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Le blog de Pierre Lurçat, essayiste, écrivain et traducteur. L'actualité vue de Jérusalem, avec un accent particulier sur l'histoire d'Israël et du sionisme.

1995-2021 : 26 ans après, le mensonge de "l'incitation ayant conduit au meurtre" toujours vivace

Le fameux poster fabriqué par un agent provocateur, Avishai Raviv

Le fameux poster fabriqué par un agent provocateur, Avishai Raviv

 

Le titre hébreu du film “Yamim Noraim” (“Les jours redoutables”, expression désignant traditionnellement la période entre Rosh Hachana et Kippour) ne correspond pas du tout à son titre anglais, sous lequel il a été présenté en avant-première au festival de Toronto : “Incitement”. Cela n’a rien d’exceptionnel dans le monde du cinéma, mais en l’occurrence, cette divergence est significative, car le titre anglais en dit bien plus long sur le contenu du film que celui en hébreu. Incitement est en effet un film politique, présentant sous couvert de thriller psychologique (dont on connaît la fin d’avance), une thèse politique dérangeante et mensongère. La thèse du film peut se résumer par son titre, "Incitation", et par les quelques lignes que le réalisateur a choisi de placer en dernière image du film : on peut y lire que “Yigal Amir a déclaré qu’il n’aurait pas commis son crime sans l’aval de rabbins qui lui ont donné leur autorisation. Malgré cela, aucun rabbin n’a été poursuivi pour l’assassinat de Rabin”. 

 

Cette thèse dérangeante s’articule autour de deux ou trois arguments essentiels, que le film assène à coups de massue, du début jusqu’à la fin. “Yigal Amir a été influencé par des rabbins”, “L’assassinat a été précédé d’une campagne d’incitation, à laquelle a notamment participé le chef de l’opposition de l’époque - et Premier ministre actuel - Benjamin Nétanyahou” (1). “Les motivations d’Yigal Amir étaient autant religieuses que politiques”. Ces trois messages n’ont rien de nouveau. Ils ont été répétés à profusion depuis le 5 novembre 1995, car dès le lendemain du crime, celui-ci a été exploité politiquement par le camp auquel appartenait Itzhak Rabin. La thèse de l’incitation au meurtre par des rabbins a pourtant été infirmée par le tribunal de district de Tel-Aviv dans son jugement, dans des termes non équivoques (2). Elle continue malgré cela d’être soutenue par de nombreux protagonistes, comme l’ancien chef des services secrets intérieurs (Shin-Beth) au moment de l’assassinat, Carmi Gillon, qui continue de clamer qu’Yigal Amir a été “incité par des rabbins”.


 

“Incitation” - Une thèse politique mensongère (image de fiction tirée du film)


 

Comme l’écrit le critique du journal Maariv, Yaron Zilberman mêle sans cesse les images d’archives aux scènes de fiction, créant une confusion artistique qui sert son message politique. La confusion volontairement entretenue entre fiction et documentaire, entre narration et argumentaire politique, est dans l'air du temps. A l'heure de la post- vérité, peu importe de savoir si des rabbins ont effectivement donné un blanc seing à Yigal Amir, comme le prétend le film, alors même que la justice israélienne a dit le contraire… Comme il importe peu de savoir quel a été le rôle véritable d’Avishaï Raviv, l’agent provocateur du Shin Beth - les services secrets intérieurs - qui a véritablement poussé au meurtre un Yigal Amir encore hésitant. (3) 

 

A l'ère où seul compte le narratif, qui se préoccupe encore de vérité historique, ou de vérité tout court?  Le plus grave, en l’occurrence, est sans doute ce qu'on enseigne aux enfants des écoles d'Israël. Croiront-ils eux aussi, comme l'affirme ce film, que le bras de l'assassin de Rabin a été armé par des rabbins qui n'ont jamais été inquiétés, au nom d'une Torah qui inciterait au crime? A cet égard, il y a beaucoup à dire sur la manière dont le film (et au-delà du film, tout un pan de la culture israélienne contemporaine) décrit la tradition juive, ses éléments et ses symboles. Ainsi, dans une scène marquante du film, la veille de l’assassinat, on voit Yigal Amir fasciné et presque envoûté par les lettres d’un rouleau de Torah sur lequel son père, scribe, est en train de travailler. 


