a été en partie occultée par une ‘histoire officielle’ qui a fait de lui le prototype du ‘fasciste juif” (p. 476), Bensoussan reprend pourtant à son compte certaines des accusations de cette “histoire officielle”, en écrivant par exemple que “Jabotinsky finit par justifier la violence aveugle” (p. 773) ou qu’il “se montre parfois tenté par le romantisme fasciste de la force virile” (p. 809). Aucune de ces accusations ne résiste à l’examen des faits et à l’étude approfondie de la personnalité et de l’action de Jabotinsky (3).

 

Un ouvrage de référence



 

C'est donc pour combler cette lacune, et pour contrer cette déformation et cette ignorance que nous présentons aujourd'hui au lecteur francophone les “éléments de philosophie sociale de la Bible hébraïque”. Le lecteur y découvrira un visage méconnu du fondateur de l'aile droite du sionisme politique, visage sensible d’un homme qui a donné sa vie au mouvement sioniste, et qui était mû principalement par le souci d’améliorer la condition sociale et politique des Juifs. 73 ans après la proclamation de l’Etat juif dont il n’a pas vu le jour, le moment est venu de lui rendre sa place véritable dans l’histoire d’Israël.

Pierre Lurçat

 

1. Histoire de ma vie, les Provinciales 2011.

2. PIL Editions, Jérusalem 2021. Disponible sur Amazon et dans les librairies françaises en Israël.

3. G. Bensoussan, Une histoire intellectuelle et politique du sionisme, Fayard 2012. Le contresens le plus évident de G. Bensoussan consiste à écrire que Jabotinsky “exalte le groupe et la nation dans lesquels l’individu se fond, en appelant  dépasser l’individu” (p. 677). Pour Jabotinsky, bien au contraire, l’individu demeure indépassable, car “tout homme est un Roi”. Je renvoie sur ce sujet à mon livre à paraître sur l’idée de Nation chez Jabotinsky. Sur l’accusation de sympathies du mouvement sioniste révisionniste pour l’Italie fasciste, Bensoussan concède pourtant qu’il faut distinguer entre la direction du mouvement et Jabotinky d’une part, et les militants locaux en Italie d’autre part. J’aborde ce sujet dans mon livre Israël, le rêve inachevé, chapitre 6 consacré à l’école navale du Betar en Italie. 

 

Lire aussi mon entretien avec Marc Brzustowsky, ici.

https://terre-des-juifs.com/2021/03/31/pierre-lurcat-jabotinsky-etait-profondement-attache-a-la-tradition-disrael/

 

 

Le livre La rédemption sociale est disponible sur Amazon

ainsi qu’à la librairie du Foyer à Tel-Aviv et à la librairie Vice-Versa de Jérusalem

 



 

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La Haggada de Jabotinsky : Les quatre fils

March 25 2021, 09:55am

Posted by Jabotinsky

 

Il existe une coutume juive ancestrale, lorsque l’on raconte la Sortie d’Egypte pendant la “nuit du Seder”, de considérer quatre fils, tous différents : le sage, le méchant, le naïf et celui qui ne sait pas interroger. Et il convient de répondre à chacun dans cet ordre, selon son caractère et sa faculté de compréhension.

 

Le fils sage fronce avec curiosité son front saillant, interroge de ses grands yeux et s’efforce de comprendre. Pourquoi les Egyptiens aimaient-ils tout d’abord nos ancêtres, les accueillaient à bras ouverts, puis se sont mis à les opprimer et à les maltraiter?...

 

Le second fils, le méchant, est assis avec nonchalance, croisant les jambes, montrant les dents d’un air moqueur et demande : “Quels sont ces coutumes et ces souvenirs bizarres que vous évoquez? Il aurait mieux valu oublier ces bêtises!”

 



 

Le troisième fils est innocent. Ses yeux expriment la droiture. Il ne fait pas partie de ceux qui aiment interroger, cherchant des contradictions. Le monde est simple à ses yeux ; il aime croire avec une foi primitive. A cet égard, Samson aussi était un homme innocent… “Père ! demande-t-il, Père! Quand notre situation s’améliorera-t-elle?”

 

Parle lui de la jeunesse juive dans les collèges de Berlin et de Vienne, de ces fils de commerçants juifs assimilés, qui portent avec fierté sur la poitrine les couleurs nationales : blanc, comme la neige dans notre “vallée des pleurs” ; bleu, comme vous, horizons enchanteurs ! Jaune, comme notre disgrâce.

 

Raconte lui comment le dramaturge parisien à succès et l’aubergiste pauvre de Galicie, habitué à trembler de peur face au “Pan” polonais, proclament à la face du monde: “Je suis Juif !”. Parle lui de ces poètes extraordinaires qui écrivent désormais dans notre langue, et combien celle-ci est belle et riche, et combien est heureux le peuple qui possède une telle langue…

 

Jabotinsky avec sa femme et leur fils Eri.

 

Le quatrième fils ne sait pas interroger. Il assiste au “seder” avec politesse et fait ce qu’on attend de lui, et il ne lui vient pas à l’idée de demander pourquoi ni comment… Sur ce point, je suis en désaccord avec la Haggada. La curiosité est une chose précieuse, mais il existe parfois une sagesse encore plus grande, un sens suprême, par laquelle l’homme accepte les choses transmises du passé comme allant de soi, sans demander quelles en sont les raisons et les conséquences. Cette sagesse doit être préservée.

 

Cette sagesse est avant tout celle de l’homme des foules juives. Le Juif plein d’amertume, pauvre d’apparence, cordonnier, tailleur, marchand ambulant, drapier, scribe, petit épicier… Celui qui gémit et qui lutte pour sa subsistance, mais le soir du shabbat, ce sont lui et ses semblables qui remplissent les synagogues… Il agonise mais ne meurt pas, va à sa perte mais n’est pas perdu, et s’attache aux mitsvot comme l’ont fait ses ancêtres, presque sans y penser, avec indifférence, avec cette foi inconsciente qui est sans doute plus chère à Dieu que l’extase.

 

Selon la tradition, tu dois raconter à ce fils tout ce qu’il ne sait pas demander. Mais à mon avis, il vaut mieux que le père aussi se taise, se contente d’embrasser le front - sans dire un mot - de ce fils, qui fait partie des plus fidèles parmi les gardiens de notre foi sacrée.

 

Z. Jabotinsky

 

N.d.T. Publié en russe dans les Odeyskaïa Novosti, avril 1911. Les extraits traduits ci-dessus depuis l’hébreu, inédits en français, illustrent la relation riche et complexe que Jabotinsky entretenait à l’égard de la Tradition juive. Celle-ci, tout comme ses conceptions sociales et économiques originales exposées dans son livre La rédemption sociale, sont bien différentes de l'image qu'on présente généralement du père fondateur du sionisme de droite. Le prochain tome de la Bibliothèque sioniste abordera la question des rapports entre État et religion vus par Jabotinsky.

P.Lurçat

 

EN VENTE SUR AMAZON

 

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