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Le blog de Pierre Lurçat, essayiste, écrivain et traducteur. L'actualité vue de Jérusalem, avec un accent particulier sur l'histoire d'Israël et du sionisme.

Non Monsieur BHL, les “Gilets jaunes” ne sont pas des ligueurs et des fascistes! par Pierre Lurçat

Non Monsieur BHL, les “Gilets jaunes” ne sont pas des ligueurs et des fascistes!  par Pierre Lurçat


 

En tant qu’Israélien ayant quitté la France depuis plus de vingt-cinq ans, je suis l’actualité française avec une certaine distance, plus géographique qu’affective. Je suis parfois tenté de faire mien le diagnostic de Guy Millière - “la France que j’ai aimée est en train de disparaître” - diagnostic que partagent de nombreux Israéliens d’origine française, et notamment ceux qui ont grandi, comme moi, dans la France des “Trente glorieuses”. C’est pourquoi j’observe avec un intérêt non dénué de sympathie le mouvement de protestation populaire des “Gilets jaunes”, dont la vague déferle actuellement sur l’Hexagone. A titre personnel, il m’a rappelé des souvenirs anciens, ceux des premières années de mon alyah, qui ont coïncidé avec la tragique période des Accords d’Oslo.

 

A l’époque, une large fraction du peuple d’Israël avait tenté, tant bien que mal, d’exprimer son opposition à ces accords funestes, dont les esprits les plus lucides savaient bien qu’ils n’apporteraient nulle “paix”, mais seulement du sang et des larmes. Une des formes que prit cette opposition populaire fut celle des “grassroot movements” (mouvements de la base) - dont les plus actifs furent les “Femmes en vert” de Nadia Matar, et Zo Artseinou (“C’est notre terre”) de Moshé Feiglin. Comme en France aujourd’hui, il s’agissait de mouvements de protestation spontanés, largement inorganisés, qui exprimaient le ras-le-bol du peuple (le petit peuple, “Am’ha” comme on dit en hébreu), contre la politique inique d’une classe politique largement coupée du peuple et de ses préoccupations (on se souvient du mépris souverain affiché par Itshak Rabin pour les opposants à sa politique…). Nous avons vécu un remake tragique de cette période, dix ans plus tard, lors de la destruction du Goush Katif, erreur monumentale dont Israël n’a pas fini de payer le prix à ce jour.


 

Manifestation des “ketoumim” - (les “Oranges”) contre l’expulsion du Goush Katif

 

Bien entendu, tout cela a peu à avoir avec la France d’aujourd’hui… Les “Gilets jaunes” ne sont pas les “Femmes en vert”, ni les t-shirts Orange du Goush Katif, et leur protestation a des motivations principalement économiques et fiscales, dans la plus pure tradition française de la Fronde, (que j’ai découverte, comme beaucoup d’adolescents, dans les romans d’Alexandre Dumas). Mais ces mouvements ont des points communs : la protestation populaire et non violente, et la répression dont elle fait l’objet de la part de la police, soutenue par les grands médias, en France aujourd’hui comme en Israël hier.


 

Le 6 février 1934, place de la Concorde

 

C’est pourquoi j’ai lu avec un certain amusement la réaction de Bernard Henri Lévy, qui comparait, lors de la Convention nationale du CRIF, les “gilets jaunes” actuels aux Ligueurs de 1934. “Le vrai précédent”, écrit-il, “c’est le 6 février 1934 et ce cortège de Ligards… qui se sont dirigés vers l’Elysée et se sont proposés de l’investir avec des slogans qui n’étaient pas très différents de ceux des Gilets jaunes d’aujourd’hui” (1). Et pour appuyer sa “démonstration” (qui n’en est pas une…), BHL recourt, comme d’habitude, à ses vieilles manies d’étudiant en khâgne bien appliqué, citant pêle-mêle Descartes, Spinoza, Drieu la Rochelle, la Bible, le Talmud et les Grecs (et les ratons laveurs?), tout cela pour prouver que les “Gilets jaunes” ne sont pas le “bon” peuple, mais le “mauvais” peuple (sic). (J’ajoute que son mépris pour le petit peuple français n’a d’égal que celui qu’il a manifesté envers le peuple américain, qui a porté au pouvoir Donald Trump).

 

La reduction ad hitlerum ne marche plus!

 

Ce discours appelle deux remarques. La première, c’est que la reductio ad hitlerum (ou ad 1934, ce qui revient au même en l’occurrence) ne marche plus. La preuve la plus éclatante nous a été donnée par le président français Emmanuel Macron en personne - celui que BHL prétend défendre contre le danger des “Ligards” en gilets jaune - qui affirmait tout récemment que l’Europe revenait aux années 1930 (avant de prétendre quelques jours plus tard rendre hommage au maréchal Pétain, ce qui ne manque pas de sel). Non, monsieur BHL, la France et l’Europe aujourd’hui ne sont pas revenues dans les années 1930… Cessez une fois pour toutes de traiter les Français de fascistes et de nazis en puissance, refrain que vous ne cessez de répéter, comme un disque rayé, depuis votre livre L’idéologie française


 

Les “Gilets jaunes” bloquant une route en Charente


 

Les juifs appartiennent aussi à la “France d’en bas”

 

La deuxième remarque, c’est qu’il est politiquement maladroit, voire dangereux, pour un intellectuel juif (d’autant plus lorsqu’il s’exprime devant la Convention nationale du CRIF), de se livrer à de telles comparaisons. La communauté juive est en effet, à l’image de la communauté nationale française, politiquement diverse et divisée, et il y a sans doute parmi les manifestants des Gilets jaunes des Français juifs, qui souffrent eux aussi de la hausse des impôts et du carburant et qui partagent les préoccupations de leurs concitoyens non-juifs. (De même que le “nouvel antisémitisme” dont souffrent les Juifs, a son pendant dans le racisme anti-français).

 

Divisés politiquement, les juifs de France le sont aussi sur le plan socio-économique, comme l’ont démontré les événements des deux dernières décennies, et l’exode intérieur des juifs de certaines banlieues. Faire croire, comme le fait BHL, que les juifs appartiendraient exclusivement à la “France d’en haut”, et qu’ils auraient l’obligation morale de soutenir le pouvoir et de s’opposer à tout mouvement populaire (“populiste’”) - au nom d’un prétendu devoir de mémoire utilisé à mauvais escient - est une erreur politique, et peut-être aussi une faute morale. C’est en tout cas une faute de goût.

Pierre Lurçat

 

NB Mon livre Israël, le rêve inachevé, paraît ce jeudi aux éditions de Paris/Max Chaleil.

 

(1) https://www.lepoint.fr/editos-du-point/bernard-henri-levy/bhl-qui-sont-vraiment-les-gilets-jaunes-20-11-2018-2272880_69.php

 

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Comment on this post

nullité66 02/04/2019 01:42

Quand la malhonnêteté le dispute à la déchéance morale l’extrémisme néolibéral violente la démocratie

Marcoroz 11/21/2018 20:47

De la part de BHL, c'est "politiquement maladroit, voire dangereux". Oui, et on peut dire aussi : irresponsable.