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Le blog de Pierre Lurçat, essayiste, écrivain et traducteur. L'actualité vue de Jérusalem, avec un accent particulier sur l'histoire d'Israël et du sionisme.

Samuel Willenberg, le révolté de Treblinka, par Pierre Lurçat

 

(Extrait de mon livre Victor Soskice, Qui sauve un homme sauve l'humanité, qui vient de paraître aux éditions L’éléphant)

 

Entre Acco et Nahariya, sur la côte de la Méditerranée, à quelques kilomètres de la frontière nord d’Israël, se trouve le kibboutz Lohamei Hagetaot (“Les combattants des ghettos”). Fondé en 1949, le kibboutz abrite aussi le Musée des Combattants des ghettos, qui a pour particularité d’être le premier musée de la Shoah fondé en Israël, la même année que le kibboutz, et d’avoir été créé par des survivants de la Shoah, parmi lesquels plusieurs anciens combattants du ghetto de Varsovie. Quand on arrive par la route venant de Haïfa, on remarque tout d’abord l’aqueduc romain qui longe le kibboutz sur son côté Ouest. Le musée, dont la structure impressionnante est due à l’architecte Samuel Bickels, est presque vide, en ce début d’après-midi.

 

Nous parcourons les salles consacrées aux Justes des Nations et à la Résistance juive, avant de tomber en arrêt devant les sculptures réalisées par Samuel Willenberg. Ce sont des scènes terribles, tirées de la vie quotidienne dans le camp de Treblinka et reconstituées de mémoire, et qui semblent tirées de l’Enfer de Dante. J’ai bien connu Willenberg, car il était le “méhoutan” (mot intraduisible en français) de mon oncle Menahem – la fille du premier ayant épousé le fils du second – et je l’ai souvent croisé, étant adolescent, mais je n’ai compris que très tard le secret qui l’habitait. Dans la famille, on l’appelait familièrement “Igo”, de son nom de guerre. À l’époque, il m’intimidait, avec sa voix rauque et la manière qu’il avait de vous scruter de son regard bleu profond et intense. J’avais l’impression qu’il me dévisageait avec insistance, comme pour lire au fond de moi, et son regard me mettait mal à l’aise. J’étais trop jeune alors pour comprendre que ce n’était pas dû à un quelconque sentiment d’hostilité, mais au fait qu’il n’était pas entièrement ici, dans le monde que nous partageons avec nos contemporains.

 Detail

Son parcours, qu’il a relaté dans un livre de souvenirs traduit en français[1], est celui d’un survivant de Treblinka et d’un héros dont le courage n’avait d’égal que la modestie. Son père, Peretz, enseignant et peintre à Czestochowa, avait épousé une Russe orthodoxe qui avait fui la Révolution. Elle se convertit pour l’épouser. En 1941, après la création du ghetto de Czestochowa, Samuel et ses parents parviennent à échapper aux rafles, tandis que ses deux sœurs, Tamara et Ita, sont déportées. Arrêté lors de la liquidation du ghetto d’Opatów, Samuel est déporté à Treblinka à l’âge de dix-neuf ans. Suivant le conseil donné sur la rampe menant au camp, il se fait passer pour maçon, ce qui lui sauve la vie, alors que la plupart des membres du convoi sont immédiatement emmenés dans les chambres à gaz.

 

Le révolté de Treblinka

 

Samuel réussit à survivre entre octobre 1942 et août 1943, date de la révolte du camp, à laquelle il participe avec plusieurs centaines de prisonniers. Blessé à la jambe, il parvient à regagner Varsovie, où il retrouve son père, qui s’est caché du côté “aryen” de la ville. Il prend part au soulèvement de Varsovie dans les rangs de l’Armiya Krajova (l’armée de l’intérieur polonaise). Après la guerre, Samuel demeure plusieurs années en Pologne et se porte volontaire dans l’armée polonaise, où il devient officier, avant de partir en Israël en 1950. Il y travaille comme ingénieur au ministère du Logement jusqu’à sa retraite. Par la suite, il prend des cours de sculpture et guide des jeunes Israéliens venus visiter les camps en Pologne. Je me suis souvent demandé ce qui le poussait à revenir, chaque année pendant plusieurs décennies, dans ce pays qui avait été celui de son calvaire et celui de sa famille. Le désir de transmission ? Il aurait pu se contenter de donner des conférences dans les lycées en Israël. Ce n’est qu’en avril 2016, devant les sculptures exposées au musée du kibboutz, que j’ai trouvé la réponse à cette question.