 

Une vision caricaturale du judaïsme


 

D’autres scènes montrent des rabbins de manière caricaturale. On hésite pour savoir si l’auteur du film est simplement ignorant, ou s’il déteste vraiment (comme d’autres artistes israéliens) notre Tradition et ses représentants. Une question centrale posée par le film - de manière réductrice et très orientée - est celle de savoir si le “Din rodef” (l’obligation de tuer un Juif pour l’empêcher de perpétrer un meurtre qu’il s’apprête à commettre), soi-disant appliqué à Rabin par certains rabbins - “justifiait” son exécution au regard de la loi juive. Toute personne un tant soit peu versée dans l’histoire juive sait que les peines de mort mentionnées dans la Torah ne sont quasiment jamais appliquées. Le film repose largement sur cette ambiguïté, qu’il ne contribue pas à lever, préférant l’exploiter au service de sa thèse politique.

 

Et malgré tout cela, le film de Zilberman n’est pas dénué de qualités. Il tient en haleine, et la performance de certains des acteurs est remarquable. Notamment celle de l’acteur principal, Yehuda Nahari Halevi, d’origine yéménite comme Amir. Il réussit à incarner son personnage de manière forte et crédible, en dépit de la manière assez caricaturale dont sont dépeintes ses relations avec son entourage (son père, personnage assez falot, qui tente de le dissuader, tandis que sa mère ne cesse de vanter son intelligence, et les jeunes filles qu’il courtise). Yigal Amir n’est pas du tout décrit comme un monstre, mais bien comme un être humain et il est rendu presque sympathique (!), tellement le réalisateur est obnubilé par le désir de montrer qu'il a été incité et manipulé par des rabbins.


 

Yehuda Nahari Halevi : impressionnant de vérité
 

Le réalisateur Yaron Zilberman a de toute évidence été séduit par ce sujet fort et complexe. Il a visiblement été déchiré entre l’attrait du sujet, la possibilité de faire un thriller psychologique captivant, ce à quoi il n’est parvenu que partiellement, et la volonté de faire passer un message politique, éculé et largement mensonger, mais toujours efficace. Hélas, c’est cette deuxième possibilité qu’il a choisie. Le résultat est un film d’autant plus dangereux qu’il est séduisant, par le message simpliste qu’il véhicule et par sa capacité de nuisance politique.

Pierre Lurçat

Notes :

 

(1) Comme l’a montré le journaliste du quotidien Ha’aretz, Anshel Pfeffer, dans sa récente biographie de Nétanyahou, ce dernier n’a jamais “incité” à l’assassinat d’Itshak Rabin, directement ou indirectement. Ce sont, comme l’écrit Pfeiffer (peu suspect de sympathies pour la droite israélienne, et lui-même membre de la corporation journalistique) “les médias israéliens qui ont inventé le narratif de ‘l’incitation qui aurait conduit au meurtre de Rabin’. Et qui ont dépeint Nétanyahou comme ‘le principal responsable de cette incitation’. 

 

(2) En réponse à l’affirmation d’Yigal Amir qui avait lui-même fait état de rabbins qu’il aurait consulté sur le sujet, le juge Edmond Lévy président du tribunal de Tel-Aviv a écrit dans le jugement : “Ma conclusion est que la démarche qu’il a pu effectuer auprès d’un quelconque rabbin, directement ou indirectement, pour s’assurer que la victime avait le statut de “Din rodef”, n’était destinée qu’à obtenir un aval a posteriori à l’action que l’accusé avait déjà décidé de réaliser. D’où la conclusion supplémentaire, que la tentative de donner à l’assassinat de Rabin une justification halachique est déplacée et constitue un abus cynique et grossier de la hala’ha [loi juive] à des fins étrangères au judaïsme”. Jugement du tribunal de Tel-Aviv, 498/95, Etat d’Israël contre Yigal Amir,

Jugement (en hébreu) : http://www.nevo.co.il/Psika_word/mechozi/M-PE-2-003-L.doc

 

(3) C’est Raviv, on ne le rappellera jamais assez, qui avait ainsi imprimé le fameux poster de Rabin en uniforme SS, utilisé jusqu’à aujourd’hui comme argument contre le public sioniste-religieux, auquel Amir avait été assimilé.

