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Le blog de Pierre Lurçat, essayiste, écrivain et traducteur. L'actualité vue de Jérusalem, avec un accent particulier sur l'histoire d'Israël et du sionisme.

Olivier Ypsilantis - Mon intérêt pour les choses juives – 1/5

Olivier Ypsilantis

Olivier Ypsilantis

Je reproduis ici l'article en feuilleton publié par Olivier Ypsilantis sur son excellent blog, dont je recommande au passage vivement la lecture, Zakhor Online. P. Lurçat

 

Pierre Lurçat : Votre blog contient de nombreuses entrées concernant Israël, le judaïsme et les Juifs. D’où vient cet intérêt pour les choses juives et à quand remonte-t-il ?

Olivier Ypsilantis : Je vais devoir parler de moi, et probablement trop. Mais qu’importe ! Je me demande souvent, en marchant, au volant, avant de m’endormir ou au cours d’insomnies, bref, je me demande très souvent et dans des situations très diverses pourquoi Israël, le judaïsme et les Juifs sont en moi un questionnement constant ou presque. Je reste incapable d’apporter une réponse complète à cette question mais très jeune j’ai d’abord été intrigué puis irrité et enfin révolté par l’antisémitisme et l’antisionisme ; et ces choses traînent un peu partout, comme de la poussière, comme de l’ordure.

Simone Weil avec laquelle j’entretiens des rapports très agités dit quelque part dans « Pensées sans ordre » : « Tout ce qui dans le christianisme est inspiré de l’Ancien Testament est mauvais… » Cette remarque que je juge révoltante, je l’ai simplement inversée – et, de fait, je la portais en moi bien avant de lire Simone Weil –, soit : « Tout ce qui dans le christianisme n’est pas inspiré de l’Ancien Testament est mauvais… ». Je ne parle et ne parlerai qu’en mon nom, sans aucune volonté de plaire ou de déplaire ; et je ne suis pas ici pour distribuer bons points et mauvais points.

Je dois d’abord dire que je me sens généralement plus chez moi lorsque j’écoute un rabbin ou un intellectuel juif que lorsque j’écoute un membre de l’Église ou un intellectuel chrétien ; et je ne nie pas que l’Église soit riche en puissantes personnalités et que des intellectuels chrétiens soient vivifiants.

Si des rabbins (et il y a des médiocres et des barbons parmi eux comme partout) me stimulent, c’est d’abord parce qu’il me semble qu’ils me soufflent à l’oreille : Tu réfléchis ; tandis que les membres de l’Église me disent d’une voix qui décourage la réplique : Tu crois ! Saint Paul (j’ai au moins autant de problèmes avec lui qu’avec Simone Weil) déclare (voir son Épître aux Romains) que c’est la Croyance qui amène le Salut – qui conduit au Salut. C’est intéressant mais je reste au bord de la route, je ne parviens pas monter dans l’autocar des Croyants qui roule sans frein vers le Salut. Je marche donc au bord de la route avant de m’en écarter. Je rencontrerai bien quelqu’un qui me recevra et m’invitera à un tête-à-tête, un rabbin peut-être ou un Juif préoccupé de son histoire et peut-être de la mienne.

 

Le passage de la mer Rouge, enluminure arménienne

 

Les Juifs croient eux aussi, ils croient en des faits historiques (et ils sont nombreux) qui constituent leur héritage (la sortie d’Égypte, le don de la Torah sur le Sinaï, etc.). Mais si cet héritage structure et donne volontiers de l’énergie, il n’est pas de nature à apporter le salut à celui qui l’accepte. Rien dans l’histoire d’Israël n’est de nature à apporter le salut au croyant. La sortie d’Égypte a sauvé le peuple d’Israël de l’esclavage mais y croire n’apporte pas pour autant le Salut éternel. Et j’en reviens à ce que je disais : l’histoire d’Israël telle qu’elle est relatée dans la Bible semble plutôt murmurer : Tu réfléchis. Je ne suis pas juif mais pour cette raison entre autres nombreuses raisons je me sens juif. Le Second Testament, le chrétien donc, semble plutôt dire : Tu crois ! Par exemple, tu crois en l’Incarnation, au Dieu fait homme, un dogme central du christianisme – le christianisme est riche en dogmes. Un dogme ne se discute pas. On l’accepte ou on lui tourne le dos sans un mot, en haussant éventuellement les épaules.