 

 

Willenberg était le dernier survivant de la révolte de Treblinka, et à de nombreux égards, il était resté là-bas. Son corps avait certes survécu, et il donnait le sentiment d’une force incroyable, comme si le fait d’avoir enduré les privations et l’horreur des camps l’avait rendu à jamais invincible. Mais son âme, elle, était restée dans cet autre monde, ce monde de l’horreur et de l’indicible, que la nation la plus raffinée d’Europe avait créé pour y exterminer le peuple Juif. Un petit film émouvant, au musée du kibboutz, le montre évoquant, la voix tremblante, la révolte de Treblinka et ses compagnons d’infortune, dont les images n’ont cessé de le hanter jusqu’à son dernier jour, comme il l’explique, 70 ans plus tard : “Treblinka zeh Ani!” (Treblinka, c’est moi!) Cette déclaration n’était pas une fanfaronnade ou une affirmation saugrenue ; elle exprimait la quintessence de son être, la réalité de sa vie depuis les années terribles dont il n’était jamais sorti.

 

 

“Igo”, le lieutenant de l’armée polonaise, le révolté de Treblinka, n’avait en réalité jamais été entièrement libéré de là-bas. Les Allemands, dans leur volonté criminelle d’extermination, avaient réussi à tuer non seulement les morts, mais aussi, dans une certaine mesure, les survivants. En voyant le visage de Willenberg, au musée du kibboutz des combattants des ghettos, je me dis qu’il fallait le rencontrer, l’entendre encore une fois raconter sa vie et son destin incroyable. Hélas, il était trop tard… Samuel était décédé deux mois auparavant, à quelques jours de son quatre-vingt-dixième anniversaire. Une fois de plus, le temps m’avait pris de court, comme avec les rares survivants qui avaient connu Victor. Ainsi, pensai-je en sortant du musée des combattants des ghettos, j’avais cru échapper à Victor, en venant me reposer quelques jours en Israël, et je le retrouvai immanquablement, à travers Willenberg et les autres témoins de la période tourmentée dans laquelle il avait vécu et qui avait déterminé son cruel destin.

 

 

Mais cette découverte, loin de susciter en moi un nouvel accès de tristesse ou de découragement, me confirma que j’étais sur la bonne voie. J’avais mis plusieurs décennies à comprendre le secret de Samuel Willenberg, qui m’était apparu dans son éclatante vérité, lors de la visite au kibboutz Lohamei Hagetaot. A présent, je savais pourquoi je me devais d’écrire sur Victor, quoi qu’il m’en coûte, même s’il fallait y consacrer encore des nuits blanches et des mois entiers. Ce n’était pas seulement par fidélité au héros de mon adolescence et au sauveur de mon père. C’était aussi par fidélité à moi-même, à la promesse que je m’étais faite un jour en rencontrant, dans les circonstances extraordinaires que j’ai relatées, l’ami de Victor, André Simon. Mais aussi pour tous les autres témoins de sa brève existence, ceux que j’avais interviewés ou croisés – Jacqueline et son frère – et ceux que je n’avais pas eu le temps de rencontrer, comme Jac Remise, son camarade de classe. Il fallait que j’écrive la vie de Victor, que je lègue ce récit aux générations suivantes et que je lui offre, à mon tour, le tombeau de papier qui devait remplacer celui qu’il n’avait pas eu.

 

 


[1] Révolte à Treblinka, Ramsay 2004.

 

NB extrait de mon livre Victor Soskice, éditions l’éléphant. En vente sur Amazon, B.o.D. et dans toutes les bonnes librairies!

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