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Le blog de Pierre Lurçat, essayiste, écrivain et traducteur. L'actualité vue de Jérusalem, avec un accent particulier sur l'histoire d'Israël et du sionisme.

Hannah Arendt et le combat pour une armée juive (II) : de l’engagement à la distanciation

Hannah Arendt et le combat pour une armée juive (II) : de l’engagement à la distanciation

Dans la première partie de cet article, nous avons vu comment la philosophe juive allemande, exilée en France puis aux Etats-Unis, avait évolué d’un intérêt purement théorique pour les questions juives à un engagement politique, à la suite de son internement au camp de Gurs et de sa rencontre avec des militants et des organisations sionistes. Dans la seconde partie, nous allons à présent retracer son engagement en faveur d’une armée juive et ses rapports ambivalents avec les autres protagonistes de ce combat, qui la conduiront à s’éloigner de la cause sioniste.

 

Son premier texte sur le sujet, “ “L’armée juive - le début d’une politique juive?”, (1) prend pour point de départ la commémoration de la Déclaration Balfour par les organisations sionistes américaines, et “leur revendication d’une armée juive pour défendre la Palestine”. Arendt reprend à son compte cette revendication, affirmant que “ce qui aujourd’hui ne représente encore qu’une exigence isolée des Juifs de Palestine et de leurs représentants à l’étranger doit devenir demain la volonté active d’une grande partie du peuple, qui prendra part au combat contre Hitler, en tant que Juifs, dans des formations juives et sous le drapeau juif.

 

Comme l’a fait remarquer Adam Kirsh (2), ces phrases auraient pu être écrites par un disciple de Zeev Jabotinsky, le théoricien de la droite sioniste et promoteur de la première armée juive, la Légion juive, pendant la Première Guerre mondiale. C’est en effet à la droite de l’échiquier politique juif et sioniste qu’est né l’idée d’une armée juive, non pas pendant la Deuxième Guerre mondiale, mais  trente ans auparavant, au début de la Première Guerre mondiale. Jabotinsky, alors correspondant de guerre d’un journal russe, se trouvait à Bordeaux lors de l’annonce de l’entrée en guerre de la Turquie, aux côtés des Empires centraux (l’Allemagne et l’Autriche-Hongrie). C’est là, comme il le relate dans son autobiographie, qu’il eut l’intuition que les Juifs devaient se ranger aux côtés des pays de la Triple-Entente contre les Empires centraux (3).

Le campement de la Légion Juive, Yom Kippour, Jabotinsky est au premier rang


 

De fait, Arendt a rejoint, par sa réflexion et sur le fondement de son expérience vécue de la condition juive, les prémisses de la pensée sioniste. Comme l’indique le titre de son premier article sur le sujet, daté du 14 novembre 1941, elle envisage le combat pour une armée juive comme “le début d’une politique juive” car, plus précisément : “la défense de la Palestine est une partie du combat en vue de la liberté du peuple juif”. Cette affirmation montre à la fois sa convergence avec l’idée sioniste, et aussi - déjà - les limites de son identification au projet de création d’un foyer national. Elle place en effet la liberté du peuple juif dans sa totalité au-dessus du combat pour la Palestine juive (c’est un des points d’achoppement qui justifieront par la suite son éloignement du mouvement sioniste officiel).


 