Un Chrétien à la foi très active m’a dit un jour que ma curiosité intellectuelle pouvait être un obstacle à la foi (chrétienne), qu’elle était volontiers une marque d’orgueil. Ce Chrétien que je n’ai pas voulu blesser opposait dans une vaste composition Foi et Connaissance. L’une et l’autre ne sont d’ailleurs pas incompatibles et croire en Dieu n’empêche pas l’astrophysicien d’étudier honnêtement l’Univers et le généticien d’étudier non moins honnêtement le génome codé dans l’ADN et ainsi de suite. A ce propos, le monothéisme juif est l’un des moteurs (et peut-être le plus puissant) qui ont conduit à la science moderne. Et si la Connaissance est un obstacle à la Foi, et bien je choisis la Connaissance tout en sachant qu’elle sera toujours fragile et imparfaite, tout en sachant que ce que je connais en regard de ce qui est connu (et je ne parle même pas de l’inconnu, infiniment plus vaste que le connu) ne sera jamais qu’un grain de sable dans un océan.

Je repense souvent à cette remarque qui a commencé par m’irriter puis que j’ai analysée et qui m’a permis de comprendre en partie ce qui m’éloignait du christianisme et me rapprochait du judaïsme. Pourquoi le christianisme s’est-il développé de la sorte ? Pourquoi n’est-il pas resté un courant parmi d’autres dans le judaïsme ? Chrétiens et Musulmans se sont trop souvent affirmés en cultivant une hostilité plus ou moins marquée envers les Juifs, envers le peuple de l’Origine, porteur de la Révélation et de la Loi. Certes, les Chrétiens ont fait des efforts, notamment avec Vatican II (1962-1965) et la reconnaissance d’Israël par le Saint-Siège (1993-1994). Je ne cherche pas des poux dans la tête des Chrétiens, je m’efforce d’exprimer clairement ce qui me préoccupe depuis longtemps et me préoccupera probablement jusqu’à la fin.

J’ai souvent des problèmes avec les Chrétiens lorsqu’il est question des Juifs, du judaïsme et d’Israël. Sur les sites et blogs où il m’est arrivé d’intervenir, j’ai senti de leur part une certaine irritation et, vraiment, je ne cherchais en rien à les provoquer, j’ai mieux à faire et je n’ai pas pour mission de les irriter, de les provoquer. Sur un blog où sévissaient des individus diversement de gauche, j’étais considéré comme un Juif qui n’osait (ou ne voulait) se présenter comme tel, comme un judéolâtre, et, surtout, comme un sioniste, désignation qui dans bien des petites têtes flirte avec « fasciste » (voire « nazi »), « impérialiste », « génocidaire », « raciste » et j’en passe.

Les antisionistes ! Il ne s’agit même plus de l’autocar des Croyants mais de hordes qui se perdent derrière la ligne d’horizon et qui tantôt trottinent tantôt galopent vers… le Salut peut-être : car il y a bien un sous-jacent religieux dans l’antisionisme. Il n’est pas possible d’expliquer autrement une telle ferveur.

Mais j’en reviens à la manière dont certains Chrétiens (par ailleurs très courtois) voient les Juifs – en tant que représentants du judaïsme. Ils voient les Juifs comme des gens avec lesquels il faut être très gentil, un peu comme avec une vieille dame mal assurée sur ses jambes et à moitié aveugle à qui il faut donner le bras pour la soutenir et la guider… Vous imaginez où je veux en venir. Pour ma part, je trouve que malgré son grand âge, le judaïsme reste très jeune et déjà parce qu’il ne traîne pas derrière lui ces lourds mécanismes théologiques comme en traîne le christianisme. Au fond, Tu réfléchis permet de conserver la forme…