 

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ד
Itzak Rabin n'était pas un pacificateur amblyope<br /> Un mois avant son assassinat (le 5 octobre, 1995), Rabin avait prononcé un discours à la Knesset qui exposait sa vision pour l'avenir d'Israël et pour les territoires contestés. C’était une vision qui aurait prolongé la haine de Barack Obama pour son vieil ami Bibi. Les éléments énoncés dans le discours Rabin comprenaient :<br /> <br /> • Pas d’état palestinien : «Notre vision de la solution permanente dans le cadre de l'état d'Israël comprendra la majorité de la superficie de la Terre d'Israël comme elle l’était sous la domination du mandat britannique. À côté, il y aura une entité palestinienne, foyer à la plupart des résidents palestiniens vivant dans la bande de Gaza et en Cisjordanie. Nous consentirions à ce qu’elle soit une entité, inférieure à un état, qui permettra aux palestiniens de vivre indépendamment sous leur autorité ».<br /> <br /> • Pas de retrait aux frontières de 1967 : « Les frontières de l'état d'Israël, durant la solution permanente, seront au-delà des lignes qui existaient avant la Guerre des Six Jours Nous ne reviendrons pas sur les lignes du 4 Juin 1967.. »<br /> <br /> • Contrôle de la vallée du Jourdain : « La frontière de sécurité de l'état d'Israël sera située dans la vallée du Jourdain, dans le sens le plus large du terme ».<br /> <br /> • Gush Katif comme modèle : « La mise en place de blocs d’implantations en Judée et Samarie, comme ceux de Gush Katif »<br /> <br /> • Toutes les implantations restent intactes durant la période intérimaire : « Je tiens à vous rappeler : nous nous sommes engagés, ce qui signifie que nous sommes arrivés à un accord et sommes engagés devant la Knesset, de ne déraciner aucune implantation dans le cadre de l'accord intérimaire, et de ne pas entraver la construction pour la croissance naturelle ».<br /> <br /> • Jérusalem Unie, qui comprendra à la fois Maale Adumim et Givat Ze'ev - comme la capitale d'Israël, sous la souveraineté israélienne, tout en préservant les droits aux membres des autres religions, le christianisme et l'islam, la liberté d'accès et la liberté de culte dans leurs lieux saints, selon les coutumes de leurs croyances.<br /> <br /> • (Pendant la période intérimaire) « La responsabilité de la sécurité extérieure le long des frontières avec l'Égypte et la Jordanie, ainsi que le contrôle de l'espace aérien au-dessus de tous les territoires et de la zone maritime de la bande de Gaza, restent entre nos mains.<br /> L'ensemble du discours peut être lu ici : <br /> http://www.mfa.gov.il/mfa/mfa-archive/1995/pages/pm%20rabin%20in%20knesset-%20ratification%20of%20interim%20agree.aspx<br /> <br /> Rien de tout cela ne prétend dénigrer la mémoire de feu le Premier ministre israélien, mais est destiné à montrer la véritable nature des médias et des dirigeants du monde qui ont pris sur eux de transmuer Rabin en quelque chose qu'il n'est pas. Depuis de nombreuses années, le legs de Rabin a été défini par les rêveries du processus de paix qu'il a initié avec les Palestiniens au moment de son assassinat. Ses proches et confidents étaient conscients de ses doutes croissants quant aux intentions réelles de Yasser Arafat, lequel était déjà fin prêt à saboter le processus diplomatique en ordonnant des attaques terroristes avant, pendant et après l'assassinat de Rabin ?<br /> <br /> https://tinyurl.com/yce79g27
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Y
Réflexion faite, ce film rappelle assez un autre film : Jud Süß. <br /> Quant à la soirée du meurtre de Rabin, j'avais vu alors un flash spécial à la télévision française.<br /> On voit Rabin franchir les derniers mètres qui le séparent de sa voiture. On voit la scène avec Amir qui lui tire dessus sans aucun effet. On voit Rabin se retourner en arrière, puis en avant, puis marcher jusqu'à sa voiture où il s'assoit. J'aimerais bien pouvoir mettre la main sur ce très court métrage.
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Y
Honnis soient qui mal y pensent.<br /> Sous cette mascarade de mise au pilori du judaïsme en général et des rabbins (peut-on dire en particulier?), les auteurs de cette supercherie cinématographique se lancent dans une incitation débridée à la haine et à la violence de ceux qu'ils s'imaginent dénoncer. On n'est pas loin de l'accusation de crime rituel et de l'indignation en cas de non lynchage des Juifs.
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N
Bravo une fois de plus Pierre de décrypter si bien ce qu’on pourrait appeler le masochisme narcissique d’une partie de notre peuple; ses conséquences sont hélas dramatiques et il faut sans relâche le dénoncer pour prévenir le danger.
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