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VudeJerusalem.over-blog.com

Le blog de Pierre Lurçat, essayiste, écrivain et traducteur. L'actualité vue de Jérusalem, avec un accent particulier sur l'histoire d'Israël et du sionisme.

La yiddishkeit que j’ai reçue de ma mère

 

לזכר אמי

"עוז והדר לבושה, ותשחק ליום אחרון"

 

Pendant des années, voire des décennies, je m’étais habitué à penser que je n’avais pas reçu d’éducation juive. Je me considérais comme un autodidacte du judaïsme, un “Self-made Jew”. Il y avait bien du vrai à cela : je n’avais pas célébré ma Bar Mitsva et n’avais jamais observé le jeûne de Kippour, ou simplement mis les pieds dans une synagogue, avant l’âge de 17 ans - époque de mon “retour” au judaïsme, concomitant avec la recherche des racines familiales propre à l’adolescence. C’est alors que, pris d’une frénésie de savoir, je dévorais tous les livres juifs qui me tombaient sous la main. Seul, avec pour toute aide une Bible commentée d’Elie Munk et un dictionnaire Larousse, j’entrepris de combler les lacunes de mon éducation juive et d’apprendre l’hébreu (et la Bible, par la même occasion). Seul aussi, je décidai un beau matin de manger casher, puis de faire shabbat, et enfin - point d’orgue de mon retour au judaïsme - de partir en Israël, sur les traces de mon grand-père Joseph, pour m’y installer à demeure.

 

Joseph, mon grand-père

Bien des années plus tard, avec la sagesse que donnent (parfois) les ans, et devenu grand-père à l’âge précoce de cinquante ans, je compris tout ce que cette vision avait de partiel et d’incomplet. Car ce que ma mère m’avait transmis, au-delà des connaissances juives et hébraïques qu’on trouve dans les livres, ou dans l’étude des textes de la Tradition, était autre chose, bien plus difficile à définir et insaisissable… Avec mon père, amoureux du peuple Juif, auquel il avait lié son destin, en revendiquant l’identité de "Ben Noach", membre de l'alliance  noachide, je pouvais parler de tous les sujets - histoire juive, philosophie, littérature, etc. Il était mon interlocuteur favori et aussi un véritable ami. Avec ma mère, les relations furent toujours plus compliquées, pendant toute ma vie adulte, jusqu’à ce que le grand âge adoucisse son caractère.

 

Quelle était donc cette yiddishkeit qu’elle m’avait donnée en héritage? La réponse à cette question est tout aussi délicate que celle de savoir pourquoi la musique yiddish - les chants du ghetto interprétés par Talila ou la clarinette de Giora Feidman - m’avaient toujours ému, parfois jusqu’aux larmes. En vérité, ce que j’ai compris en devenant père et grand-père à mon tour, c’est que cette question était aussi saugrenue que celle de savoir pourquoi j’étais le fils de ma mère. C’était elle qui m’avait légué mon identité de Juif, quitte à moi de lui donner un contenu. Elle avait fait de moi un Juif. C’était aussi simple que cela.

 

Mais au-delà même de cette judéité largement abstraite, qui s’exprimait de manière très incomplète dans les quelques souvenirs “juifs” de mon enfance (les visites dominicales chez ma grand-mère Chaya, les disques de musique yiddish et les virées rue des Rosiers, au “Pletzl”, pour y acheter des gâteaux au fromage blanc et des livres chez Bibliophane), ma mère m’a pourtant bien laissé une philosophie - tout à fait juive - que j’ai mis du temps à apprécier et à comprendre. Cette philosophie peut se résumer en trois mots, qu’elle m’a souvent répétés mais dont je n’ai véritablement compris le sens que bien plus tard : “Leib und Lach”. “Vis et ris” : ces trois mots exprimaient la quintessence d’une sagesse de la vie qu’elle avait héritée de ses parents, et qu’elle m’a léguée à son tour.

(Extrait de mon livre Vis et Ris, PIL Editions, Jérusalem 2021)

 

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