Le christianisme et l’islam ont voulu kidnapper le judaïsme, le kidnapper après l’avoir détroussé. Ils l’ont fait chacun à leur manière – l’islam étant d’un certain point de vue plus proche du judaïsme. Mais sachant qu’ils avaient commis des méfaits, l’un et l’autre, et une fois encore chacun à leur manière, se sont employés et s’emploient encore (les Musulmans à présent d’une manière beaucoup plus soutenue et agressive) à dissimuler ces méfaits. Ils y parviennent d’une manière très efficace par l’inversion victimaire. Les Chrétiens ont remisé l’accusation de déicide même si elle sait se manifester indirectement (il y aurait un article à écrire à ce sujet). Les Musulmans quant à eux n’hésitent pas à traiter les Juifs d’assassins des Prophètes (dont Jésus). Et cette affaire religieuse se reporte dans l’aire politique puisque les Juifs (les Israéliens) sont accusés de tous les maux à l’égard des Palestiniens qui n’hésitent pas à reprendre des images christiques (à commencer par la Crucifixion) pour évoquer leurs malheurs. L’accusation médiévale de meurtre rituel est également recyclée : les Juifs aiment s’en prendre aux enfants palestiniens et blablabla. Lorsque les sornettes à caractère religieux deviennent des sornettes à caractère politique, les choses semblent empirer.

Donc, on a fait la poche des Juifs quand on ne les a pas kidnappés, ligotés et bâillonnés ; mais ce sont toujours eux les coupables, hier et aujourd’hui et probablement demain. Ce renversement victimaire est toujours très actif et efficace ; il entraîne de gros de la troupe, Chrétiens, post-Chrétiens et Musulmans. Il est vrai que des individus réfléchissent, reniflent la supercherie et envisagent le rôle central et résolument positif d’Israël pour le monde. Ils ne sont pas nombreux, vraiment pas nombreux. Je ne cherche pas à mettre Israël au-dessus de toute critique, mais je refuse toute critique envers Israël qui suppose son amoindrissement ou sa disparition, point à la ligne.

Je le redis, le judaïsme n’a pas de théologie, contrairement au christianisme. L’étude de cette théologie est certes passionnante (l’étude est toujours passionnante) mais la finalité de ces énormes constructions me reste mystérieuse. Elles impressionnent par leur volume et leur hauteur, mais pour le reste… Le judaïsme ne s’embarrasse pas de telles constructions et convie à l’Alliance, la Brit.

J’ai tendance à penser (et de ce point de vue je me sens juif) que tout messie qui est déjà venu est un faux messie. Ce point de vue ne facilite pas mes relations avec les Chrétiens. J’ai les plus grandes difficultés à effectuer la liaison – le saut – entre Jésus et le Christ. Ce petit trait d’union entre Jésus et Christ qui donne Jésus-Christ me semble hâtif et relever d’un tour de passe-passe. Certes, on me rétorquera : Tu crois ! Mais une autre voix me dit : Tu réfléchis. Tu réfléchis ! Quelle prétention me dira le Chrétien ! Avec tes moyens si limités ! Allez, un effort, tu crois et tu seras sauvé ! Martin Buber écrit quelque part (il me faudra trouver la référence) : « Telle est notre foi, la foi d’Israël : la Rédemption du monde est l’accomplissement de la création. Celui qui voit en Jésus le Messie qui accomplit l’histoire, celui qui l’élève à une place si haute, cesse d’être l’un de nous ; et s’il prétend contester notre foi en la Rédemption, alors nos chemins se séparent ». En fait, ce qui pose problème ce n’est pas la foi de Jésus mais la foi en Jésus, ce n’est pas la personne du Christ qui reste incompréhensible mais tout l’appareil théologique qui l’entoure et qui à certains moments semble même le soutenir. Je veux bien croire mais j’aime comprendre, surtout ce qui dépasse mon entendement…  Et vous vous souvenez du bon mot de David Ben Gourion, rapporté dans « Les premiers Israéliens » de Tom Seguev. Pour tempérer l’enthousiasme d’un participant à une rencontre au cours de laquelle était débattue l’identité juive, David Ben Gourion alors Premier ministre déclara (je cite de mémoire) que le Messie n’était pas venu et qu’il ne l’attendait pas, que lorsque son adresse figurerait dans l’annuaire il ne serait plus le Messie, que la seule utilité du Messie est qu’il ne vienne pas car l’attente du Messie est plus importante que le Messie lui-même et que le peuple juif vit dans cette attente et que sans elle et sa croyance en Lui le peuple juif n’existerait pas.

