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Le blog de Pierre Lurçat, essayiste, écrivain et traducteur. L'actualité vue de Jérusalem, avec un accent particulier sur l'histoire d'Israël et du sionisme.

Comment la gauche israélienne est devenue une minorité tyrannique, par Pierre Lurçat

Comment la gauche israélienne est devenue une minorité tyrannique, par Pierre Lurçat

Comment la gauche israélienne est devenue une minorité tyrannique, par Pierre Lurçat

 

La situation politique actuelle en Israël, aux Etats-Unis, en France et dans d’autres pays occidentaux présente de nombreuses similitudes. La coupure grandissante entre le peuple et les “élites”, l’attitude des grands médias - qui se donnent de plus en plus pour mission de dire ce qu’il faut penser, au lieu de se contenter plus modestement d’informer - et la décrépitude des partis de la gauche historique (PS et PC en France, parti travailliste en Israël) ; ces différents phénomènes ont évidemment des causes diverses et multiples, qui varient selon les pays concernés. Il semble toutefois qu’on peut leur trouver des racines communes, en partant de l’exemple israélien.

 

 

Rendant hommage au poète et écrivain Haïm Gouri, décédé la semaine dernière, le journaliste Nahum Barnéa écrivait dans les colonnes de Yediot Aharonot les lignes suivantes: “Gouri était notre dernier poète national. Non parce qu’il n’existe pas, et n’existera plus de poètes et d’écrivains de qualité après lui, mais parce qu’il n’y a plus de consensus national, de solidarité interne et de dirigeants capables d’apprécier l’oeuvre d’un poète”. Ce diagnostic comporte une part de vrai : le consensus national a certes été mis à mal ces dernières années, et le sentiment que Gouri (et d’autres) incarnaient un “Bel Israël” en voie de disparition est partagé par beaucoup. Mais les mots de Barnéa attestent aussi d’une grande hypocrisie. Car s’il n’existe plus de consensus national aujourd’hui en Israël, c’est largement du fait du travail de sape entrepris depuis des années par le courant politique auquel Nahum Barnéa appartient - la gauche - qui s’efforce par tous les moyens d’ôter toute légitimité au gouvernement, aux idées et aux réalisations de tous ceux dont il ne partage pas le point de vue.

 

Une des dernières illustrations de ce travail de sape nous est donnée par l’article publié  par le juge Aharon Barak, dans le même numéro du journal où écrit Nahum Barnéa. Aharon Barak est un des hommes qui a assumé le rôle le plus déterminant, au cours des dernières décennies, pour modeler le visage de la société et des institutions israéliennes. Il est celui qui est parvenu, au moyen de la “Révolution constitutionnelle” dont il a été l’instigateur et le principal maître d’oeuvre, à transformer la Cour suprême d’Israël en premier pouvoir, aux mains d’une élite post-sioniste, comme je l’ai décrit (1). Barak, en tant que “grand-prêtre” de la minorité ultra-laïque de gauche, a ce faisant réussi à donner aux anciennes élites, aujourd’hui minoritaires dans l’opinion et à la Knesset, l’illusion qu’elles pouvaient continuer à gouverner et à régner sans partage, comme avant le “Ma’apah” de 1977 (l’arrivée au pouvoir de Menahem Begin).

 

Aharon Barak - le “grand-prêtre” des élites laïques post-sionistes


 

Le pouvoir exorbitant de la Cour suprême israélienne

 

En réalité, grâce à Barak et à quelques autres (dont fait aussi partie Nahum Barnéa), les élites de la gauche post-sioniste, de plus en plus coupées du peuple - auquel elles vouent souvent un mépris non dissimulé, comme en témoigne leur attitude actuelle dans le débat sur les immigrants clandestins à Tel-Aviv - s’efforcent d’empêcher les gouvernements de droite qui se sont succédés depuis 1977 (à l’exception de l’intermède d’Oslo entre 1992 et 1996) d’exercer le pouvoir. C’est précisément pour “rendre le pouvoir au peuple” et à ses élus que l’actuelle ministre de la Justice, Ayelet Shaked, et quelques autres, s’emploient aujourd’hui à restreindre le pouvoir exorbitant que s’est octroyé la Cour suprême, depuis la présidence d’Aharon Barak. Comme l’écrit Shaked, il faut “préserver la séparation du pouvoir et le gouvernement de la majorité”, pour éviter qu’Israël ne soit soumis à une “minorité tyrannique”.