Dans un nouvel article publié le 26 décembre 1941 (“Ceterum Censeo” - “En outre, je pense” - citation de Caton l’Ancien, qui terminait par ces mots ses interventions devant le Sénat romain), (4) elle explique ainsi la nécessité d’une armée juive se battant sous un drapeau juif : “Les Juifs combattent aujourd’hui sur tous les fronts : les Juifs anglais dans l’armée anglaise, les Juifs palestiniens dans le corps expéditionnaire libyen, les Juifs russes dans l’Armée rouge et enfin les Juifs américains dans l’armée et la Marine. Mais lorsque, après avoir remporté un combat, les Juifs de Palestine ont eu l’audace de hisser un petit drapeau juif, ils ont aussitôt été mis à l’écart. Après cette guerre, on écartera de la même manière nos délégués de la salle de réunion des puissances de ce monde…” Cette argumentation rejoint presque mot pour mot celle déployée par Jabotinsky, au début de la Première Guerre mondiale, pour justifier la revendication d’une force militaire juive : pour exister sur la scène internationale, les Juifs doivent être présents sur les champs de bataille, sous leur propre drapeau et pas seulement en tant que soldats des armées des pays où ils vivent.

 

Arendt au milieu des années 1940 aux Etats-Unis

 

Dans le même article, Arendt signale la tenue à Washington de la conférence du “Comité pour une armée juive”, émanation du mouvement sioniste révisionniste (5) en Amérique. Le Committee for a Jewish Army of Stateless and Palestinian Jews venait en effet d’être constitué par plusieurs membres de la New Zionist Organization of America (NZOA), branche américaine du sionisme révisionniste, au premier rang desquels se trouvait Hillel Kook. Kook, plus connu sous le pseudonyme de Peter Bergson, était le neveu du grand-rabbin Avraham Itshak Hacohen Kook, grand-rabbin de la Palestine mandataire dans les années 1930. Il fut le principal protagoniste du combat pour la création d’une armée juive aux Etats-Unis, avant de se consacrer à la mobilisation de l’opinion américaine pour sauver les Juifs d’Europe (6). Hannah Arendt, dans cet article du 26 décembre 1941, observait que la conférence du CJA avait eu “deux résultats positifs”, et tout d’abord “démontré que l’opinion publique non juive reconnaît et accepte l’idée d’une armée juive”.

 

De fait, l’action de lobbying menée par Bergson et ses amis était tournée en grande partie vers l’opinion publique américaine en général, et lors de sa première manifestation publique, quelques mois auparavant, tenue au centre de Manhattan en juin 1941, le principal orateur était le journaliste néerlandais Pierre van Paassen, qui présida le CJA entre 1941 et 1942. Mais Arendt émettait cependant des réserves sur l’appartenance politique des dirigeants du CJA, affirmant que “pour ce qui est des révisionnistes eux-mêmes, nous ne pourrons faire taire nos soupçons tant qu’ils n’auront pas exposé de façon claire et nette que leur politique terroriste en Palestine à l’époque des émeutes fut une erreur lourde de conséquences, [et] que non seulement ils sont prêts à se mettre d’accord avec la classe ouvrière, mais qu’ils reconnaissent que nos droits en Palestine ne peuvent être représentés que par les travailleurs”.

 

“The Forgotten Ally”, livre de P. Van Paassen

 

Dans la suite de cet article, nous verrons comment les réserves émises par Arendt sur le Committee for a Jewish Army vont évoluer très rapidement en une hostilité ouverte et l’amener finalement à rompre toute relation avec les défenseurs d’une armée juive aux Etats-Unis, prélude à la fin de son engagement sioniste.

 

Pierre Lurçat

Notes

1. Paru en allemand dans la revue juive américaine Aufbau le 14.11.1941.

2. Adam Kirsh, “Arendt’s conflicted Zionism”, New York Sun, 21/3/2007 http://www.nysun.com/arts/arendts-conflicted-zionism/50903/

3. Jabotinsky,Histoire de ma vie, p. 126 et s., Les provinciales 2011, trad. de P. Lurçat.

4. Publié dans Aufbau, trad. française dans Auschwitz et Jérusalem, repris dans Ecrits juifs, p. 276.

5. Le courant “révisionniste” du sionisme désigne la volonté de revenir aux fondamentaux du sionisme politique d’Herzl.

6. Voir D. Wyman et R. Medoff, A Race against Death, Peter Bergson, America and the Holocaust, The New Press, New York .

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