Au cours d’une conférence intitulée « Le renouveau du judaïsme », Martin Buber déclarait : « Ne pourrions-nous dire à ceux qui nous proposent aujourd’hui un rapprochement avec le christianisme : ce qui, au sein du christianisme, est créateur n’est pas le christianisme mais le judaïsme. »

Une petite anecdote pour terminer cette réponse (qui pourrait ne jamais finir). Il y a quelques jours, j’ai poussé la porte d’une église d’Espagne. Il faisant très chaud et j’ai apprécié la fraîcheur de cette belle construction. J’ai suivi la célébration et le sermon m’a ému. Plus question du « Nouvel Israël » (l’expression n’est plus employée mais les mécanismes qui la portent sont encore très actifs, et j’ai pris bien des notes à ce sujet) mais du Shabbat, de l’importance du Shabbat, « cette création juive fondamentale pour les Juifs mais aussi pour nous ». Et le célébrant s’est efforcé d’en exprimer l’importance suivant un discours assez proche de celui de Benjamin Gross – peut-être avait-il lu « Shabbat : un instant d’éternité ». Mais ce n’est pas tout : il a placé quelques mots d’hébreu dans son sermon. En l’écoutant, je me suis mis à espérer. Je me suis dit que le rapt que nous avons trop souvent opéré chez les Juifs allait se faire don. Car le judaïsme donne, ne cesse de donner et souvent sans le savoir. Certes, on peut se servir chez lui et en abondance car le judaïsme est généreux ; mais si nous le faisons, faisons-le avec reconnaissance, c’est-à-dire en commençant par citer nos sources et en cessant de nous contorsionner. Une fois encore, nous sommes dans l’inversion victimaire, si efficace ; nous accusons de vol celui que nous volons, nous accusons de violence celui que nous frappons.

J’en reviens au sermon en question. L’insertion de mots hébreux est très importante. Pour ma part, elle est essentielle. Je ne parle pas et ne lis pas cette langue ; mais la petite centaine de mots hébreux que je connais me permet lorsque je prononce l’un d’eux, à l’occasion, d’établir une proximité intellectuelle mais aussi affective avec un univers particulier, d’éprouver une ambiance unique. André Chouraqui évoquait sa traduction de la Bible en disant notamment qu’il a voulu rendre au Dieu de la Bible son nom d’origine qui est Adonaï Elohim, et non employer son équivalent grec ou latin. Dans la vie quotidienne, j’aime faire usage de mots hébreux.

Et j’en reviens à votre question. Mon intérêt pour les choses juives a des origines très diverses. Il tient en partie à mon étonnement au cours de célébrations chrétiennes, étonnement lié au fait que j’ai assez tôt éprouvé qu’il y avait dans les fondations de cette religion mondiale des… disons… des bizarreries, et qu’il me fallait enquêter, sans nécessairement chercher un coupable, mais enquêter. Et de l’antijudaïsme, je suis passé à l’antisionisme, car il y a un lien tenace entre ces deux choses. Je n’aime pas les affirmations massives, mais il en est une que je n’hésite pas à exprimer : l’antisémitisme et l’antisionisme sont incompréhensibles si aussi longtemps que l’on néglige l’antijudaïsme. Ce dernier n’explique pas tout mais il est en quelque sorte le point de passage obligé vers l’appréhension de ces phénomènes.

(à suivre)

Olivier Ypsilantis

https://zakhor-online.com/?p=20510

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