 

Le mépris affiché par Aharon Barak pour ses opposants, y compris au sein de l’establishment judiciaire, illustre la manière dont les élites de la gauche israélienne se sont détachées de l’idéal démocratique. Comme l’écrit Ayelet Shaked dans sa réponse à Aharon Barak, il est “attristant de constater qu’à vos yeux, le monde se divise entre ceux qui partagent votre point de vue et ceux qui ne comprennent rien”. Convaincu d’être le représentant des “élites éclairées” (concept que le juge Barak a forgé et utilisé dans ses décisions à la Cour suprême), il se soucie peu de convaincre ses opposants ou de savoir que la majorité des Israéliens ne pensent pas comme lui. L’essentiel est que ses idées puissent continuer de régner au sein du pouvoir judiciaire et d’exercer leur influence sur la vie publique.

 

Ayelet Shaled : rendre le pouvoir au peuple.


 

Dans la doctrine d’Aharon Barak, qualifiée par Menahem Mautner de “fondamentalisme juridique”, la légitimité et l’activité du pouvoir - exécutif ou législatif - sont entièrement soumises à la loi, que seuls les juges sont à même d’interpréter. A ce titre, les juges sont à ses yeux l’autorité suprême, devant laquelle doivent s’incliner tant les dirigeants élus du peuple que les législateurs. Ce qu’il prétend aujourd’hui être un “danger pour la démocratie israélienne” n’est en réalité que l’exercice légitime du pouvoir par le gouvernement et par la Knesset, qui tentent tant bien que mal de retrouver leurs prérogatives, rognées par deux décennies d’activisme judiciaire et de négation de la séparation des pouvoirs.

 

De la gauche libérale à la gauche totalitaire

 

Pour comprendre comment une conception des institutions et de l’équilibre des pouvoirs aussi éloignée des principes fondateurs de la démocratie a pu s’imposer aussi largement en Israël, il faut la resituer dans l’histoire politique des quarante dernières années, et plus précisément dans l’évolution de la gauche israélienne. Celle-ci, qui a participé de manière déterminante à la construction de l’Etat pendant la période du Yishouv et les premières décennies après 1948, est devenue dans les années 1990 (époque des accords d’Oslo et de la Révolution constitutionnelle) une force destructrice, animée par un esprit nihiliste et dévastateur (2).

 

Comme l’expliquait il y a une dizaine d’années la politologue Raya Epstein, dans un ouvrage consacré au post-sionisme, la gauche israélienne a en effet largement renoncé au modèle de la démocratie libérale, pour adopter celui de la démocratie totalitaire, à savoir un régime idéologique reposant sur l’hypothèse d’une vérité unique. Ce régime idéologique, qu’on pourrait aussi définir comme celui de l’idéologie dominante, est selon Epstein “l’antithèse totale du judaïsme religieux, de l’identité juive en général, de la démocratie libérale et du sionisme”. (3) L’analyse de Raya Epstein porte uniquement sur le cas israélien, mais on peut l’appliquer à celui d’autres pays occidentaux, en proie à une évolution similaire. Dans tous les pays où la gauche, en perte de vitesse, a perdu l’espoir de regagner le pouvoir par les urnes (seule manière d’accéder au pouvoir en démocratie…) elle est tentée de renoncer au modèle de la démocratie libérale pour revenir à celui de la gauche totalitaire, qui n’a jamais totalement disparu de son univers idéologique. Ou comme le disait Bertolt Brecht, de vouloir “dissoudre le peuple” pour en élire un autre.

 

Pierre Lurçat

 

(1) Je renvoie à mon récent article Les dangers du “fondamentalisme juridique” en Israël aujourd’hui” et au chapitre 13 de mon livre La trahison des clercs d’Israël, La Maison d’édition.

(2) Sur ce sujet, voir l’analyse détaillée de Y. Hazony, L’Etat juif, Sionisme, post-sionisme et destins d’Israël, traduction française de Claire Darmon, édition L’éclat 2007.

(3) Raya Epstein, “Postzionism and democracy”, in Israel and the Post-Zionists, Sh. Sharan (éd), Sussex Academic Press 2003.

 

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