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Le blog de Pierre Lurçat, essayiste, écrivain et traducteur. L'actualité vue de Jérusalem, avec un accent particulier sur l'histoire d'Israël et du sionisme.

Angela Merkel, l’Allemagne et Israël : une amitié parfaite?

 

“L’amitie entre Israël et l’Allemagne” célébrée par les médias ces jours-ci, alors que la chancelière Angela Merkel effectue une “visite’d’adieu” en Israël, est un sujet complexe, qui mérite sans doute mieux que les slogans et expressions hâtivement employées pour caractériser la relation entre les deux pays. A de nombreux égards, les relations entre Israël et l’Allemagne - qui n’ont pas toujours été aussi amicales en apparence qu’aujourd’hui - en disent long sur les motivations cachées de chacun des protagonistes, tant du côté juif que du côté allemand. 

 

Elles sont marquées par le souvenir de la Shoah qui demeure omniprésent, de manière parfois visible et souvent superficielle, et parfois souterraine et plus profonde. En 1953, lorsque David Ben Gourion a signé l’accord de réparation avec Adenauer, Israël était plongé dans un débat public et politique dont on a oublié aujourd’hui la virulence. Avec le recul, il est probable que la position du Vieux Lion - fondée sur le pragmatisme absolu et sur la nécessité de recevoir l’argent des réparations - était la bonne, et non celle du chef de l’opposition, Menahem Begin, reposant sur des arguments purement moraux (aussi fondés qu’ils aient été). Ce débat entre Realpolitik et morale se poursuit jusqu’à nos jours (1).

 

M. Begin lors des manifestations contre l’accord de réparation, Tel-Aviv 1952

 

Pendant ses 16 années au pouvoir, Angela Merkel a fait du droit d'Israël à se défendre face à ses ennemis l'une des priorités de la politique étrangère de l'Allemagne, dont le pays, sous le nazisme, est responsable de la Shoah, le génocide juif”. Cette affirmation tirée d’une dépêche de l’AFP est évidemment simplificatrice et trompeuse. Aucun pays au monde, sauf peut-être l’Amérique de Donald Trump, n’a jamais fait du droit d’Israël à se défendre une priorité de sa politique étrangère.

 

Le journaliste israélien Eldad Beck, longtemps correspondant en Allemagne du journal Yediot Aharonot, puis d’Israël Hayom, est un des meilleurs connaisseurs des relations bilatérales actuelles entre les deux pays. Comme il l’expliquait récemment (2), il “faut comprendre que l’Allemagne n’est pas Merkel”. Pendant les 16 années de ses mandats de chancelière, elle a en effet le plus souvent été alliée au parti social-démocrate, qui défend des conceptions largement anti-israéliennes.

 

C’est le parti social-démocrate qui était à la tête du ministère des Affaires étrangères et de celui de la Coopération internationale, tous deux bastions d’une politique pro-palestinienne affirmée. C’est ainsi que l’Allemagne, sous la présidence de Merkel, a pu financer des ONG anti-israéliennes, qui sont le fer de lance du combat contre l’Etat juif sur la scène politique et médiatique internationale, notamment au moyen du fameux “Lawfare”, devenu une des armes les plus efficaces des ennemis d’Israël.



 

“L’Allemagne n’est pas Merkel”

 

La confusion dénoncée par Eldad Beck entre l’amitié personnelle d’Angela Merkel et la politique de l’Allemagne tient à des raisons multiples. L’une d’entre elles est le fait que l’Etat juif n’a pas encore su élaborer une politique étrangère digne de ce nom, oscillant entre une politique mue par la seule raison d’Etat (sur la question arménienne par exemple) et une politique dictée uniquement par les sentiments, et notamment par le vieux complexe d’infériorité juif, hérité des longs siècles de l’exil.

 

Pendant l’exil en effet, la politique des communautés juives était motivée par le souci d’entretenir de bon rapports avec les souverains, pour qu’ils deviennent les “protecteurs des Juifs”, parfois contre leurs propres sujets animés d’intentions hostiles (3). C’est cette politique de la survie en exil qui perdure parfois jusqu’à nos jours, à travers la politique étrangère de l’Etat juif, qui se comporte à certains égards comme le “Juif des Etats”, en cherchant à tout prix la protection et l’amitié des chefs d’États puissants (Etats-Unis, Allemagne, etc.), parfois au détriment de ses intérêts bien compris, confondant ainsi les relations inter-personnelles entre dirigeants et les relations étatiques.

 

Merkel à Yad Vashem: une légitimité fondée sur la Shoah?



 

Sur ce sujet crucial, comme sur d’autres, la révolution sioniste n’est pas terminée car, comme le disait un dirigeant israélien, il est “plus difficile de faire sortir le ghetto du Juif que de faire sortir les Juifs du ghetto”... La politique étrangère d’Israël comporte encore un reste de la mentalité exilique, toujours présente dans l’éthos politique israélien. On en donnera pour exemple le fait que le passage obligé de chaque dirigeant étranger en visite en Israël (pas seulement allemand) soit à Yad Vashem, comme si la légitimité de la présence juive en terre d’Israël était fondée sur les crimes de la Shoah...

 

Israël n’a pas encore suffisamment assis sa présence sur la scène internationale en tant que puissance régionale, et se comporte encore trop souvent comme un pays peu sûr de lui et très peu dominateur, pour utiliser les qualificatifs d’un dirigeant français. L’Etat juif, “siège de la Royauté divine dans le monde” selon l’expression du Rav Kook, n’a pas encore achevé la transformation du Juif de l’exil en Hébreu et la transformation de l’Etat juif en Etat fort, pleinement souverain, porteur de la Parole divine et Lumière des Nations.

Pierre Lurçat

 

1. L’ancien ambassadeur ouest-allemand en Israël Niels Hansen parlait quant à lui d’une “Realpolitik morale”. Voir l’article intéressant de Dominique Trimbur, “« Des relations normales au caractère particulier » : La RFA, Israël et le Moyen-Orient dans les années 1980”, Allemagne Aujourd’hui, 2016/1.

https://www.cairn.info/revue-allemagne-d-aujourd-hui-2016-1-page-205.htm#re18no18

2. https://hamodia.com/prime/israeli-journalist-confronts-truth-germany/

3. comme le relate l’historien Yossef Haim Yerushalmi dans son beau livre Serviteurs des rois et non des serviteurs

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Mon dernier livre, Les mythes fondateurs de l’antisionisme contemporain, a été récemment publié aux éditions L’éléphant. Il est disponible sur Amazon et dans les bonnes librairies françaises d’Israël.



 



 

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