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Le blog de Pierre Lurçat, essayiste, écrivain et traducteur. L'actualité vue de Jérusalem, avec un accent particulier sur l'histoire d'Israël et du sionisme.

La fin de la “Mamla’htiout”, ou bien la fin de l’hégémonie de la gauche ?

La fin de la “Mamla’htiout”, ou bien la fin de l’hégémonie de la gauche ?

En proclamant, lors de son discours très remarqué à la Knesset, la fin de la “Mamla’htiout” - dont il a rendu le gouvernement responsable, le Président de l’Etat a sans doute lui-même enfoncé le dernier clou dans le cercueil de cette notion et de ce qu’elle représente. Mais avant de nous interroger sur les responsables de cette situation, il faut comprendre ce que signifie ce concept, difficilement traduisible en français.

 

Dans l’hébreu moderne, l’adjectif mamla’hti qualifie ce qui est officiel ou gouvernemental. On parle ainsi de “‘’hinou’h mamla’hti” pour désigner le secteur de l’enseignement public. Construit sur la même racine (qui découle du mot mamla’ha - le Royaume, comme dans l’expression biblique ממלכת כהנים “Royaume de prêtres”), le mot mamla’htiout désigne le caractère officiel d’un discours, ou d’une prise de position. Mais au-delà de ce sens évident, il faut aussi référence aux conceptions du premier Premier ministre israélien, David Ben Gourion.

 

Primauté ou neutralité de l’Etat ?

 

Aux yeux de Ben Gourion, comme le relate son biographe Avraham Avi-Hai, il importait, dans les premières années de l’Etat, de donner la priorité aux intérêts de l’Etat sur les intérêts partisans des différents courants politiques antagonistes. C’est au nom de cette conception de la Mamla’htatiout qu’il a ainsi défendu l’instauration d’un enseignement public unifié (subdivisé en mamla’hti et mamla’hti dati), au lieu de laisser chaque parti politique développer ses institutions éducatives.

 

Plus tard, le mot mamla’htiout en est venu à désigner la neutralité de l’Etat et de ses institutions, surtout après l’arrivée de la droite au pouvoir en 1977, faisant suite à 30 ans d’hégémonie du parti travailliste. De fait, la conception actuelle de la mamla’htiout repose largement sur les idées bien particulières de Menahem Begin en la matière. C’est au nom de sa conception de la démocratie et de la neutralité de l’Etat que ce dernier a en réalité laissé inachevé le “Ma’apa’h” - le bouleversement politique qu’a constitué sa victoire aux élections législatives de 1977.

 

La mamla’htiout, de David Ben Gourion à Menahem Begin

 

A de nombreux égards, en effet, l’abstention de Menahem Begin de mettre fin au pouvoir hégémonique de la gauche dans des secteurs importants de l’administration - justifié par ses idées politiques très généreuses et son respect outrancier des règles formelles du fonctionnement des institutions - a engendré une situation paradoxale, dans laquelle la gauche a continué d’assumer le pouvoir dans de nombreux secteurs cruciaux de la vie publique (médias, Cour suprême, université…) alors même qu’elle était devenue minoritaire à la Knesset et dans l’opinion publique.

 

C’est précisément à cette situation absurde que l’actuel gouvernement entend mettre fin, et c’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la déclaration du président Rivlin. En réalité, comme l’a montré la récente décision de la présidente de la Cour suprême de ne pas assister aux cérémonies officielles (mamla’htiout !) du 50e anniversaire de la Guerre des Six Jours, ce sont précisément les membres de l’opposition de gauche (auxquels le président Rivlin a joint sa voix) qui rejettent l’idéal de Mamla’htiout… Si la mamla’htiout a disparu, à qui en incombe la faute?

 

Pierre Lurçat

 

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